Libérer la parole

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Il y a parfois des sujets dans l’actualité qui nous touchent, nous interpellent ou nous scandalisent. Il y en a un qui a fait la une, alors même que la crise du Covid occupe presque toute la place médiatique. Vous en avez forcément entendu parler. Je pense à ces accusations d’inceste ou de violence sexuelle contre des personnes publiques parfois très connues.

La parole se libère depuis quelque temps, et c’est heureux, autour des questions de violences sexuelles et conjugales. On pourrait se dire, peut-être, que les temps changent…

Vous avez peut-être vu ces vidéos d’archives qui refont surface, pas si anciennes que cela, puisqu’elles datent des années 70 ou 80. Il y a par exemple ce micro-trottoir ou des hommes répondaient à une journaliste qui leur demandaient s’il leur arrivait de battre leur femme. Et certains disaient, devant la caméra, que ça leur arrivait… quand leur femme le méritait ! Ou cette vidéo d’une grande émission de télévision des années 80, autour de l’inceste, où un médecin disait que dans bon nombre d’incestes il y a quand même beaucoup de romantisme et de tendresse…

Voir ces images et entendre de telles affirmations aujourd’hui fait vraiment froid dans le dos… Il serait évidemment impossible de tourner de telles vidéos aujourd’hui. Mais le drame des violences sexuelles et conjugales a-t-il pour autant cessé ? Certainement pas !

La parole se libère, certes, notamment sur les réseaux sociaux avec différents hashtags, et les témoignages se multiplient, y compris dans des ouvrages publiés. Mais ça dérange, parce que le problème est toujours là…

Il y a aujourd’hui des scandales qui éclatent dans tous les milieux, y compris dans des Églises évangéliques… Encore très récemment, vous avez peut-être entendu ces révélations terribles et accablantes sur un célèbre pasteur et apologète américain, décédé l’année dernière, qui dissimulait un comportement de prédateur sexuel. Vous me direz peut-être que ça ne se voit pas trop en France, dans nos Églises… mais ne nous faisons pas d’illusion, j’ai peine à croire qu’on en soit complètement indemne.

Car tous les milieux sont touchés ! D’après une enquête récente, 1 français sur 10 dit avoir été victime de violence sexuelle durant son enfance !

Aujourd’hui en France, une femme meurt tous les 2 jours et demi sous les coups de son conjoint. Et la situation ne s’est pas améliorée pendant la crise sanitaire. Les signalements pour violence conjugale ont augmenté de 40% pendant le premier confinement, et de 60% pendant le deuxième…

Dans l’écrasante majorité des cas, les victimes de ces violences, sous toutes leurs formes, sont des femmes ou des enfants. Et les auteurs de ces violences, à une écrasante majorité, sont des hommes. Le problème est encore bien là… malheureusement.

Non seulement on ne peut pas rester insensible à ces drames mais nous devons être conscients qu’ils touchent aussi nos milieux. Nous avons forcément parmi nous, et autour de nous, des personnes qui ont été ou sont victimes de telles violences.

N’avons-nous pas quelque chose à dire en tant que chrétiens ? Qu’est-ce que la Bible nous dit sur ces questions ? Pour y réfléchir, je vous propose de lire une partie d’un récit que l’on trouve dans l’Evangile selon Jean, celui de la rencontre de Jésus avec la femme Samaritaine.

Voici le contexte. Jésus s’était rendu en Galilée. Alors qu’il était seul, ses disciples étant allé en ville pour acheter des provisions, Jésus rencontre une femme, seule elle aussi, venue chercher de l’eau à un puits, en plein milieu de la journée. Jésus engage alors un dialogue avec elle, et lui demande de puiser de l’eau pour lui. C’était déjà surprenant, étant donné l’inimitié qu’il y avait entre les Juifs et les Samaritains. Mais Jésus en profite pour parler d’une autre eau, spirituelle celle-là, dont tous, Juifs, Samaritains ou n’importe qui d’autre ont réellement besoin. Lisons la suite du récit, à partir du verset 13, dans le chapitre 4 de l’Évangile selon Jean :

