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Les seconds rôles (IV) : les parents de Samson (Jg 13)

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Nous continuons notre série des seconds rôles. Vous connaissez Samson, le héros d’Israël, au moins pour son histoire avec Dalila qui l’a privé de sa force spectaculaire en lui coupant les cheveux pendant son sommeil. Mais connaissez-vous ses parents ? Savez-vous comment a commencé l’aventure de Samson ? Le récit que nous allons lire se trouve dans le livre des juges. Avant de lire, je voudrais rappeler quelques éléments de contexte : après que le peuple d’Israël est sorti d’Egypte avec Moise, il vit dans le désert avant d’entrer dans le pays promis. Une fois installé, le peuple d’Israël est censé vivre sous la direction de Dieu lui-même. Le problème, c’est qu’Israël est un tout petit pays, entouré par toutes sortes de voisins païens, et que les Israélites se laissent régulièrement influencer par les croyances païennes, oubliant le Dieu qui les a sauvés. Lorsque le peuple se détourne trop de Dieu, Dieu les livre aux mains de leurs ennemis. Dans ces temps d’épreuve, le peuple finit par retourner à Dieu en lui demandant son aide. Dieu envoie alors un libérateur, un sauveur, un « juge », qui remporte la victoire sur les ennemis et assure la paix. Ce cycle, incrédulité-oppression-cri vers Dieu-délivrance, ce cycle n’intervient pas une fois, mais de nombreuses fois pendant environ 300 ans. Le livre des juges a sélectionné 12 sauveurs représentatifs de cette période, et Samson est le dernier.

Lecture

1)   Un peuple en manque d’espérance

Pour bien comprendre les parents de Samson, il faut déjà resituer la place de Samson dans l’histoire d’Israël. Comme je vous l’ai dit tout à l’heure, le livre des juges met en valeur le cercle – vicieux – des dérives spirituelles du peuple de Dieu. A chaque fois que l’histoire d’un juge est développée, différentes étapes sont mentionnées : Israël fait le mal, Dieu le livre aux mains des ennemis – dans notre cas, des Philistins, qui habitent à l’Ouest. C’est à la fois un jugement et je pense que ça représente la conséquence logique de l’incrédulité : si Dieu est celui qui fait vivre, à partir du moment où on se détourne de lui, la vie se dégrade. Une fois dans la détresse, le peuple opprimé revient vers Dieu en prenant conscience que seul Dieu peut sauver, Dieu entend et envoie un libérateur. Par rapport à ce schéma-type, on peut relever deux anomalies.

La première anomalie, c’est que notre texte commence ainsi : « Les Israélites recommencent à faire ce qui est mal aux yeux du SEIGNEUR. Et le SEIGNEUR les livre aux Philistins pendant 40 ans. 2À Sora, il y a un homme, etc. » Vous avez remarqué, le peuple n’a pas crié vers Dieu. Face à l’oppression qui dure toute une génération, 40 ans, le peuple ne se tourne pas vers Dieu pour être secouru. Il ne demande rien. Manifestement, le peuple a oublié que Dieu peut sauver, et qu’il ne considère plus Dieu comme celui qui peut apporter une réponse à la détresse. On a l’impression que cette situation de soumission à un peuple étranger leur paraît inévitable, voire normale. Le livre des juges montre que le cycle qui se répète n’est pas régulier : en fait, la situation spirituelle du peuple s’aggrave. Le retour vers Dieu, la réaction de foi face à l’épreuve devient de plus en plus difficile. On pourrait comparer la situation à un enfant qui fuirait la maison familiale en claquant la porte tous les 6 mois. Une fois sorti de la maison, il se retrouve en pleine forêt en proie aux bêtes sauvages, au froid, à la faim, etc. Devant ces difficultés, il revient chez lui et sonne à la porte pour que ses parents lui ouvrent et le soignent. Cependant, au fil du temps, le chemin pour rentrer chez lui devient de plus en plus flou, et un jour, alors que ça fait des années qu’il fugue et revient, un jour il oublie complètement où se trouve sa maison. C’est cette impression que donne le peuple, car dans la détresse et l’oppression il ne sait plus que demander, à qui, comment, pour être sauvé.

La deuxième anomalie du texte, c’est la caractérisation du sauveur que Dieu appelle. Notre texte est le seul du livre à mentionner un appel de Dieu dès la naissance. Jusque là, Dieu s’adressait à un homme directement pour lui confier une mission à court ou moyen terme. Là, au contraire, l’appel commence dès avant la naissance, ce qui donne l’impression que le sauveur va être différent des précédents. De même, Dieu formule des exigences très claires vis-à-vis de cet homme, ce qui est sans précédent parmi les juges. Le sauveur est mis à part dès le ventre de sa mère, il est consacré à Dieu. Cette consécration à Dieu se concrétise par plusieurs règles : l’abstention de tout produit de la vigne, l’abstention de tout ce qui est impur (p. ex. toucher un cadavre ou manger un aliment interdit) et le fait de ne pas couper ses cheveux. Les règles et l’appel du bébé semblent suggérer que ce sauveur sera exceptionnel. Il y a pourtant un « mais » qui jette une ombre sur cette interprétation : l’ange dit à la femme que son fils commencera à sauver le peuple. Il sera un début de sauveur, pas un sauveur à part entière. Ainsi on a une tension qui annonce la vie de Samson : c’est de loin le juge le plus fort, mais c’est aussi celui qui comprend le moins sa mission et qui écrase ses ennemis sans autre raison que la vengeance personnelle.

De la même manière que la situation spirituelle du peuple se dégrade, la situation des sauveurs se dégrade aussi, puisque le dernier, Samson, qui reçoit plus de Dieu que les précédents, a en fait une mission partielle, inférieure, qu’il remplira pour de mauvaises raisons.

2)   Un couple déconnecté de Dieu

Les parents de Samson sont tout à fait représentatifs du problème global. A leur échelle, ils offrent une peinture parlante de la situation spirituelle du peuple. Le texte que nous avons lu commence comme une banale scène d’annonciation : un couple stérile, un ange de Dieu, la promesse d’un enfant. Tous les ingrédients sont réunis, sauf que la situation s’emballe, et tout devient compliqué. Le couple peine à comprendre ce qui se passe, et illustre malheureusement le manque de foi et d’espérance qu’on trouve chez le peuple.

Premièrement, voyez la réaction de Manoah. Quand sa femme lui explique ce qui lui est arrivé, il se tourne vers Dieu pour lui demander confirmation. Dieu entend, et il envoie son ange confirmer sa promesse, sauf que l’ange va voir la femme, pile quand Manoah est absent. Ensuite, dans le dialogue entre l’ange et Manoah, l’ange répond avec réticence – soit en ne répondant pas, soit en le redirigeant vers quelqu’un d’autre : il n’y a pas de véritable échange. Manoah a du mal à accueillir la révélation de Dieu.

Le texte n’est pas dénué d’ironie : l’époux est nommé, ce qui suggère son importance dans le récit. Par contre, sa femme reste anonyme tout au long du texte, c’est la femme de… Pourtant, Dieu s’adresse à la « femme de », et pas à celui qui paraît important. Dieu parle aux anonymes, à ceux que nous ne prenons pas la peine de nommer. Avec insistance, il choisit de se révéler à ceux qui sont plus faibles, méprisés, sans statut reconnu. Et Manoah peine à accueillir cette révélation qui lui parvient de manière non conventionnelle.

