La tentation du pouvoir et le modèle du serviteur

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Quel est le point commun entre toutes ces séries ? Elles tournent autour de la question du pouvoir et nous font entrer, d’une manière ou d’une autre, dans les coulisses où se jouent les alliances et les trahisons, les tractations et les coups bas… Bref, les jeux de pouvoir.

Bien-sûr, ce sont des fictions, pas des documentaires (même The Crown)… Mais les jeux de pouvoir existent bien dans la vraie vie ! Et ils sont parfois violents aussi. On risque de le voir dans les prochains mois, avec l’élection présidentielle qui commence. Sans tomber dans la caricature et dire que c’est magouilles et compagnie, reconnaissons que le petit jeu électoral, avec ses tractations, ses alliances et ses jeux de pouvoir n’est pas toujours très reluisant… et bien des choses se passent en coulisse.

Mais ne nous faisons pas d’illusion : à peu près partout, dans tout groupe humain, il y a des enjeux de pouvoir, et beaucoup de choses se passent en coulisse. Et croire que les institutions chrétiennes et les Églises ne seraient pas concernées relèverait d’une naïveté coupable.

Ça a d’ailleurs commencé dès le groupe des disciples de Jésus. Les Evangiles n’hésitent pas à s’en faire l’écho… comme dans le texte de l’Evangile du jour. Une véritable tranche de vie ! Ça sent le vécu…

Marc 10.35-45
35 Alors, Jacques et Jean, les fils de Zébédée, viennent auprès de Jésus. Ils lui disent : « Maître, nous désirons que tu fasses pour nous ce que nous te demanderons. » – 36 « Que voulez-vous que je fasse pour vous ? » leur dit Jésus. 37 Ils lui répondirent : « Quand tu seras dans ta gloire, accorde-nous de siéger à côté de toi, l’un à ta droite, l’autre à ta gauche. » 38 Mais Jésus leur dit : « Vous ne savez pas ce que vous demandez ! Êtes-vous capables de boire la coupe de douleur que je vais boire, ou de recevoir le baptême dans lequel je vais être plongé ? » 39 Ils lui répondirent : « Nous en sommes capables. » Jésus leur dit : « Vous boirez en effet la coupe que je vais boire et vous serez baptisés du baptême où je vais être plongé. 40 Mais ce n’est pas à moi de décider qui siègera à ma droite ou à ma gauche ; ces places sont à ceux pour qui Dieu les a préparées. »
41 Quand les dix autres disciples entendirent cela, ils s’indignèrent contre Jacques et Jean. 42 Alors Jésus les appela tous et leur dit : « Vous le savez, ceux que l’on regarde comme les chefs des peuples les commandent en maîtres, et les personnes puissantes leur font sentir leur pouvoir. 43 Mais cela ne doit pas se passer ainsi parmi vous. Celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur, 44 et celui qui veut être le premier parmi vous sera l’esclave de tous. 45 Car le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie comme rançon pour libérer une multitude de gens. »
Mais quelle mouche a piqué ces deux frères pour faire cette demande à Jésus ? S’attendaient-ils vraiment à ce que Jésus leur dise : “OK, pas de problème, c’est noté ! Je vous réserve les deux places de choix dans mon Royaume puisque vous me le demandez si gentiment !”

Tout ne nous est pas dit dans le récit mais j’imagine, quand même, que Jacques et Jean sont allés discrètement faire leur demande à Jésus. Ils ont sans doute profité d’un moment où Jésus était isolé pour aller le voir. Dans l’Evangile de Matthieu, pour ce même épisode, c’est leur mère qui va le demander à Jésus pour ses deux fils. Quoi qu’il en soit, on perçoit bien qu’ils ont préparé leur coup !

Pourtant, dans la deuxième partie du récit, les 10 autres disciples réagissent fortement. Ils ont donc compris la demande de Jacques et Jean, et ils s’en indignent. J’imagine que c’est à cause de la réponse de Jésus, dite suffisamment fort pour que tout le monde entende. Jésus ne l’a pas forcément fait exprès pour confondre les deux frères. Mais il a pu s’emporter. On imagine le ton du verset 38 : « Vous ne savez pas ce que vous demandez ! Êtes-vous capables de boire la coupe de douleur que je vais boire, ou de recevoir le baptême dans lequel je vais être plongé ? » Je ne vois pas Jésus dire cela calmement et d’une voix douce… Et en entendant la réponse de Jésus, même par bribes, les autres disciples ont vite compris la nature de la demande que leurs deux collègues avaient faite… Alors ils s’indignent !