Jean 4.13-30

13 Jésus lui répondit : « Toute personne qui boit de cette eau aura encore soif ; 14 mais celui qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif : l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau qui jaillira jusque dans la vie éternelle. »
15 La femme lui dit : « Seigneur, donne-moi cette eau, pour que je n’aie plus soif et que je n’aie plus besoin de venir puiser de l’eau ici. »
16 Jésus lui dit : « Va, appelle ton mari et reviens ici. »
17 La femme lui répondit : « Je n’ai pas de mari. »
Et Jésus ajouta : « Tu as raison de dire que tu n’as pas de mari ; 18 car tu as eu cinq maris, et l’homme avec lequel tu vis maintenant n’est pas ton mari. Tu as donc dit vrai. »
19 « Seigneur, lui dit la femme, je vois que tu es un prophète. 20 Nos ancêtres samaritains ont adoré Dieu sur cette montagne, mais vous, les Juifs, vous dites que l’endroit où l’on doit adorer Dieu est à Jérusalem. »
21 « Crois-moi, continua Jésus, l’heure vient où vous n’adorerez le Père ni sur cette montagne, ni à Jérusalem. 22 Vous, vous adorez Dieu sans le connaître ; nous, nous l’adorons et nous le connaissons, car le salut vient des Juifs. 23 Mais l’heure vient, et elle est même déjà là, où les vrais adorateurs adoreront le Père par l’Esprit qui conduit à la vérité ; car ce sont de tels adorateurs que le Père recherche. 24 Dieu est Esprit, et il faut que ceux qui l’adorent le fassent par l’Esprit qui conduit à la vérité. »
25 La femme lui dit : « Je sais que le Messie, c’est-à-dire le Christ, va venir. Quand il viendra, il nous enseignera toutes choses. »
26 Jésus lui répondit : « Je le suis, moi qui te parle. »
27 À ce moment-là, les disciples de Jésus revinrent ; et ils s’étonnèrent de le voir parler avec une femme. Pourtant aucun d’eux ne lui demanda : « Que lui veux-tu ? » ou : « Pourquoi parles-tu avec elle ? »
28 Alors la femme laissa sa jarre et retourna en ville, où elle dit aux gens : 29 « Venez voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait ! Ne serait-il pas le Christ ? » 30 Ils sortirent donc de la ville et vinrent à la rencontre de Jésus.

Vous me demanderez peut-être : mais quel est le rapport entre ce récit et la question des violences sexuelles et conjugales ? Le lien, je le vois dans le dialogue initié par Jésus, qui permet une libération de la parole pour une femme en souffrance. Regardons cela plus en détail…

Changer de regard

Quel regard portez-vous sur cette femme lorsque vous entendez Jésus lui dire qu’elle a eu 5 maris et que l’homme avec lequel elle vit n’est pas son mari ? En “bon évangélique”, on pourrait avoir tendance à porter un regard accusateur sur elle. Eh oui, qu’est-ce qu’elle a bien pu faire pour avoir 5 maris successifs ? Et qu’est-ce que c’est que cette relation avec cet homme qui n’est pas son mari ? Ce n’est pas clair…

Mais pensez-vous vraiment qu’elle a choisi d’avoir eu 5 maris ? A l’époque, comment est-ce que ça se passait ? Qui avait tout pouvoir dans un couple pour répudier son conjoint, pour tout et n’importe quoi ? Les hommes, évidemment ! Les femmes, elles, ne pouvaient pas répudier leur mari…

Dans quelles conditions les choses se sont passées pour elle ? On ne le sait pas. On ne connaît pas son histoire. Jésus, lui, visiblement, connaissait son histoire. Et il ne la juge pas. Voyez-vous la moindre parole de jugement de la part de Jésus sur cette femme ?

Ca me rappelle un autre récit de l’Evangile selon Jean, le récit dit de la femme adultère. Mais elle n’était pas toute seule à être adultère, que je sache ! Ceci dit, on ne parle que d’elle… On ne dit rien de l’homme qui était au moins aussi coupable qu’elle ! Lui, la foule ne cherchait pas à le lapider. Et qu’est-ce que Jésus dit à la fin à cette femme ? Certes, il lui dit de ne plus pécher… mais il lui dit aussi “Moi non plus, je ne te condamne pas !”

Tout cela me fait un peu penser à ces arguments scandaleux qu’on entend encore parfois, à propos d’une femme violentée qui l’a peut-être un peu cherché, ou d’une femme violée qui aurait quand même dû faire attention à sa manière de s’habiller !

Et si nous changions notre regard sur la femme Samaritaine… à partir du regard que Jésus porte sur elle ?