Je me demande si ce texte ne nous interpelle pas dans notre manière d’entendre nous aussi les révélations de Dieu. Sommes-nous capables de reconnaître les moments où Dieu parle en dehors des conventions qui nous rassurent ? est-ce que parfois nous n’avons pas des préjugés qui nous rendent sourds à la voix de Dieu, parce que quelqu’un nous paraît trop jeune ou trop dépassé, trop illuminé ou trop conventionnel, trop faible, trop instable, trop différent… ? Tout n’est pas révélation de Dieu bien sûr, mais Dieu ne reste pas silencieux, et nous sommes appelés à reconnaître les moments où il parle, avec prudence et sagesse bien sûr, mais nous ne devons pas disqualifier un projet, une parole ou un avertissement sous prétexte que cette parole de Dieu nous vient par quelqu’un que nous n’aurions pas choisi. Régulièrement, Dieu choisit les faibles, les nuls, les inadaptés, et je pense qu’il nous appelle non seulement à les voir comme lui il les voit, mais aussi à les écouter avec le même respect que ceux qui nous impressionnent par leur statut, leur réputation, leur expérience… Manoah, lui, sous prétexte que sa femme n’a pas voix au chapitre à la maison ni dans la société, Manoah discrédite la révélation sérieuse que Dieu lui a pourtant adressée, et le fait que l’ange réapparaisse à la femme prouve que Dieu l’a vraiment choisie, elle l’anonyme.

Une fois la révélation de Dieu accueillie, Manoah et sa femme ont du mal à la comprendre, et on le voit à plusieurs reprises. Suite à la première apparition de l’ange, la femme court raconter à son mari ce qui lui est arrivé. Sauf qu’elle en oublie en route. Elle passe sous silence les cheveux, mais on sait qu’elle le mettra en pratique puisque Samson adulte a les cheveux longs. Plus grave, elle oublie l’essentiel : leur fils commencera à sauver le peuple. Elle ne rapporte à manoah que les règles à suivre. Pareil, dans sa prière ou dans son dialogue avec l’ange, Manoah ne pose aucune question sur le sens de cette naissance ou des exigences : il se focalise sur les règles sans s’intéresser à la mission qui leur donne du sens. A la fin, quand il comprend que l’ange représente Dieu, il panique et se focalise sur le détail sans chercher à comprendre – et dans ce cas-là, c’est sa femme qui rappelle le sens des entrevues : Dieu n’apparaît pas pour faire une promesse et tuer celui à qui il a choisi de se montrer !

Il me semble que c’est l’exemple d’une écoute au premier degré, qui manque de perspective, qui manque de sens. C’est très bien de respecter les règles – c’est Dieu qui les fixe – mais il ne faudrait pas séparer les règles de leur but, et se focaliser sur la préparation au détriment de la mission. Autrement dit, il ne faut pas prendre les moyens pour le but. C’était le cas des pharisiens à l’époque de Jésus, qui respectaient les plus petits commandements et oubliaient d’aimer leur prochain – alors que les deux vont ensemble ; c’est parfois notre cas quand nous perdons de vue les projets de Dieu en nous focalisant des détails. Notre but n’est pas d’aller aux études bibliques, de venir à toutes les réunions, ou de remplir les cases d’un planning : notre but c’est d’être des témoins que Dieu sauve aujourd’hui. Et pour ça, pour nous équiper, nous avons des réunions, pour prier, pour nous laisser instruire, pour écouter Dieu, pour nous améliorer, et ça, ça demande une organisation. Mais le but n’est pas l’organisation, ou même les activités : le but, c’est que notre vie soit un témoignage vivant que Dieu sauve aujourd’hui.

Enfin, le couple peine à reconnaître Dieu. La femme qui a vu l’ange décrit à son mari extraordinaire qui ressemble à un ange, mais elle na va pas jusqu’à l’affirmer. Ensuite, tous les deux vont parler de l’ange comme d’un homme : v.8 fais revenir l’homme de Dieu, v.10 l’homme est revenu, Manoa l’invite à manger et il lui demande son nom. Ce n’est que quand l’ange disparaît au milieu du sacrifice que manoah comprend enfin qui c’était – et c’est la panique. Le couple comprend que c’est une prophétie sérieuse, ils en oublient le sens, mais en plus ils ne sont pas au clair sur l’origine de la prophétie. Manoah prie Dieu pour que l’homme revienne, mais face à l’homme il est prêt à l’honorer lui et pas Dieu – c’est pour ça qu’il demande plusieurs fois son nom. Le nom de l’enfant révèle lui aussi un décalage par rapport à Dieu : les autres couples stériles de la Bible nomment leur enfant d’après une action de Dieu ou en relation avec lui. Là, samson est nommé en rapport avec le soleil, shemesh, a priori une divinité paienne. A aucun moment le couple n’exprime de la reconnaissance vis-à-vis de Dieu, et ils ne lui offrent un sacrifice que parce que l’ange les y fait penser.

Le couple est déconnecté de Dieu. Quand Dieu intervient dans leur vie, tout coince : l’accueil de la promesse, la compréhension de cette promesse, l’origine de cette promesse. Ils sont devenus presque incapables de reconnaître l’intervention de Dieu, et en ça ils représentent bien l’incrédulité du peuple.

Conclusion

Les parents de Samson reflètent l’état de leur peuple à cette époque, un état d’incrédulité tragique, une surdité à Dieu, un aveuglement, l’apathie de ceux qui n’attendent plus rien de Dieu. Et pourtant, pourtant, Dieu intervient. Il envoie encore un sauveur, et il y met une application particulière : deux manifestations d’ange, vocation avant la naissance, consécration de l’enfant… Tant bien que mal, son intervention est reçue, partiellement, avec difficultés. Encore une fois, ce texte nous montre la fidélité de Dieu, qui n’attend pas toujours que nous ayons la foi suffisante pour intervenir, qui n’attend pas que nous soyons capables de tout comprendre pour nous parler. La fidélité de Dieu est une grâce. Mais ce texte nous rappelle aussi que ce n’est pas parce que Dieu se manifeste aux aveugles que nous devons fermer les yeux et lui tourner le dos. Au contraire, nous sommes appelés à tendre l’oreille pour écouter Dieu, à ouvrir les yeux sur les interventions étonnantes de Dieu, à nous tourner vers lui avec espérance, avec reconnaissance, avec foi.

Les seconds rôles (III) : Léa (Gn 29.15-35)

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Nous continuons notre série des seconds rôles. Je vous propose ce matin de méditer un épisode de la vie de Léa, la 1e femme du patriarche Jacob. Peu à peu nous descendons le cours de l’histoire biblique, puisque d’abord nous avions vu Caïn, le premier fils de l’histoire, et, la semaine dernière, l’histoire d’Agar la servante d’Abraham et Sara.

Lecture

Cette histoire rocambolesque est vraiment étonnante : nous sommes face à une histoire d’amour freinée par de nombreuses complications. Jacob, jeune homme fraîchement arrivé chez son oncle Laban, tombe amoureux de la belle Rachel. Toutefois, ils ne pourront pas vivre cet amour avant longtemps : Jacob doit travailler 7 ans pour gagner l’équivalent d’un cadeau de mariage pour pouvoir épouser Rachel. Ce premier obstacle est surmonté aisément : le récit nous rapporte que Jacob aime tellement Rachel qu’il ne voit pas le temps passer. Arrive enfin le mariage, avec son atmosphère festive, et voilà que Laban dupe son neveu en donnant à Jacob son autre fille, Léa. La mariée était souvent entièrement voilée, ce qui explique que Jacob ne comprenne la supercherie que le lendemain. Fou de rage, il va voir Laban qui lui sert une excuse douteuse et lui propose d’épouser Rachel s’il veut bien travailler sept ans de plus. Jacob et Rachel sont le type-même des jeunes amoureux qui doivent se battre pour vivre leur passion et qui tendent à susciter notre affection, notre sympathie, notre indignation devant tant de machinations ! Pourtant, le récit biblique recouvre de nuances ce résumé un peu simpliste, et nous invite à aller plus loin.

1)   Jacob : le trompeur trompé

D’abord, le texte biblique nous présente Jacob sous les traits d’un trompeur trompé. En effet, si on replace cet épisode dans le contexte global de la vie de Jacob, on se rend compte que jusque là, c’était lui qui trompait les autres. Jacob a en effet trompé et son frère aîné, Esaü, et son propre père, le vieil Isaac, dans l’espoir d’obtenir l’héritage dû au fils aîné. Rappelez-vous sa première machination, quand il cuisine un plat de lentilles à son frère affamé et lui donne en échange du droit d’aînesse. Plus tard, alors qu’Isaac va mourir et souhaite voir son fils aîné pour le bénir tout particulièrement et lui transmettre son héritage, Jacob se déguise en Esaü et trompe son père devenu presque aveugle. C’est à cause de ses machinations que Jacob est forcé de fuir chez son oncle Laban, pour éviter la colère d’Esaü, furieux de s’être fait rouler non pas une, mais deux fois.