Mais Jésus va ensuite calmer le jeu en s’adressant à tous. Sans doute aussi parce qu’ils avaient tous besoin de l’entendre. Ne peut-on pas se demander si l’indignation des 10 autres disciples était pure de toute jalousie ? S’indignent-ils de la demande faite par Jacques et Jean, choqués de ce qu’ils n’auraient jamais osé demander ? Ou regrettent-ils un peu de ne pas avoir osé le demander avant eux… et ils ragent d’avoir été devancés ? J’extrapole, évidemment… Mais je constate quand même que la mise au point que Jésus fait, il la fait non pas seulement à Jacques et Jean mais à l’ensemble des 12 disciples : “Cela ne doit pas se passer ainsi parmi vous !” Tout le monde est concerné par l’enseignement que Jésus tire de cet épisode…

Et je note, pour nous, au moins deux enseignements en application de ce récit :

  • La tentation du pouvoir
  • Le modèle du serviteur

 

La tentation du pouvoir

Qu’est-ce que Jacques et Jean espéraient obtenir avec leur demande ? Un privilège ! Ils sont 12 disciples, il n’y a que deux places ! Ils ne sont ni meilleurs, ni pires, que les autres. Ils ne méritent pas plus, mais sans doute pas moins non plus, que les autres, les places d’honneur qu’ils réclament. Mais ils savent qu’il n’y a que deux places autour du trône.

Là où les choses se complexifient c’est que dans la formulation de leur demande, il y a aussi l’expression d’un attachement à Jésus, et même une affirmation de foi : “Quand tu seras dans ta gloire…” Alors qu’ils suivent Jésus sur les chemins de Judée et de Galilée, ils croient l’un et l’autre que Jésus est le Messie, et qu’il montera sur le trône du Royaume de Dieu. Ils veulent être associés à son règne… et à son pouvoir. Mais leur demande se fait au détriment des 10 autres disciples ! Et le problème est bien là…

“Vous le savez, ceux que l’on regarde comme les chefs des peuples les commandent en maîtres, et les personnes puissantes leur font sentir leur pouvoir. Mais cela ne doit pas se passer ainsi parmi vous.”

Quand Jésus évoque ici les dirigeants et les puissants de ce monde, il souligne combien ils aiment faire sentir leur pouvoir. C’est le même reproche qu’il adresse aux Pharisiens : ils profitent de leur pouvoir spirituel, pour contrôler voire humilier les gens, et pour rechercher les honneurs. Le pouvoir procure des privilèges, et on a envie de les montrer et d’en profiter…

Le pouvoir est une drogue. Il faut en consommer avec modération…

La formule utilisée par Jésus est intéressante : il parle de “ceux que l’on regarde comme les chefs des peuples”. Jésus insiste sur le regard qu’on porte sur eux… Le pouvoir des puissants se mesure dans le regard que les autres portent sur eux. Un regard qui peut être un regard de peur, d’admiration, de jalousie… et les puissants s’en nourrissent.

Mais Jésus le dit explicitement : “Cela ne doit pas se passer ainsi parmi vous.”

Nous devons, en tant que croyant, sans cesse nous interroger sur la tentation du pouvoir dans nos relations, dans toutes nos relations. Car nous sommes tous concernés ! Il y a bien des enjeux de pouvoir dans toutes les sphères de notre vie. Dans notre famille, au travail, dans notre cercle d’amis, et forcément aussi dans l’Eglise…

Dans nos familles, les abus peuvent se manifester dans les relations de couple, dans les relations de parents à enfants, ou dans une rivalité entre frères et soeurs… Ces enjeux de pouvoir se manifestent parfois de manière évidente, parfois de manière plus sournoise mais réelle. Ils prennent la forme de tensions, d’affrontements, de paroles humiliantes, parfois de violence, qu’elle soit verbale ou physique… Cela ne doit pas se passer ainsi parmi vous, dans vos familles… et pourtant !