Jésus connaît notre histoire

Revenons donc à ce dialogue entre Jésus et la femme Samaritaine. Pourquoi Jésus lui demande-t-il d’aller chercher son mari, d’autant que, visiblement, il connaît très bien son histoire ? Il sait parfaitement qu’elle vit avec un homme qui n’est pas son mari…

D’ailleurs, on peut s’interroger sur l’intention de Jésus. Vous remarquerez que la femme ne va finalement jamais chercher son “mari” ou l’homme avec qui elle vit. Et Jésus ne s’en soucie plus, il ne le lui redemande pas après leur dialogue. Donc, ce n’était pas vraiment la question…

Et si ce que Jésus dit à cette femme était là plutôt pour lui montrer qu’il connaît, justement, son histoire. Et qu’il connaît sa souffrance, sa honte, sa véritable soif.

Quand la femme dit à Jésus qu’elle n’a pas de mari, est-ce qu’elle joue sur les mots ? Est-ce qu’elle essaie de dissimuler à Jésus la réalité de sa situation ? Ou exprime-t-elle une souffrance, un constat d’échec ou de honte après ses 5 mariages successifs et sa situation actuelle compliquée ?…

Certes, en théorie, elle pourrait avoir été veuve 5 fois par exemple, et ça serait déjà une source de souffrance ! Mais ce qui est le plus probable, vu le contexte de l’époque, c’est qu’elle ait été répudiée 5 fois, et ça pouvait être pour n’importe quelle raison, même futile. Vous croyez que, si elle avait été volage et frivole, dans un village où tout se sait, elle aurait trouvé facilement des maris ? Il est tout à fait possible qu’elle ait été trimballée d’un mari à un autre… Et qui sait, l’homme avec qui elle vit l’accueille peut-être en secret, bien plus bienveillant envers elle que ses 5 maris successifs ?

Alors, certes, j’extrapole, on n’en sait rien parce que le texte ne nous en dit rien. Nous ne connaissons pas l’histoire de cette femme… Et c’est justement pourquoi nous ne pouvons porter de jugement sur elle. Jésus, lui, connaît son histoire. Et il ne la juge pas…

Une parole libérée

On ne connaît pas l’histoire de cette femme Samaritaine, mais on se rend bien compte qu’elle ne va pas bien. Pourquoi aller chercher de l’eau à midi, sinon pour être seule et ne croiser personne ?

Cette femme est peut-être bien un exemple d’une femme qui souffre en silence et qui cache sa souffrance. Elle porte avec elle le poids du silence et de la honte, des non-dits et des secrets qu’on cache. Mais Jésus y est sensible et veut lui apporter la consolation et l’espérance. Jésus permet, ici, une sorte de libération de la parole…

Car le dialogue que cette femme a avec Jésus montre qu’elle a une soif spirituelle évidente. Voyez sa réponse à Jésus : « Seigneur, donne-moi cette eau, pour que je n’aie plus soif et que je n’aie plus besoin de venir puiser de l’eau ici. »

Est-ce qu’elle n’a pas compris que Jésus parle d’une eau spirituelle ? Peut-être… Mais peut-être aussi qu’elle a compris que si elle découvre cette eau dont parle Jésus, une eau qui donne la vie éternelle, elle sera libérée, elle n’aura plus besoin de se cacher.

Et d’ailleurs, que se passe-t-il à la fin du récit (v.28-29) ? Elle laisse sa jarre et retourne en ville. Elle n’a plus besoin d’aller puiser l’eau au puits. Et elle ne se cache plus, elle va à la rencontre des habitants du village. Sa peur, sa honte n’est plus : “Venez voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait !”

Sa parole est libérée. Elle est, elle-même, libre comme elle ne l’a jamais été !

 

Conclusion

C’est vrai, je me suis permis quelques extrapolations face à ce récit… Mais le plus important, c’est l’attitude de Jésus envers cette femme Samaritaine. Sa compassion, son regard sans jugement
Le plus important, c’est aussi le chemin parcouru par cette femme. N’est-il pas évident qu’elle n’est pas la même au début et à la fin du récit ? Ne voit-on pas qu’elle est libérée d’un poids lié à des souffrances accumulées au cours de son histoire ?

Aujourd’hui encore, il y a beaucoup de femmes qui portent un lourd secret, qui souffrent en silence, à cause de blessures, de souffrances endurées. Elles ne parlent pas. Comme pour la femme Samaritaine, on ne connaît pas forcément leur histoire. Mais Jésus, lui, la connaît.

Elles ont besoin d’écoute, d’être prise en considération, de ne pas être cataloguée ou jugée.