Chez Laban, il rencontre un maître de duperie. Premièrement, Laban lui propose de travailler sept ans pour mériter sa fille. A l’époque, l’époux devait apporter une certaine somme d’argent à la famille de l’épouse. Comme Jacob est en fuite, il n’a rien à donner. Du coup, Laban lui propose de travailler pour lui et de retenir son salaire comme dot. Sauf que, si on transpose les années de travail en argent, on se rend compte que Laban demande à Jacob deux fois plus que la dot coutumière. Laban, sous ses airs bien intentionnés, profite de la situation où se retrouve Jacob. Deuxièmement, au mariage, Laban fait épouser sa fille aînée Léa au lieu de Rachel, sans en avertir quiconque. Je ne sais pas si vous êtes d’accord avec moi, mais c’est un peu facile pour Laban de se référer à la coutume selon laquelle l’aînée doit se marier la première. Comme si, en sept ans de vie commune, il n’avait jamais eu l’occasion d’aborder le sujet ! Clairement, Laban cherche à extorquer sept ans de travail supplémentaires à Jacob (à nouveau deux fois la dot !).

Jacob a donc trouvé plus trompeur que lui. On pourrait penser que c’est un hasard, mais si on compare le mariage de Jacob avec sa vie passée, on relève quelques similitudes qui révèlent le sens caché de cette tromperie. La similitude la plus évidente, c’est l’aveuglement dont Jacob fait preuve en croyant épouser Rachel. Celui qui a profité de la malvoyance de son père se retrouve incapable de voir quelle femme il épouse, tout comme Isaac ne voyait pas quel fils il bénissait. En épousant Léa malgré lui, Jacob se retrouve du côté des dupes, des trompés, et j’imagine qu’à l’indignation de se voir refuser Rachel s’ajoute la rage d’avoir été manipulé. La situation est d’autant plus ironique, que cette fois, ce n’est pas le cadet qui se fait passer pour l’aîné – comme Jacob déguisé en Esaü – mais c’est la fille aînée qui passe pour la cadette. Ainsi, dans l’histoire du patriarche Jacob, la roue commence à tourner et c’est le début d’un itinéraire qui va le conduire à se réconcilier avec son frère.

2)   La rivalité entre les deux épouses

Passons à Léa. Léa est en tension avec Rachel. Dans cette tension se superposent la rivalité entre frères et sœurs, dont nous avions eu un exemple avec Caïn et Abel, et la rivalité entre épouses d’un même homme, comme l’illustrait la semaine dernière l’histoire de Sara et Hagar.

La rivalité entre les deux sœurs repose sur la beauté éblouissante de Rachel. Le récit dit de Léa qu’elle a les yeux délicats, et sous-entend par là que la beauté de son regard est le trait le plus marquant de son apparence. Cependant, la beauté de Rachel éclipse les doux yeux de Léa. La version de la NBS dit que Rachel est d’une très grande beauté, mais dans le texte original, il y a une insistance puisque Rachel est décrite ainsi : elle avait une belle allure et une belle apparence. On imagine bien que Rachel éclipse Léa depuis longtemps, comme c’est parfois le cas dans les phratries. Et on imagine bien que Léa en conçoit de l’amertume, d’autant que c’est elle l’aînée.

L’arrivée de Jacob renforce cette tension, puisqu’il tombe fou amoureux de la belle Rachel. Encore une fois, Léa est éclipsée. Pendant les sept premières années, elle voit Jacob courtiser sa petite sœur, alors que personne ne s’intéresse à elle. Si elle avait eu un prétendant, Laban aurait sûrement agi autrement. Mais sept ans passent, et personne ne veut d’elle. Laban l’utilise donc dans son entourloupe, mais on peut se demander si ce n’est pas aussi l’occasion pour Laban de marier une fille que personne ne veut épouser. Ainsi, Léa est non seulement un poids qu’on se refile, mais elle devient aussi un obstacle dans l’histoire entre Jacob et Rachel. Personne ne lui demande son avis.

Peut-être, pendant les noces, s’est-elle prise à espérer gagner un peu l’affection de Jacob, maintenant qu’il était forcé de la regarder. Mais Jacob n’en a que pour Rachel, et ne voit en Léa que la tromperie de Laban.

Du coup, la rivalité entre les deux sœurs demeure, et va colorer leur progéniture, puisque les enfants de l’une et de l’autre, ainsi que de leurs servantes respectives, vont servir à attirer l’attention du mari. Léa ressort gagnante, puisque sur 12 fils et 1 fille, c’est elle qui l’emporte, avec un total de 8 garçons et une fille (presque ¾ de la descendance de Jacob). Toutefois, Jacob continue de n’aimer que Rachel, et, après le décès des deux femmes, son favoritisme continue. Dans la suite des événements, sur ses douze fils, Jacob accorde une nette préférence aux deux garçons nés de Rachel : Joseph et Benjamin, ce qui suscitera une terrible jalousie dans la phratrie au point que les frères vendront Joseph comme esclave et le déclareront à Jacob. Vous le voyez, Jacob n’a pas fini d’être trompé ! De même, et c’est plus malheureux, la rivalité présente entre Esaü et lui, ainsi qu’entre ses deux femmes, va se propager aux enfants débouchant sur un conflit presque mortel.

3)   L’amour de Dieu envers Léa la détestée

J’aimerais m’attarder un peu sur Léa et sur ses premiers enfants. Jusque là, Dieu n’était pas mentionné, et on ne sait pas trop ce qu’il pense des événements. La seule mention de Dieu arrive pour parler de Léa après son mariage, alors qu’elle est forcée de vivre avec un mari qui la méprise et une sœur qui la déteste autant. Dans cette situation, Dieu prend pitié de Léa et décide d’intervenir en sa faveur. Léa n’est pas un fardeau ou un obstacle à ses yeux, c’est une personne dont le malheur pousse Dieu à l’action. Je suis toujours étonnée par ce récit, et d’autres qui lui ressemblent, à cause du verset 31 : Dieu vit que Léa était détestée et il la rendit féconde. La mention de Dieu n’est pas nécessaire pour comprendre la suite des événements, mais le récit biblique souligne l’attention de Dieu envers ceux que les autres rejettent ou utilisent.

Pour répondre au problème de Léa, détestée par son mari et sa sœur, Dieu lui permet d’avoir les premiers enfants. Non seulement l’honneur est rétabli parce qu’elle a donné naissance à l’aîné, mais en plus elle enfante quatre garçons d’affilée, ce qui la remet nettement sur le devant de la scène. Ce qui est en jeu, là, c’est l’honneur de Léa, l’aînée qui a toujours vécu dans l’ombre de sa sœur. Par ses enfants, elle retrouve la place qui lui est due. Elle donne naissance à Juda, l’ancêtre du puissant roi David, du prestigieux Salomon, et du Messie, Jésus-Christ.

Avant de conclure, j’aimerais juste attirer votre attention sur l’itinéraire spirituel de Léa. J’ai arrêté la lecture aux quatre premiers fils de Léa. Vous avez remarqué que chaque nom d’enfant traduit un état d’esprit, une émotion, une attente. Avec le premier, Ruben, Léa reconnaît que son enfant est une bénédiction de Dieu, qui a vu et répondu à son affliction. A travers son fils, elle espère gagner l’affection de l’homme qui l’a épousée : maintenant, mon mari m’aimera. Au deuxième, Siméon, elle reconnaît encore que Dieu l’a entendue et l’a bénie. Au troisième, son espoir d’attirer enfin l’attention de son mari transparaît dans le nom de Lévi : cette fois enfin, mon mari s’attachera à moi. Elle n’attend plus d’amour, mais espère toujours recevoir quelque faveur de la part de son mari. Jusque là, Léa reconnaît la compassion de Dieu mais elle reste obnubilée par le regard de son mari, et les bénédictions que Dieu lui accorde sont moins un sujet de joie qu’un moyen de mériter l’amour dont elle est privée.