Au travail, les enjeux de pouvoir sont évidents, avec les relations hiérarchiques, avec les ambitions carriéristes qui se font souvent au détriment voire au mépris des autres… et on peut se laisser entraîner facilement. Cela ne doit pas se passer ainsi parmi vous, dans votre travail… et pourtant !

Dans notre cercle d’amis, les enjeux de pouvoir sont probablement moins évidents. Quoique… Les jalousies et les rivalités y existent aussi, on peut y rechercher la popularité ou la place de chef de bande… Cela ne doit pas se passer ainsi parmi vous, avec vos amis… et pourtant !

Et dans l’Eglise aussi, ne nous faisons pas d’illusion… Il y a des jeux d’influence, des jalousies et des rivalités, des enjeux de pouvoir qui peuvent conduire, dans les pires des cas, à des abus spirituels ou pire. Avec le rapport Sauvé qui vient de sortir, il ne faudrait pas croire que seule l’Église catholique puisse être touchée… Cela ne doit pas se passer ainsi parmi vous, dans votre Église… et pourtant !

 

Le modèle du serviteur

Face aux tentations du pouvoir, Jésus oppose le modèle du serviteur. Et le contraste est radical :

“Celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur, et celui qui veut être le premier parmi vous sera l’esclave de tous. Car le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie comme rançon pour libérer une multitude de gens.”

Il faut souligner tout le paradoxe des paroles de Jésus : pour devenir grand et être le premier, il faut prendre la position du serviteur et même de l’esclave. Il n’y a pas de position plus basse dans l’échelle sociale que celle d’esclave ! L’idée de Jésus, ce n’est pas que chacun se considère comme un moins que rien mais que chacun considère les autres comme importants. Dans la perspective du Christ, ce qui doit présider aux relations ce n’est pas le pouvoir mais le service.

Il n’y a personne de plus légitime que Jésus pour dire cela. C’est exactement l’exemple qu’il a donné. Le modèle, c’est le Christ ! Plus que quiconque, il aurait pu se prévaloir de son rang de Fils de Dieu mais il a choisi le chemin du service. Il a accepté de devenir un être humain, d’embrasser la condition humaine, avec tout ce que cela implique. Quel chemin d’humilité ! “Il n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie…”

Qu’est-ce que ce modèle du serviteur implique dans nos relations ? Quelles sont les différences entre le modèle du puissant et le modèle du serviteur ?

  • Le puissant fait sentir son pouvoir et cherche à impressionner. Le serviteur est prêt à s’effacer pour mettre l’autre en valeur.
  • Le puissant sert ses propres intérêts. Le serviteur se préoccupe des intérêts des autres.
  • Le puissant s’élève au dépend des autres. Le serviteur cherche à élever les autres.

Dans toutes nos relations, en famille, au travail, avec nos amis, à l’Église… quel modèle suivons-nous ? Celui du puissant ou celui du serviteur ?

Évidemment, ce modèle fonctionne parfaitement si tout le monde adopte la posture du serviteur, si le service est réciproque. C’est plus compliqué s’il y a d’un côté les serviteurs et de l’autre les puissants… Mais même face aux puissants, Jésus nous invite à prendre la posture du serviteur. Comme lui l’a fait. Il a accepté l’injustice, il s’est tu devant les puissants qui l’accusaient.

Ce n’est pas un chemin facile… mais c’est celui que le Christ a emprunté avant nous !

Mais souvenons-nous que le service n’est pas un aveu de faiblesse, c’est une preuve de force. Les faibles, finalement, sont ceux qui ont besoin de se servir des autres pour avoir de la valeur à leurs propres yeux. Les forts, ce sont ceux qui n’ont pas besoin d’écraser ou d’humilier les autres pour connaître leur valeur.

 

Conclusion

“Cela ne doit pas se passer ainsi parmi vous !”

Quand Jésus dit une telle phrase, c’est bien qu’il y a un danger !

La tentation du pouvoir existe, dans toute relation. Selon notre personnalité, notre histoire, les circonstances de notre vie, elle se manifeste de différentes manières. Mais elle est là. Elle nous pousse à chercher avant-tout voire exclusivement nos propres intérêts, elle nous pousse à asseoir notre autorité ou notre popularité, elle nous pousse à nous servir des autres, quitte à les dénigrer, les humilier, elle nous pousse à diverses formes de violence, évidentes ou sournoises…

“Cela ne doit pas se passer ainsi parmi vous !”