Tous, hommes ou femmes, vous avez peut-être vos blessures, vos souffrances, le poids d’une histoire douloureuse. L’eau que Jésus vous offre est une eau bienfaisante. Déposez votre jarre, allez à la source de la grâce et de la bonté de Dieu, brisez le silence, soyez restaurés !

Nourrir notre espérance

https://www.youtube.com/watch?v=s0tSPH6ubVU

Dans cette période de crise, une des difficultés, c’est le manque – de différentes choses ! Pour certains un manque financier dû à une perte d’emploi, pour d’autres le manque de relations sociales, pour d’autres encore le manque d’activités ressourçantes (sport, culture). Ou encore le manque de projets pour dessiner l’avenir. Même ceux qui sont très occupés manquent – de relations informelles avec les collègues, de liberté de déplacement (18h c’est tôt !), de voir la famille ou les amis sans crainte. Et on en souffre aussi en église : les petits groupes, les repas d’église, l’hospitalité, et au-delà, la chaleur et la fluidité des relations nous manquent ! tout comme la possibilité de nous projeter, la clarté sur la ligne à suivre, nous manquent !

Dans ce contexte de privation et de frustration, j’aimerais vous parler ce matin… du jeûne ! oui, oui, le jeûne !  cette privation supplémentaire… mais volontaire ! Le jeûne, c’est la privation volontaire de nourriture – partielle (comme p. ex. ce qu’on appelle le jeûne de Daniel où on ne mange que du végétal) ou totale (sans nourriture, pendant une partie de la journée, une journée ou plusieurs). Par extension, certains pratiquent des jeûnes électroniques, de réseaux sociaux, de télé… Le jeûne, comme la prière et l’aumône, fait partie des pratiques spirituelles courantes dans la plupart des religions, et aussi chez les chrétiens.

Alors chez les évangéliques, on trouve plusieurs positions. Certains sont très assidus dans le jeûne comme soutien de la prière, avec des soirées jeûne et prière en communauté p. ex. ou des jeûnes individuels. D’autres sont indifférents ou allergiques à cette pratique, qui paraît peut-être trop rituelle, ou dont on ne saisit pas bien l’objectif.

On sait que Jésus a pratiqué le jeûne, notamment juste après son baptême, pendant 40 jours, comme pour se préparer à sa mission qui allait aboutir à un renoncement total : le don de sa vie sur la Croix. Il ne s’est pas privé de nourriture : il s’est privé de sa vie, pour que nous soyons pardonnés et réconciliés avec Dieu !

Sinon, Jésus parle rarement du jeûne : comme ça fait partie des pratiques spirituelles juives, on part du principe que Jésus et ses auditeurs le pratiquaient mais Jésus ne le met pas particulièrement en avant.  Il en donne l’explication dans un échange avec les disciples de Jean-Baptiste, qui nous est transmis dans l’évangile de Matthieu ch.9.

Lecture biblique : Matthieu 9.14-17

14 Les disciples de Jean le baptiste s’approchèrent de Jésus et lui dirent : « Pourquoi nous et les pharisiens jeûnons-nous souvent, tandis que tes disciples ne jeûnent pas ? » 

15 Jésus leur répondit : « Pensez-vous que les invités à un mariage pourraient pleurer pendant que le marié est avec eux ? Mais des jours viendront où le marié leur sera enlevé ; alors ils jeûneront.

16 Personne ne répare un vieux vêtement avec un morceau de tissu neuf ; car ce morceau tirerait sur le vieux vêtement et la déchirure s’agrandirait encore. 

17 On ne met pas non plus du vin nouveau dans de vieilles outres ; sinon les outres éclatent, le vin se répand et les outres sont perdues. On verse au contraire le vin nouveau dans des outres neuves et ainsi le tout se conserve bien. »

[verset 14] A l’époque de Jésus, il y a une diversité spirituelle. Les pharisiens et les disciples de Jean-Baptiste ne sont franchement pas pareils, mais les deux mouvements regroupent des personnes consacrées, engagées, qui essaient de suivre Dieu dans tout ce qu’ils font. Et ces personnes pratiquent le jeûne. Tous les Juifs sont censés pratiquer le jeûne, une fois par an au moins, lors du Jour des Expiations (Yom Kippour), en signe de repentance devant Dieu. D’autres jeûnes existent, dont on retrouve des exemples dans l’Ancien Testament : jeûne spontané pour se repentir d’une faute collective ou individuelle, jeûne qui exprime la lamentation, le deuil, devant des tragédies, et parfois des jeûnes pour se consacrer à la prière et chercher la volonté de Dieu. Certains pharisiens jeûnaient volontiers 2 jours par semaine. Les disciples de Jean-Baptiste, dans ce mouvement de renouveau centré sur la repentance et la recherche de la volonté de Dieu, intégraient manifestement eux aussi le jeûne à leur pratique régulière.