C’est au quatrième, Juda, qu’un changement s’opère en Léa : cette fois, je célèbrerai le Seigneur. C’est au quatrième qu’elle se tourne enfin vers le Seigneur pour le remercier. Avec Juda, Léa reçoit les bénédictions de Dieu pour ce qu’elles sont : une preuve d’amour. Jusque là, Dieu se tournait vers elle et elle se tournait vers son mari. Maintenant, elle se tourne vers Dieu et lui adresse sa louange, autrement dit, maintenant, l’amour de Dieu lui suffit, elle n’a plus besoin de chercher ailleurs. Comme la semaine dernière avec Ismaël, on a là un bilan mitigé de la situation de Léa : elle finit par être respectée, mais l’amour qu’elle attend de son mari ne vient pas. Par contre, malgré le désintérêt de Jacob, elle devient capable de recevoir l’amour de Dieu.

Conclusion

Je ne crois pas que l’amour de Dieu remplace l’amour d’un conjoint, d’une sœur ou d’un parent. Être aimés de Dieu ne nous condamne pas à une vie solitaire ! Toutefois, l’amour de Dieu pour nous est le fondement nécessaire de notre vie, dont on ne peut pas se passer, qui nous permet de supporter les tempêtes, les pertes, les afflictions. Dans l’amour que Dieu a pour nous, nous recevons la certitude d’être toujours entendu, même si tous se détournaient de nous. Dans cet amour, nous trouvons un sens à notre vie que personne ne peut remettre en question, dans le regard de Dieu nous trouvons une dignité que nul ne peut détruire. Dieu nous aime, et dans cet amour nous avons les ressources qui nous sont essentielles, quels que soient les cahots sur notre route.

Que l’histoire de Léa nous aide à discerner les preuves de l’amour de Dieu pour nous et à nous épanouir dans cette relation essentielle que Dieu veut nouer avec nous.

Les seconds rôles (II) : Agar et Ismaël (Gn 21.8-21)

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Dans la série des seconds rôles commencée la semaine dernière avec Caïn, j’aimerais ce matin méditer avec vous l’histoire d’une autre personne de la Bible, qui n’a rien à envier aux intrigues compliquées des séries américaines ou des romans d’été, l’histoire d’Agar et de son fils Ismaël. Nous sommes au tout début de l’histoire d’Israël, à l’époque d’Abraham, le premier patriarche, celui à qui Dieu donne la vocation d’être source de bénédiction pour tous les peuples. Cette vocation revêt plusieurs aspects, dont l’appel à quitter son pays pour la terre promise, et la promesse qu’Abraham aura un fils. Vous savez sûrement qu’au moment où Dieu fait cette promesse, Abraham et sa femme Sara, bien que mariés depuis très longtemps, n’ont pas d’enfant. A plusieurs reprises au cours des années suivantes, Dieu redira à Abraham qu’il aura un fils, sans pour autant se presser de réaliser sa promesse. Sara finit par proposer à Abraham de faire appel à une mère porteuse, ou plutôt à sa servante, une égyptienne, nommée Agar, pour donner à Abraham un fils. Agar enfante Ismaël. Dieu s’adresse à nouveau à Abraham pour lui dire qu’il aura un fils avec Sara, qu’il nommera Isaac. Le temps passe, et finalement, alors qu’Ismaël est déjà adolescent, Sara, pour qui la vieillesse s’est ajoutée à la stérilité, Sara enfante et donne naissance au petit Isaac. Le texte de ce matin commence lors de la fête qu’Abraham organise pour célébrer le sevrage du petit Isaac. Gn 21.8-21

Lecture

1)   Une situation familiale complexe

Quelle histoire ! On est en plein dans la pâte humaine : la Bible nous plonge ce matin dans une histoire de père et de fils, de couples, de jalousie, d’abandon, de peur, de désespoir, et de survie. C’est une histoire qui s’insère dans le récit des grands projets que Dieu a établis pour la descendance d’Abraham, ancêtre du Messie, qui raconte la naissance de deux peuples, et qui en même temps s’attarde de manière minutieuse sur les sentiments de trois individus, Abraham, Sara et Agar.

Reprenons la situation : nous avons d’un côté Sara, épouse légitime d’Abraham, mère d’Isaac, le fils promis, celui qui doit hériter de la vocation grandiose d’Abraham. De l’autre côté, nous avons Agar, une esclave, une étrangère – elle est régulièrement désignée comme l’Egyptienne, celle qui vient d’ailleurs – qui se retrouve mère du fils aîné d’Abraham, Ismaël. Si on devait classer en premiers et seconds rôles, on dirait que Sara et Isaac, bien que légitimes et récepteurs de la promesse divine, sont devancés par Agar et Ismaël – au moins chronologiquement. On imagine bien la tension et la rivalité qui peuvent les opposer. Au milieu, nous avons Abraham, qui semble un peu dépassé par la situation.

Leur histoire prend un tournant décisif lorsqu’à la fête donnée en l’honneur d’Isaac, Sara – qui surveillait peut-être un peu Ismaël – voit Ismaël rire et demande aussitôt qu’Abraham renvoie et le fils et sa mère. Si on se tient à ces éléments, on a l’impression que Sara réagit de manière hystérique ! Pour comprendre sa réaction, on peut se pencher sur la faute d’Ismaël : il a ri, ou traduit autrement, il a joué. Il y a deux possibilités : soit il s’est moqué de son petit frère, en riant de lui, et Sara aurait vu dans leur relation l’animosité qui existe Agar et elle-même. Soit Ismaël a joué tout à fait normalement avec Isaac, ce qui aurait fait craindre à Sara qu’Ismaël soit sur le même plan qu’Isaac et que du coup il reçoive une partie de son héritage – c’est ce qu’elle dit au v.10 : « chasse-les car le fils de cette servante n’héritera pas avec Isaac, mon fils ! » Les deux propositions ne s’excluent pas, d’ailleurs.

Sara pose donc une sorte d’ultimatum, qui laisse Abraham muet mais affligé, parce que Sara lui demande de se séparer d’un de ses deux fils.

Avant d’aller plus loin, j’aimerais attirer votre attention sur le statut d’Agar et Ismaël. Agar et Sara ne sont pas sur le même plan : Sara est la femme légitime d’Abraham, sa compagne depuis des décennies, sa fidèle épouse. Agar, quant à elle, est une moins que rien dans ce foyer : étrangère, esclave, sans aucun droit, utilisée par ses maîtres pour compenser la stérilité de Sara, simplement tolérée parce qu’elle a donné un fils à Abraham. Abraham n’a aucun sentiment pour elle, il se fiche de son destin, sa peine va vers son fils. Quant à Ismaël, il doit avoir quoi, entre 12 et 15 ans, ce qui signifie que pendant au moins une dizaine d’années, il était l’héritier, l’aîné, celui qui recevait sans partage l’attention de son père. Du jour où Sara tombe enceinte, il n’est plus qu’une erreur, un détour sur le chemin de la promesse divine. Il est le rappel vivant de l’incrédulité d’abraham et sara qui ont un peu forcé la main de Dieu lorsque l’enfant promis tardait à arriver. Isaac, ce petit nourrisson, ce cadet, rafle toute l’attention et éclipse totalement Ismaël.

Le texte transpire l’animosité dont Agar et son fils sont l’objet : personne ne les appelle par leur nom (cette servante, le fils de la servante, le fils de l’étrangère), personne ne s’adresse à eux directement pour améliorer la situation – ils sont impuissants, livrés au bon vouloir du maître.

2)   Agar et Ismaël chassés dans le désert

Devant l’indécision d’Abraham, Dieu décide d’entrer en jeu et il lui recommande de céder aux exigences de Sara. Ce faisant, Dieu ne justifie pas Sara contre Agar, il ne dit pas qu’Agar est coupable ou que Sara a raison de vouloir les chasser. Simplement, il rappelle à Abraham que le fils de la promesse, celui qui doit devenir à son tour source de bénédictions, le futur ancêtre du Messie, c’est l’enfant miraculeux, Isaac, que Dieu a fait naître dans des circonstances impossibles – non sans parallèles avec la naissance de Jésus vous noterez. Depuis le premier appel de Dieu à Abraham des décennies auparavant, c’est Isaac qui était prévu. Ismaël n’était pas prévu, c’est presque une erreur de parcours, et il ne doit pas devenir un obstacle aux projets prévus pour Abraham et d’Isaac.