Face à la tentation du pouvoir, Jésus oppose le modèle du serviteur. Un modèle qu’il a lui-même incarné. Ce n’est pas le chemin de la facilité. Mais c’est le seul chemin qui nous permette vraiment d’accomplir le grand commandement de l’amour :

“Je vous donne un commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres. Il faut que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés. Si vous avez de l’amour les uns les autres, alors tous sauront que vous êtes mes disciples.” (Jean 13.34-35)

Le défi de l’amour sincère

Quand on parle d’amour, à quoi pensez-vous ? Aux amoureux des films d’Hollywood ? Aux retrouvailles pleines de chaleur lors des fêtes de famille ? A ce que vous ressentez en regardant votre bébé dormir ? A la force qui permet de surmonter les obstacles pour aider, soutenir, protéger ? Au souci que vous vous faites pour vos proches ? A l’écoute et à l’encouragement reçus auprès de vos amis ?

Nos représentations de l’amour peuvent varier… Mais il y a une constante, quand on pense à l’amour, c’est l’intensité : on ne peut pas être aimé à moitié ! En tout cas, on ne veut pas être aimé à moitié ! Dès qu’une incohérence survient, un compromis ou une condition, la question se pose : est-ce un amour véritable ? L’amour semble souvent nous glisser entre les doigts, alors qu’il est si essentiel. Et l’apôtre Paul surenchérit, en parlant de l’église dans une lettre aux chrétiens de Rome : il lance toute une série d’exhortations, qui vont un peu dans tous les sens, pour nous motiver à aimer plus et mieux.

Lecture biblique Romains 12.9-21

9 L’amour sincère.

Détestez le mal, embrassez le bien. 10 Aimez-vous de tout votre cœur comme des frères et sœurs chrétiens. Soyez toujours les premiers à vous respecter les uns les autres. 11 Soyez zélés, et pas paresseux. Soyez fervents, par l’Esprit. Servez le Seigneur avec dévouement.  12 Réjouissez-vous à cause de votre espérance. Restez patients dans le malheur, continuez à prier fidèlement. 13 Prenez part aux besoins des chrétiens, poursuivez l’hospitalité.

14 Souhaitez du bien à ceux qui vous poursuivent, souhaitez du bien et non du mal. 15 Soyez dans la joie avec ceux qui sont dans la joie, pleurez avec ceux qui pleurent. 16 Soyez bien d’accord entre vous. Ne cherchez pas de grandes choses, mais laissez-vous attirer par ce qui est simple. Ne vous prenez pas pour des sages.

17 Ne rendez à personne le mal pour le mal, cherchez à faire le bien devant tous. 18 Autant que possible, si cela dépend de vous, vivez en paix avec tous. 19 Amis très chers, ne vous vengez pas vous-mêmes, mais laissez la colère de Dieu agir. En effet, dans les Livres Saints, le Seigneur Dieu dit : « À moi la vengeance ! C’est moi qui donnerai à chacun ce qu’il mérite ! » (Deutéronome 32.35) 20 Mais il dit aussi : « Si ton ennemi a faim, donne-lui à manger, s’il a soif, donne-lui à boire. Alors, si tu fais cela, c’est comme si tu mettais des charbons brûlants sur sa tête. » (Proverbes 25.21-22) 21 Ne te laisse pas vaincre par le mal, mais sois vainqueur du mal par le bien.

L’amour sincère

Dans ces exhortations un peu décousues, c’est l’amour qui domine. Mais pas la nécessité de l’amour. L’amour est une évidence, puisque la Bonne Nouvelle qu’annonce et accomplit Jésus, c’est que Dieu nous aime – malgré tout. Paul insiste plutôt sur la sincérité de l’amour. Littéralement, un amour sans hypocrisie, sans faux-semblants, sans contrefaçons. Sous-entendu : il peut y avoir des faux amours, des amours superficiels, à moitié…

Cet amour sincère ne se vit qu’avec intensité (Détestez le mal, embrassez le bien [le mot évoque le fait de s’accrocher, de s’unir à, il est même utilisé dans 1 Co 6 pour parler de l’union physique entre un homme et une femme.] Embrassez le bien. Aimez-vous de tout votre cœur. Soyez toujours les premiers à vous respecter. Soyez zélés. Soyez fervents, par l’Esprit. Servez le Seigneur avec dévouement. Prenez part, poursuivez, cherchez le bien envers tous…) – c’est presque une obsession ! Comme si on se mettait des œillères afin de vivre l’amour, toujours, seulement.