Leur question vient du fait qu’ils reconnaissent en Jésus, et en ses disciples, des croyants engagés, consacrés, sincères, entiers. Pourtant, ils ont un mode de vie plutôt festif, léger, et on ne les voit guère jeûner. Dans l’épisode qui précède, les pharisiens étaient choqués de voir Jésus participer à une fête avec des gens peu recommandables… Nul doute que Jésus est attaché à Dieu, mais pourquoi se démarque-t-il autant du bon ton spirituel ?

[v.15] Jésus répond avec 3 images qui soulignent la radicalité du changement. Avec son arrivée à lui, sous l’image du marié, la situation a changé si profondément, qu’il faut changer la façon de voir les choses, et la façon de vivre – on ne peut pas bricoler en intégrant quelques nouveautés à un état d’esprit ancien, ça ne va pas ensemble : d’où les images du tissu qui se déchire ou de l’outre de vin qui éclate. Le changement de fond va avec un changement de forme !

Et qu’est-ce qui change avec l’arrivée de Jésus ? C’est la fête ! La fête de l’amour de Dieu qui se révèle à travers Jésus ! Dieu qui pardonne à ceux qui se repentent, et qui offre un nouveau départ. Dieu qui communique sa vie – vivifiante, restauratrice – à tous ceux qui sont blessés ou moribonds. Dieu qui donne la joie à ceux qui pleurent, et la paix à ceux qui ont peur. Dieu qui montre le chemin à ceux qui cherchent sa volonté. Tout ce que le jeûne exprime comme attente reçoit une réponse en Christ.

Pourquoi s’humilier, se lamenter, se frustrer, alors que la paix, la vie, la vérité sont présentes là, physiquement, en Christ ? On ne cherche plus, on reçoit ! Jésus n’est pas un prophète comme Jean-Baptiste ou un enseignant doué, dans le genre des maîtres rabbiniques – c’est là que ses interlocuteurs se trompent – il est Dieu lui-même qui ouvre ses bras avec amour. C’est la fête ! Et rien de mieux que l’image du mariage pour exprimer cette joie exubérante de voir Dieu nous rejoindre à travers Jésus…

Mais dans notre lecture, on s’arrête trop souvent là ! Car Jésus ajoute une précision : tant qu’il est là, pas besoin de jeûner ou de se lamenter… mais le jour viendra où il sera enlevé, et la tristesse du deuil sera à nouveau appropriée.

A quoi Jésus fait-il référence ? Sûrement à sa mort violente. Les disciples, sonnés de voir Jésus disparaître, sombreront dans l’incompréhension, la peur, le découragement. En annonçant ce moment, Jésus montre qu’il y a encore des ombres au tableau.

Déjà et pas encore, la fête et le jeûne

Où nous situer, nous, aujourd’hui ? Sommes-nous dans la fête de la présence du Christ ? Ou dans la tristesse de son absence ?

Les deux !

Jésus est mort, c’est vrai, mais il est ressuscité. Il a rejoint Dieu, aux côtés de qui il règne aujourd’hui. A ses disciples, et à nous, il fait cette promesse extraordinaire : « Toute autorité m’a été donnée dans le ciel et sur la terre. […] sachez-le : je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde. » ( Matthieu 28.18, 20). C’est la fête ! En Christ, nous avons accès à Dieu, librement, joyeusement, abondamment… Notre vie a changé !

Cependant, il reste des ombres au tableau. Le mal demeure, avec son lot de tragédies, d’injustices, de souffrances et de larmes. Et même à titre personnel, intérieur : même si nous sommes pardonnés, nous subissons encore les tentacules du péché, de ce mal en nous qui nous déforme de l’intérieur. Nous sommes enfants de Dieu, mais trop souvent encore alourdis de pensées, réflexes, comportements, qui ne sont pas en accord avec cette vie nouvelle. Nous vivons avec Dieu, mais pas encore dans la plénitude.