Pour autant, Dieu ne s’arrête pas à cette logique. Bien que la naissance d’Ismaël ne corresponde pas aux plans de Dieu, mais qu’il soit le fruit de l’impétuosité humaine et de ses actions hâtives qui engendrent plus de problèmes que de solutions, Dieu façonne un plan pour cet enfant inattendu. Dieu a fait alliance avec Abraham, et parce qu’Ismaël est le fils de son allié, Dieu va le bénir. Il ne lui donne pas la place prévue pour Isaac, être l’ancêtre du Messie, mais il prévoit de le bénir aussi, autrement, en faisant de lui l’ancêtre d’un peuple.

Rasséréné, Abraham renvoie donc Agar et Ismaël qui se retrouvent dans le désert, errant avec une outre d’eau et une miche de pain. Lorsque l’outre est vide, Agar pense que c’est la fin. Elle ne voit pas d’issue à sa situation et dans ce désert désespérant, sans rien à boire ni manger, elle prend conscience que son fils va mourir, son unique, le seul à lui accorder de l’importance, le seul qui l’aime, celui qui a fait basculer sa vie et qui a transformé son existence par la joie et l’émerveillement de la maternité mais qui l’a aussi précipitée dans le drame familial qui aboutit à son errance. Elle l’installe sous un arbrisseau, alors qu’il est sans forces, et elle va le plus loin possible de lui, accablée par l’idée de voir mourir le seul être qui lui soit cher.

3)   Un Dieu qui écoute et qui répond

Mais au dernier moment, alors qu’on se demandait où Dieu était passé et si sa promesse était vaine, Dieu l’ange de Dieu parle à Agar et il la réconforte, il lui rappelle la promesse qu’elle a déjà reçue lorsqu’elle était enceinte et qu’Abraham aussi a reçue : ton fils ne va pas mourir. Non seulement il va vivre, mais en plus Dieu a des projets pour lui. A cette promesse, Dieu ajoute un signe : un puits. A partir de ce moment-là, Dieu prend soin d’Ismaël et d’Agar, Dieu pourvoit à leurs besoins et veille sur eux, leur accordant sa bénédiction.

J’aimerais juste souligner deux-trois éléments de cet épisode. Premièrement, Dieu appelle Agar par son nom – c’est le seul à le faire. Tout le monde la considère comme une simple esclave, sans identité, et personne ne lui parle. Au contraire, Dieu lui adresse la parole et lui montre son intérêt pour elle : qu’est-ce que tu as, Agar ? Même si elle ne répond pas, Dieu lui donne la possibilité de s’exprimer. Dieu accorde à chacun une dignité pleine et entière. Pour lui, tout individu est une personne à part entière, digne de recevoir son attention, digne d’être en relation avec lui, digne de recevoir sa compassion. Alors que notre vision des choses est souvent saturée de peur, d’égoïsme ou d’indifférence – et Abraham et Sara n’y font pas exception – Dieu regarde toujours l’individu comme d’abord une personne digne d’intérêt et il nous appelle à ne pas tomber dans les pièges du mépris mais à regarder l’autre comme Dieu le regarde : avec respect et compassion.

Deuxièmement, Dieu entend le garçon. Or Ismaël veut justement dire : Dieu entend. Ismaël avait été nommé ainsi parce qu’il représentait à l’époque l’exaucement des prières d’Abraham et Sara, mais Dieu montre qu’il est encore aujourd’hui à l’écoute. Son attention ne s’est pas épuisée, son attention ne s’est pas détournée : il entend, encore aujourd’hui, le garçon. Bien que Dieu n’ait pas choisi ce garçon, il veille sur lui jour après jour. Parfois nous avons l’impression que Dieu a agi à une certaine époque de notre vie, mais qu’aujourd’hui il est loin de nous. L’histoire d’Ismaël et d’agar nous montre que Dieu veille sans cesse sur nous, toujours disponible pour entendre notre cri et y répondre.

Troisièmement, le désert qui était le lieu de la mort et du désespoir, le lieu vide et aride par excellence, devient un lieu de vie. Ismaël y grandit, et quand il est adulte, il s’y installe, il y pratique son métier – tireur à l’arc – et il y habite avec sa femme. C’est à la fois merveilleux et décevant. Merveilleux parce qu’Ismaël non seulement survit mais vit pleinement, et que le lieu de la mort devient le lieu de la vie. En même temps, c’est un peu décevant parce qu’Ismaël reste dans le désert – il a une vie ordinaire, rudimentaire, un peu en marge, même si la promesse de Dieu qu’un peuple naîtra de lui se réalise et lui donne une place dans l’histoire.

Ismaël est un exemple de la sollicitude de Dieu qui vient nous bénir dans les situations les plus terribles, qui fait germer la vie là où il n’y avait de place que pour la mort et le désespoir. Dieu n’est pas décontenancé par nos situations, quel que soit leur degré de complexité : nous ne pouvons pas venir à bout de sa créativité ou de sa compassion. Où que nous soyons, Dieu entend et répond. Toutefois, il ne répond pas toujours comme on le voudrait. Ismaël aurait peut-être voulu revoir son père, recevoir l’héritage, retourner chez lui, mais il reste dans le désert. Dieu nous rejoint dans notre vie imparfaite, il nous rejoint dans nos impasses, dans nos erreurs, dans nos fautes, et il y fait germer la vie. Par contre il ne rend pas notre vie toute rose, il ne rembobine pas les événements tragiques, il n’efface pas notre histoire. Lorsque Dieu intervient, il nous aide à guérir mais il reste les cicatrices. Personnellement, même si c’est parfois décevant de devoir rester dans le désert, de ne pas pouvoir effacer ou rembobiner notre histoire, je trouve que c’est la preuve de la grande miséricorde de Dieu. Nous aurions tendance à jeter les brouillons pour recommencer sans fin au propre. Dieu n’agit pas ainsi. Il nous rejoint là où nous sommes et il bénit nos brouillons. Il accepte de faire avancer son œuvre à travers nos détours, nos erreurs, nos chaos. Avec patience et miséricorde, Dieu nous rejoint sur des chemins imparfaits et il nous fait voir son salut là où nous sommes.

Conclusion

J’aimerais conclure cette méditation en faisant brièvement le lien avec l’évangile, parce que le Dieu qui se révèle à Agar et Ismaël est aussi le Dieu qui se révèle à nous en Jésus-Christ.

En Jésus-Christ, Dieu choisit de se mettre du côté des petits, des marginaux, des rejetés : il naît dans une étable, il vit avec des pécheurs et des lépreux, il meurt sur une croix infamante. Jésus est le descendant de Sara, mais il assume aussi le statut de l’esclave Agar.

En Jésus-Christ, Dieu choisit de nous rejoindre là où nous sommes, empêtrés dans notre péché, dans notre ambiguïté, dans nos erreurs de parcours. Il marche à côté de nous, portant nos peines, nos désespoirs, nos fautes, pour nous en délivrer. Il prend toute notre culpabilité pour l’expier à notre place et faire de nous les bien-aimés éternels de Dieu.

En Jésus-Christ nous avons l’assurance que Dieu nous entend et qu’il répond avec compassion, nous bénissant de sa présence, remplissant nos déserts de sa paix, comblant nos désespoirs de son amour et de sa puissance.

Qu’en toutes circonstances nous puissions nous souvenir que rien ne peut épuiser l’amour de Dieu pour nous, et que nous pouvons, toujours et partout, compter sur lui.

Les seconds rôles (I) : Caïn et Abel (Gn 4.1-16)

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Je vous propose de consacrer ces prochaines semaines à quelques personnes de l’Ancien Testament, plus ou moins connus, dont le point commun est de se tenir dans l’ombre d’un autre. cC sont des seconds rôles, des personnes éclipsées, évincées, cachées, dont pourtant la Bible nous rapporte l’histoire. Chacun à sa manière a été en relation avec Dieu, et leur histoire nous révèle la présence et l’identité du Seigneur dans des situations difficiles.