Et si les conseils de Paul vont dans tous les sens, c’est que l’amour va dans tous les sens : vers Dieu, vers mes proches, vers mon frère ou ma sœur dans la foi, vers l’inconnu, même vers celui qui me cherche des noises…

Solidarité et respect

Comment définir l’amour ? Il y a une part de sentiment (la tendresse fraternelle). Mais les exemples de Paul évoquent essentiellement la solidarité, d’abord matérielle : rendre service, accueillir un voyageur chez soi (surtout à une époque où il y a peu de logement pour les voyageurs) entraide alimentaire, basique => aider à un déménagement, bricoler, entourer lors de soucis de santé… Cette solidarité, elle se vit parfois simplement dans la présence : être là, se réjouir avec dans les bons moments, accompagner dans la peine – avez-vous déjà remarqué combien la joie se multiplie quand elle est partagée ? et combien la peine s’allège quand on se sent soutenu ?

2 remarques. Aimer a un contenu objectif : vouloir le bien de l’autre, le bien tel que défini par Dieu – dans la justice, la vérité, la paix et la joie. Pour Dieu, aimer c’est plus une intention, une motivation, qu’un sentiment d’approbation (je l’aime bien car on a des atomes crochus…). Aimer, c’est vouloir le bien de l’autre, très concrètement. Si aimer largement veut dire apprécier tout le monde, on arrive vite à nos limites. Mais si aimer, c’est vouloir le bien et y contribuer quand je peux – même de celui que je ne comprends pas, même de celle que je ne connais pas trop, même de celui qui m’agace – alors aimer redevient possible.

Paul met aussi ensemble amour et respect : « soyez les premiers à vous respecter/ vous honorer les uns les autres ». Et ça, parfois, on l’oublie ! Sous prétexte de proximité, nous tombons parfois dans la familiarité, à dire des choses dont on ne tolèrerait pas le quart dans un autre contexte. Aimer, c’est aussi respecter.

Partout, tout le temps : dans l’église et en dehors

Paul entremêle ici l’amour dans l’église, et en dehors de l’église : dans tous les cas il faut aimer c’est-à-dire vouloir le bien de l’autre, depuis nos prières jusqu’à nos actions. Aimer tous ceux que nous rencontrons – Jésus n’a jamais mis d’exception à son amour. Mais Paul fait quand même une distinction : il y a l’amour entre chrétiens, et en dehors. Pourquoi cette différence ? Dans l’église, par définition, Dieu est au centre de nos relations : il nous unit en Christ, par son Esprit, pour toujours – et il nous inspire, nous transforme, pour nous apprendre à aimer comme lui.  Du coup, il peut y avoir un espoir que nous fassions chacun un pas vers plus d’amour.

Hors église, les priorités, ou les motivations, peuvent être différentes. Mais peu importe, pour Jésus, relayé par Paul, même si nous rencontrons l’agressivité ou l’injustice, nous n’avons pas d’autre choix que d’aimer ! c’est ce qu’il a fait, lui ! Il est venu nous apporter la réconciliation avec Dieu alors que nous lui tournions le dos. Il n’y a pas exigence de résultat, mais exigence de méthode : l’amour !

C’est dur… déjà en famille ou en église, quand on a tant en commun, aimer est difficile. Mais alors quand on est blessé, rejeté, méprisé, calomnié… face à l’injustice ou à la trahison, il est tentant de rendre les coups ! L’exemple du Christ, c’est de répondre à la malveillance par la bienfaisance : faire ce qu’on aimerait qu’on nous fasse (ne pas court-circuiter un collègue, ne pas dégrader les biens d’un voisin négligent, ne pas surenchérir dans la querelle, ne pas calomnier…), rester humain (ne pas rester indifférent aux besoins basiques de celui qui me tend la main), prier pour le bien de l’autre. C’est ainsi que l’amour triomphe de tout, comme le Christ a triomphé du mal et de la haine. On comprend l’idée ! Difficile à faire, mais on comprend.