Nous sommes donc dans le « déjà », et dans le « pas encore ». C’est comme si Jésus avait acheté une maison, elle lui appartient, son nom est sur la porte, mais il n’a pas encore emménagé… Nous nous réjouissons que notre monde ait été racheté par Dieu, mais ô combien nous attendons son emménagement ! Il y a encore trop de moments d’ombre, de vide et de froid. Il nous manque la chaleur et la présence, la pleine lumière de notre Dieu.

Oui, la rencontre avec le Christ nous rassasie comme une fête, mais elle attise aussi en nous la faim de plus – plus de sainteté, dans notre cœur ; plus de justice, dans notre vie et notre monde. Et cette faim s’exprime dans cette prière qui crie à Dieu : que ton règne vienne ! Une prière d’espérance qui modifie peu à peu nos priorités et nos comportements.

Que pourrait bien apporter le jeûne dans cette démarche d’espérance ?

Nourrir notre espérance

Au niveau du jeûne alimentaire, ou même des autres (électronique p. ex.) il y a bien des avantages : le temps libéré pour prier ou lire la Bible, ou bien l’économie, par exemple d’un repas qui peut se transformer en don équivalent – à une association, à un proche dans le besoin… Et c’est vrai, le jeûne donne du temps et change notre rapport à ceux qui sont vraiment dans le manque (matériellement et spirituellement).

Mais le jeûne est aussi intéressant en lui-même, en tant qu’exercice spirituel du « pas encore ».

1/ l’expérience. Parfois notre spiritualité est un peu désincarnée : tout se passe dans la réflexion, les intentions… Le jeûne est une façon concrète d’exprimer, de ressentir, la faim réelle que Dieu se révèle.

C’est comme sourire pour accueillir, prendre dans ses bras pour réconforter,… Tous ces gestes qui nous manquent, et qui appuient, soutiennent, la parole ! Ces gestes qui nous impliquent autrement. Je ne crois pas que le jeûne change la valeur ou l’intensité de la prière, mais d’une certaine façon, notre corps entre à son tour dans cette démarche d’attente, d’espérance – et ça nous implique autrement. Un ami jeûneur me disait même que son corps l’incitait à prier. Quand son ventre gargouille, première pensée : j’ai faim ! Mais il le réoriente : non, Seigneur, c’est de ta présence que j’ai vraiment faim.

2/ l’exercice. Le jeûne est aussi un exercice de la frustration. Alors, dit comme ça, ça ne fait pas rêver ! La frustration, aujourd’hui, c’est presque une insulte – quelqu’un de frustré, c’est l’inverse de quelqu’un d’épanoui. Le jeûne alimentaire, comme frustration volontaire, est une façon de prendre position, et d’affirmer (à soi-même d’abord !) que le bonheur, l’épanouissement, le repos et la satisfaction ultimes nous manquent. Que la vie aujourd’hui nous frustre, oui, qu’elle ne correspond pas à ce que nous désirons vraiment au fond de nous. Vous pouvez avoir une famille, un super travail, une maison, de quoi vivre au large… le mal est toujours là ! peu importe sous quelle forme – nous ne sommes pas au paradis.

Pourquoi appuyer sur ce qui nous manque ? N’est-ce pas masochiste ? Parce que notre société nous invite sans relâche à combler nos manques – nos envies, nos désirs, nos révoltes – par des succédanés temporaires et parfois monnayés. Mais ces satisfactions sont rarement justes et équitables, rarement durables, rarement profondes. Le jeûne, en nous forçant à expérimenter un manque ponctuel, nous rappelle que le seul qui puisse vraiment nous satisfaire au plus profond de nous, c’est Dieu ! Par son pardon, son amour, sa vie, sa justice, sa vérité, sa paix… Dieu seul comble notre faim, à travers le Christ.

 

Conclusion

Alors, en réalité, peu importe que vous jeûniez ou pas… Le jeûne est une discipline vraiment intéressante, facile à essayer (vous pouvez trouver des conseils pratiques sur internet) et sans danger si vous n’êtes pas enceinte ou malade. Peu importe que vous jeûniez, parce que ce qui compte vraiment, et c’est ce que Jésus interrogeait, c’est le sens. Au-delà de la pratique, quelle faim avez-vous de Dieu ? Avez-vous soif de le voir se révéler, dans votre vie et dans le monde ? Comment cette espérance se manifeste-t-elle dans votre vie, qu’est-ce qu’elle vient transformer ?

« Heureux ceux qui ont faim et soif d’un monde juste, disait Jésus, car ils seront rassasiés » (Matthieu 5.6)