J’aimerais commencer cette petite série avec celui qui est sûrement le mieux connu de ceux que j’ai choisis : Caïn, éclipsé par son frère Abel. Avant d’en dire plus, je vous invite à suivre la lecture dans le livre de la Genèse, ch. 4, v.1-16.

Lecture

Ce texte porte de nombreuses énigmes : l’histoire de Caïn et Abel appartient aux débuts de l’humanité, toujours délicats à appréhender, et il y a plusieurs questions que je laisserai pour d’autres moments. J’aimerais ce matin me concentrer sur la personne de Caïn et sur sa relation avec Dieu.

Caïn est peut-être le second rôle dont la place est la moins évidente. C’est l’aîné, le premier fils d’Adam et Eve, a priori il a le premier rôle, devant son frère cadet, Abel. L’aîné est l’héritier en chef, le premier des enfants, celui vers qui on se tourne, celui qui s’attend aussi à avoir la première place. Pourtant, lors d’un culte où les deux frères apportent leur offrande à Dieu, Dieu accepte l’offrande d’Abel et refuse l’offrande de Caïn. Caïn manifestement se sent reléguer au second plan, et fou de jalousie, assassine son frère à la première occasion. Le texte présente une sorte de paradoxe : Dieu approuve le sacrifice d’Abel, mais on ne parle quasiment que de Caïn.

1)   Un choix perturbant… la liberté de Dieu

Tout commence avec un choix qui ne suit pas l’étiquette : Dieu agrée l’offrande d’Abel et rejette celle de Caïn. Ce choix est aberrant d’un point de vue social : Caïn est celui qui a apporté son offrande en premier, et c’est lui l’aîné, l’héritier, celui qui transmet la lignée de son père.

Ce choix n’est pas plus simple à comprendre si on se place d’un point de vue religieux. A priori, les deux offrandes se valent : autant le fruit des récoltes que les bêtes du troupeau. Ces offrandes sont liées au métier de celui qui les offre, et il semble qu’elles soient toutes les deux le meilleur de ce que chacun a produit. Dieu n’a encore donné aucun commandement qui permettrait de préférer tel ou tel sacrifice, et les deux types d’offrande (végétale et animale) sont demandés dans la Loi que Dieu donnera à son peuple.

En plus, ce choix est radical : c’est oui ou c’est non. Dieu n’essaie pas d’épargner les sentiments de Caïn : ce n’est même pas une préférence qui s’exprime, mais un oui ou un non, sans nuances. La radicalité de ce choix ressort d’autant plus qu’on ne le comprend pas.

Rien dans le texte ne laisse présager du refus de Dieu devant l’offrande de Caïn, et rien ne l’explique. Quand on voit les suites tragiques de ce choix : la jalousie de Caïn et sa folie meurtrière, on s’attendrait quand même à ce que la Bible donne des raisons ou au moins des indices pour comprendre ce choix qui a tout fait basculer. Cependant, à aucun moment Dieu ne s’explique ou ne se justifie. Quand il approche Caïn, c’est pour lui donner des conseils, pas des explications.

Que faire avec ce choix apparemment injuste ? avec ces silences ? Respecter ce silence. Il me semble que certains silences bibliques ne sont pas faits pour être comblés de nos explications maladroites. On serait tentés de broder, d’extrapoler, de justifier, dans le but de nous dire que Dieu n’est pas injuste, arbitraire, imprévisible. Seulement,  Dieu ne se justifie pas – comme c’est souvent le cas dans notre propre vie : pourquoi Dieu a-t-il permis que l’un vive et l’autre meure ? Pourquoi permet-il que l’un réussisse et que l’autre échoue ? Pourquoi certains semblent-ils tout avoir pour eux, et d’autres lutter pour survivre ? Ni devant Caïn ni devant nous Dieu ne se justifie. Il est juste, sage, et bon, mais il n’a pas de compte à nous rendre pour le détail de ses choix. Nous voyons là l’effrayante liberté de Dieu, cette liberté d’accepter ou de refuser, de faire passer les ouvriers de la 11e heure devant et les aînés derrière, de bousculer les ordres sociaux, de renverser les protocoles, parce que rien ne peut dicter ses choix. Dieu n’est l’esclave de personne, pas même de la logique, mais il est le Maître qui prend toute décision avec pleine liberté, dans une sagesse et une justice qui nous dépassent.

2)   L’engrenage du péché : du point de vue de Caïn

Caïn, lui, a du mal à accepter cette décision. L’impression que son frère l’a évincé, l’a fait passer au second plan, le remplit de jalousie et de tristesse. il est vexé, abattu, déprimé. Ce qui est remarquable, c’est que, alors même que Dieu a préféré l’offrande d’Abel, il se tourne vers Caïn pour l’encourager et lui donner des conseils. « Pourquoi es-tu fâché ? Pourquoi fais-tu la tête ? Ce n’est pas fini, si tu réagis bien, tu peux te relever. Il y a une marge de progrès. Toutefois, si tu réagis mal et que tu cèdes à ta jalousie, à cet engrenage d’amertume et de ressentiment, le péché l’emportera. » Pour Caïn aussi, c’est le moment du choix : céder ou non à la jalousie. La Bible nous révèle que nous sommes acteurs de notre vie, même si nous ne choisissons ce qui nous arrive. Nous sommes maîtres de nos réactions, de nos décisions, et aussi de nos sentiments. C’est d’ailleurs ce que suggère le commandement d’aimer – que l’amour est aussi un acte de volonté. Nous ne sommes pas victimes des tempêtes extérieures ou intérieures : Dieu avertit Caïn face à la jalousie et ses conséquences, l’appelant à faire un choix, de même que nous sommes appelés à ôter les racines du péché dans notre vie et à cultiver des attitudes bienfaisantes.

Caïn est très intéressant, parce qu’il nous montre comment on s’endurcit contre Dieu, en se fermant à sa parole pour laisser croître les fruits morbides de notre colère, de notre avidité, de notre orgueil… Caïn était loin d’être obligé de tuer son frère, et il nous donne l’exemple tragique d’un homme qui s’est laissé emporter par son péché, allant de la convoitise à la haine, et de la haine au meurtre.

L’histoire de Caïn, c’est l’histoire d’un engrenage : l’engrenage du péché dans le cœur de l’homme, qui le conduit sur des chemins de mort. Caïn se révèle dans toute son obstination butée : quand Dieu le console la première fois, il se mure dans le silence avant d’assassiner son frère avec rage. Après le crime, quand Dieu s’approche de lui et lui tend une perche : « où est ton frère », Caïn se met à mentir et à parler agressivement à Dieu : « suis-je le gardien de mon frère ?? » autrement dit : « qu’est-ce que j’en ai à faire ? » Quand Dieu le replace devant son crime, devant les conséquences du meurtre de son propre frère, et qu’il lui énonce le châtiment décidé, Caïn a encore l’audace de se plaindre et de réclamer la clémence de Dieu : « mais c’est trop dur ! je risque de mourir ! » – dit l’assassin !

Même après l’acte, Caïn ne montre ni remords, ni culpabilité, ni même un semblant d’humilité devant Dieu après ce qu’il a fait. Enfermé dans son égoïsme, dans sa haine, dans son orgueil, il conteste Dieu et l’accuse à moitié de le mettre en danger de mort – alors que le châtiment de Dieu paraît clément face à une condamnation à mort par exemple. Caïn a un petit côté immature tout à fait exaspérant, tapant du pied et du point quand ça ne va pas comme il veut.

Avec Caïn, nous sommes face à une des personnes bibliques les moins aimables : immature, violent, colérique, impénitent… En même temps, il reflète avec une précision déconcertante les effets du péché dans notre cœur : haine, mensonge, repli sur soi et rejet des autres, rejet de Dieu, orgueil… Il démontre comment une simple vexation peut nous conduire au drame.