Or Paul donne un argument étonnant (v.19-20): si vous restez accrochés à l’amour, alors vous laissez agir la colère de Dieu et vous accumulez des charbons ardents sur la tête de votre agresseur. L’image des charbons ardents, dans la Bible, évoque habituellement la sainteté de Dieu et sa capacité à juger. Mais alors, aimer serait-il une façon détournée, évangéliquement correcte, d’ajouter à la culpabilité de l’autre ? Plus on aime notre agresseur, plus il sera condamné ? c’est un peu tordu, non ?

Certains ont trouvé une vieille pratique égyptienne, où on mettait sur sa tête un plat rempli de braises ardentes pour signifier sa repentance : rester bienveillant pousserait l’autre à la repentance.

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D’autres attirent l’attention que dans de nombreux pays, dont le Moyen Orient antique, on transporte beaucoup de choses sur sa tête : ajouter des chardons ardents sur la tête de l’autre, serait simplement lui rendre service en lui donnant de quoi ranimer son feu chez lui – vous, vous prêteriez des allumettes ou une lampe de poche.

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Sauf que Paul parle quand même de la colère de Dieu… le plus sérieux, il me semble, c’est d’admettre qu’il s’agit là d’un jugement de Dieu, mais tel que nous connaissons Dieu : c’est-à-dire que si le coupable se repent, il sera pardonné. Notre persévérance dans l’amour peut être un déclic pour lui.

Mais quand le coupable ne se repent pas, on peut se décourager, et se dire que notre amour est vain, inutile, que nous sommes perdants dans l’histoire, et que ce n’est pas juste. Or pour Dieu, le juste qui voit tout, même une seule goutte dans un océan d’injustice est remarquée – et cela a du poids, pour lui. Quand on aime, ce n’est jamais perdu, jamais du gâchis : pour Dieu, c’est précieux.

Le défi de l’amour en église

Dans toutes ces réflexions sur l’amour, j’aimerais revenir sur l’amour en église. La pandémie qui nous distancie les uns des autres a accentué une tendance à vivre sa foi « en individuel », avec la peur de la maladie, les confinements qui ont changé nos habitudes, et l’utilisation massive, pratique, des médias pour garder le lien. Plusieurs m’en ont parlé : nos cercles sociaux, et notre cœur peut-être, se sont rétrécis – on est moins patients, moins motivés, moins ouverts… Sans parler des tensions anciennes qui peuvent creuser des fossés entre nous, masqués par le statu quo.

Alors il y a de l’amour dans cette église – je suis aux bonnes loges pour le voir : l’armoire solidaire qui déborde, les coups de fil réguliers de certains membres, le groupe de visites, l’entraide et l’écoute, les messages, l’hospitalité jusqu’à parfois accueillir des étudiants chez soi ! Mais, mais… ces exhortations nous piquent : on ne peut jamais se dire qu’on a assez aimé, ou qu’il est temps de passer à autre chose. L’amour doit toujours être notre priorité d’église, là où nous investissons en premier. Les relations aimantes, bienveillantes, solidaires – voilà une des priorités de Dieu. Ca commence peut-être par rester à la fin du culte et parler à une nouvelle personne, échanger de vraies nouvelles et être attentif aux besoins, rejoindre un groupe, passer un coup de fil dans la semaine ou envoyer un petit message… Plus difficile, prier ou recontacter quelqu’un avec qui vous êtes en froid ?…

Les exhortations de Paul sont tellement diverses que ça pourrait nous impressionner et nous accabler d’avance : en réalité, c’est une invitation à poursuivre l’amour quel que soit votre profil. Vous êtes du genre à donner un coup de main ? dénoncez-vous  Vous êtes du genre à écouter ? passez boire un café chez quelqu’un qui n’habite pas loin ! Vous préférez inviter ? allez-y, même pour une simple balade ou un goûter. Priez pour une ou deux personnes que vous avez vues ce dimanche, ou pas vues depuis longtemps, et prenez contact.

Peu importe ce que vous faites, pour qui, comment : ce qui compte c’est de poursuivre l’amour. De faire de l’amour votre obsession : ainsi, vous ressemblerez, nous ressemblerons au Dieu qui nous aime tant qu’il s’est donné pour nous.