3)   La fidélité de Dieu

Que fait Dieu avec un tel homme ? Loin de le disqualifier, il l’encourage à remonter la pente, à progresser ; il lui témoigne de son attention et de sa sollicitude. Caïn n’a pas vu son offrande acceptée, mais ça ne veut pas dire que Dieu l’aime moins qu’Abel ou lui accorde moins de valeur. Dès le culte terminé, il rejoint Caïn pour le réconforter, et c’est Caïn qui semble monopoliser l’attention de Dieu, pas Abel.

A quatre reprises, Dieu s’adresse à Caïn : d’abord pour lui remonter le moral. Après le meurtre, il lui donne une chance de se repentir et d’avouer son crime. Lorsque Caïn s’obstine, il le punit, mais pas avec la peine capitale. Enfin, quand Caïn a l’audace de négocier sa peine, Dieu fait preuve d’indulgence et le place sous sa protection. Malgré les refus de Caïn, malgré sa culpabilité, malgré son aveuglement, Dieu continue de se tourner vers lui, il continue de lui offrir sa grâce. Même après l’avoir rejeté de sa présence, il prend pitié de Caïn et le protège. Cette compassion est gratuite, sans fondement : alors que Caïn ne cesse de tourner le dos à Dieu, Dieu ne cesse de lui tendre la main.

Je trouve que cette situation illustre bien cette phrase de l’apôtre Paul : là où le péché abonde, la grâce surabonde. Même dans cette situation désespérée, Dieu fait grâce, il laisse une issue, une promesse, une bénédiction. Il me semble que l’histoire de Caïn montre la relation tragique entre un homme au cœur fermé et un Dieu qui tend la main. Dieu ne cesse d’offrir une nouvelle chance, la possibilité de faire demi-tour, de demander pardon, de recommencer autrement. Ce n’est pas lui qui se détourne, c’est l’homme. Même dans l’application de sa justice, Dieu laisse une possibilité de clémence, que l’on saisit ou pas.

Cette histoire nous replace devant ce Dieu extraordinaire, qui non seulement aime et s’approche des petits, des faibles, de ceux qui échouent et qui souffrent, mais qui s’approche aussi des brutes, des tyrans, de ceux qui calment leur peine en écrasant les autres. Ce Dieu extraordinaire qui s’approche de ceux qui l’acceptent et de ceux qui le refusent, qui tend la main sans distinction, sans condition, à tous, tout le temps, offrant sans cesse une chance de se laisser relever et restaurer.

Conclusion

L’histoire de Caïn nous rappelle que notre vie nous échappe, que nous ne maîtrisons pas nos réussites ou nos échecs, et que de notre point de vue, tel ou tel événement est aléatoire. Cette affirmation que nous sommes soumis à la volonté de Dieu, dans ses mystères et ses silences, s’accompagne d’une affirmation plus forte, plus prégnante, que ce Dieu qui est notre maître est aussi notre père, plein d’un amour sans limites. Ce Dieu ne nous laisse pas errer dans les jungles de la vie, mais il propose de marcher avec nous, de nous conduire, de nous accompagner, de nous donner les forces et les ressources pour suivre le chemin de la vie. Là où Caïn a choisi de persister sur un chemin de mort, nous avons le choix, à chaque carrefour, à chaque instant, de nous ouvrir à la présence de Dieu, d’accepter son amour et sa grâce, de saisir cette main tendue, la possibilité de vivre vraiment, de se dégager des fardeaux et des poids pour marcher debout, vraiment libres, vraiment vivants, avec le Seigneur.

La Vérité vous rendra libres (Jean 8.30-50)

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Je vous invite ce matin à méditer le texte du jour, dans l’évangile de Jean. Dans ce texte, Jésus dialogue avec des compatriotes récemment convertis, des Juifs qui croient depuis peu que Jésus est le Messie attendu par Israël. En poursuivant son enseignement, Jésus suscite comme à son habitude de vives réactions, et le dialogue qui s’ensuit vient questionner leur conception de la foi.

Lecture

En quelques minutes, les auditeurs de Jésus passent du camp des croyants au camp des adversaires, ennemis, haineux : « tu as un démon, finissent-ils par lui dire ! Tu es comme les samaritains, ce peuple avec qui nous cohabitons mais que nous détestons presque plus que les Romains ! » Jésus n’est pas en reste : on pourrait presque dire que c’est lui qui a commencé. Il débute son discours en traitant ses interlocuteurs comme des disciples en devenir, et finit par leur dire qu’ils n’ont rien compris et qu’ils sont fils du diable. Au lieu d’accepter aimablement ses nouvelles recrues, il les provoque et les insulte, au point de récolter rien moins que leur agressivité. Dans la conclusion de ce dialogue, Jésus prouve que la foi de ces croyants est bancale et qu’ils ne sont pas dans la bonne disposition pour recevoir de Jésus le salut. A travers cette discussion, Jésus livre des pistes qui restent actuelles pour réfléchir aux implications de la foi.

1)Une foi à approfondir

Tout d’abord, ce qui ressort de cette discussion, c’est une caractéristique de la foi : une foi authentique s’approfondit. Autrement dit, on ne devient pas disciple du Christ en un instant. Les interlocuteurs de Jésus sont d’abord décrits comme des Juifs qui l’ont cru lorsqu’il s’est présenté comme la lumière du monde, qui reçoit la pleine faveur de Dieu parce qu’il met pleinement en pratique la volonté de Dieu. A priori, on pourrait dire de ces gens qu’ils sont convertis, qu’ils ont compris que Jésus est le Messie, et que leur foi va changer leur vie.

Trouver qui est le Messie, c’est la grande question à l’époque de Jésus, puisque toute la spiritualité juive est remplie de cette attente, de cette espérance que Dieu va sauver son peuple en envoyant le Messie, l’homme validé par Dieu pour parler en son nom, pour agir avec sa puissance, et délivrer son peuple. Cette attente du Messie, ça fait des siècles et des siècles qu’elle dure et qu’elle nourrit la foi des Juifs. Vous imaginez bien que, pour un Juif héritier de cette attente séculaire, rencontrer celui qui se présente comme l’envoyé de Dieu, le libérateur, c’est comme trouver le jackpot, comme trouver un trésor qui change la donne.

Du coup, quand l’évangéliste dit de ces Juifs qu’ils croient, on s’attend à ce qu’ils regorgent d’enthousiasme, de joie, d’espérance, face à cet accomplissement de la promesse de Dieu. Sauf qu’on se rend rapidement compte que la foi de ces Juifs n’a pas l’ampleur imaginée, et qu’à la première remarque-demande-promesse de Jésus, ils se rebiffent. Reprenons cette parole de Jésus qui les vexe au point de les renvoyer loin du Christ : « Si vous restez fidèles à mes paroles, vous serez vraiment mes disciples, vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres ». Les interlocuteurs de Jésus perçoivent derrière cet enseignement et cette promesse des insinuations qui leur déplaisent fortement. 1) ils ne sont pas encore ses disciples et leur foi actuelle n’est pas suffisante ; 2) ils sont encore dans l’ignorance de la vérité et ont besoin d’être libérés.

Les Juifs qui viennent de reconnaître en Jésus le Messie ne sont pas encore ses disciples. Aux yeux de Jésus, leur foi est comme une plante qui a germé mais dont on ne sait si elle va vraiment se développer. J’ai expérimenté ça il y a peu : on nous a offert un citronnier, et j’ai observé avec beaucoup d’attention les petits fruits qui émergeaient des fleurs. Ils ont commencé à grandir, mais, à cause de l’été pluvieux, mes petits fruits ont pourri avant de faire la taille de mon ongle. J’ai dû les enlever, mais maintenant j’en ai un qui a dépassé la taille critique et dont je suis à peu près sûre qu’il va devenir un citron. Pour être disciple de Jésus, c’est-à-dire avoir une foi authentique, forte, stable, il faut la développer. Admettre que Jésus est le sauveur, ce n’est pas l’aboutissement d’un processus, mais un commencement, une ouverture. La foi ne nous installe pas au coin du feu, mais elle nous place sur un chemin sur lequel nous sommes appelés à avancer.

Comment avancer ? Comment développer cette foi naissante pour qu’elle nous attache solidement à Dieu et nous conduise au salut ? En s’appropriant les paroles de Jésus. Dans ces paroles, la vérité de Dieu se révèle et transforme notre manière de voir, notre manière de vivre. Dans ces paroles, nous découvrons peu à peu le caractère de Dieu, sa volonté, ses projets, et quel regard il porte sur nous. En ce sens, la parole de Jésus est la lumière de Dieu qui nous éclaire : elle nous révèle la vérité de ce monde et nous éclaire sur notre route pour que nous cheminions vers le salut. Savoir ne suffit pas, rester à l’entrée du chemin ne suffit pas, mais ces paroles, ces connaissances doivent être appropriées, digérées, appliquées, traduites en actes en paroles et en pensées.

2)Vérité et esclavage

Les interlocuteurs de Jésus, nous l’avons vu, sont vexés. Vexés de ne pas être considérés comme de vrais croyants, mais surtout vexés de s’entendre dire qu’ils doivent écouter Jésus pour connaître la vérité et ainsi devenir libres. Pour des gens issus du peuple élu, descendants du grand patriarche Abraham, ami de Dieu, héritiers de promesses faramineuses, pour des gens comme ça, être traités d’ignorants et d’esclaves, c’est une grave insulte. Ils ne sont pas comme ces païens, asservis aux idoles de pierre et de bois, gouvernés par de fausses valeurs, esclaves de motivations indignes, puisqu’ils sont juifs, enfants de Dieu depuis Abraham. Pourtant, Jésus les confronte à une dure réalité : ils ne sont pas mieux que les autres, parce que comme tous les autres, leur vie est corrompue par le mal et ils ont péché. Dans cette accusation, Jésus rappelle que le véritable esclavage, la véritable ignorance dépasse les errances grossières et évidentes, mais qu’il peut se faufiler sournoisement derrière la plus belle apparence de piété. Personne n’est à l’abri du péché – le péché, c’est l’influence du mal dans ma vie, c’est le fait de céder à la fascination du mal.

Dit d’une autre manière, personne ne peut se targuer d’être libre moralement. Parce qu’à partir du moment où j’ai péché, où j’ai mis le doigt dans l’engrenage, cet engrenage s’emballe. Dès le moment où j’ouvre la porte au mal, il entre, il s’installe et il se répand sans me laisser la possibilité de le déloger. Il y a au moins deux raisons à cela. La première, c’est que mes actes laissent une empreinte sur moi, ils créent une disposition, ils m’orientent d’une certaine manière. Dès que j’ai commencé à faire le mal, le mal est devenu le mode par défaut de ma vie – pas besoin d’ailleurs que ce mal soit spectaculaire : simplement le mensonge, l’orgueil, la colère, la jalousie, l’indifférence,… La deuxième raison, c’est que le mal et le bien ne sont pas des forces neutres, impersonnelles, des réseaux de valeur ou d’action. Derrière notre notion de bien, il y a un Dieu bon qui incarne toutes les valeurs de vie, de justice, de vérité, de paix, d’amour, de sainteté, etc. De même, derrière notre notion du mal, il y a une créature rebelle, qui s’est détournée de Dieu de manière si radicale qu’il n’y a plus de place en elle pour la vérité ou le bien : la noirceur a tout envahi, et ses chemins que destruction et corruption. Dès que nous avons péché, dès que nous avons choisi le mal, nous sommes devenus esclaves de celui qui ne vit que par le mal, qui ne répand que mensonges et destruction sur son passage. C’est cet esclavage que démasque Jésus : ses interlocuteurs se croient libres, bien portants, sains (avec ou sans t), alors qu’en réalité, leur vie est corrompue et ils sont esclaves du péché, marchant sur des chemins de mort, privés du salut.

Cet esclavage les rend aveugles à la vérité. Leur foi naissante les amène cependant à un carrefour, elle les rapproche du Christ et les met devant un choix, qui se révèle crucial pour leur chemin ultérieur. Ce carrefour, pour les juifs à qui parle Jésus, c’est l’alternative entre leur tradition rassurante, leur piété reconnue, leur conviction d’être justes – tout cela de manière illusoire parce leur justice et leur piété sont torpillées par le péché – l’alternative donc entre l’impression rassurante d’être des gens bien, et l’invitation de Jésus à admettre leur noirceur pour en être libérés.

Autrement dit, le choix qui se dresse devant eux, c’est quelle place ils vont laisser à Jésus dans leur vie. Soit ils acceptent que Jésus les confronte à ce qu’ils sont vraiment dans le but de les libérer, soit ils reculent, refusant de le laisser les transformer. Jésus est très clair : sont disciples ceux qui laissent la voie libre au christ, ceux qui acceptent de tout entendre (même si ça fait mal, même si les transformations ne sont pas immédiates, mais ils écoutent). Les juifs de notre texte sont sur la défensive, ils ne sont pas prêts à se remettre en question, mais au contraire, ils préfèrent rejeter ce Messie dont les promesses de salut les bousculent et retournent à leurs illusions rassurantes mais mortelles.

3)Reconnaître le Dieu qui libère

Le nœud du problème, c’est la nature de la vérité qui nous libère du mal et nous conduit au salut. Dans l’antiquité, la vérité est libératrice. Chez Socrate, par exemple, on trouve l’idée que l’homme ne fait le mal que lorsqu’il ignore la vérité et ne sait pas ce qui est bien, le fameux « nul n’est méchant volontairement ». Chez d’autres philosophes, et même dans des courants spirituels contre lesquels les apôtres devront se battre, on trouve l’idée que la connaissance intellectuelle nous libère de la peur, dédramatise les situations difficiles et nous transporte vers la sérénité. Savoir, c’est être libre.

Quand Jésus dit : vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres, il s’inscrit en faux par rapport à ces théories. En effet, dans la Bible, comme nous l’avons déjà vu, la vérité n’est pas une notion abstraite, un ensemble d’idées parfaites, ou une connaissance parfaitement objective. Non, la vérité, dans la Bible, c’est une personne, c’est Dieu. Elle n’est pas désincarnée, mais elle est personnelle. Jésus l’affirme d’ailleurs un peu plus tard : je suis la vérité, le chemin et la vie. La vérité n’existe pas à côté ou en dehors de Dieu, mais elle naît de sa personne.

Du coup, ce qui nous libère, c’est moins l’apprentissage de notions qui nous étaient inconnus que l’approfondissement de notre relation avec Dieu qui est la vérité. Dans notre texte, cette ambiguïté est dissipée lorsque Jésus rappelle que c’est bien le Fils héritier dans la maison qui affranchit les esclaves. Notre libération du mal ne passe pas seulement par des prises de conscience ou des rééducations : c’est Dieu le fils lui-même, l’envoyé qui agit parfaitement, au nom du père, pour le père, qui est totalement dépourvu de mensonge, de fausseté, de vanité, c’est lui qui nous libère. Et c’est en le connaissant lui, en lui laissant toujours dans notre vie, que nos chaînes se brisent.

Comment est-ce possible ? Jésus, parfaitement juste, parfaitement bon, a pris sur lui à la croix toute notre culpabilité et a épuisé le mal qui nous envahit. Il a subi toute la force de notre châtiment, il a comme plongé au cœur du mal, et il en est remonté, il est ressuscité, il a triomphé de ce qui nous tenait en esclavage. par la foi, nous nous tournons vers le Christ, nous lui demandons, à lui le fils de Dieu, de nous libérer, de triompher dans notre vie des esclavages qui nous écrasent. plus nous le fréquentons, plus nous nous tournons vers lui, plus nous marchons à sa suite, plus le mal perd son emprise et nous relâche pour vivre pleinement avec Dieu, pour être sauvés, debout, libérés.

Ne soyons pas de ceux qui se ferment à la parole du christ, ne nous terrons pas dans l’aveuglement rassurant, mais ouvrons grand les portes au Dieu vivant, laissons Jésus Christ nous transformer, nous libérer, nous sauver, chaque jour un peu plus, jusqu’au jour où le mal aura totalement disparu, parce que Jésus Christ est déjà vainqueur. amen