Un esprit saint dans un corps saint

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Texte du jour: 1 Corinthiens 6.12-20

L’église de Corinthe est une église assez étonnante. D’un côté, elle est comblée des bienfaits de Dieu, comme le rappelle Paul au début de sa lettre ; d’un autre côté, cette communauté présente toutes sortes de problèmes auxquels Paul s’attaque dans cette assez longue lettre. Les conflits et les rivalités entre les membres, le débordement et le désordre dans le culte, l’indifférence aux pauvres, et, entre autres, des problèmes autour de la sexualité et du couple – ce sujet revient 3 fois dans la lettre ! Ce qui est intéressant, c’est la manière dont Paul répond à ces problèmes : il ne donne pas une liste d’interdits, mais il cherche les racines des problèmes, qui viennent souvent d’une compréhension inexacte de l’Evangile. Du coup, en plus d’alerter sur l’aspect destructeur de certains comportements, il rappelle le vrai sens de l’Evangile, pour réorienter les chrétiens dans une saine – et sainte – manière de vivre.

1)   L’immoralité sexuelle, un problème théologique

Avant de voir comment Paul répond aux Corinthiens, voyons quelle est la situation. Dans le large éventail des problèmes liés à la sexualité, Paul s’attaque en particulier au fait que certains chrétiens fréquentaient des prostituées. Corinthe était une ville prospère, cosmopolite, mais elle était réputée pour son réseau de prostitution très développé et implanté dans la ville. Après leur conversion, certains Corinthiens gardent leur habitude de fréquenter des prostituées. Le problème se corse, quand ces chrétiens, loin de se repentir, se justifient en disant que ces relations ne posent aucun problème en s’appuyant pour leur défense sur deux arguments.

Le premier, c’est que, par rapport à l’âme éternelle, le corps n’est qu’une enveloppe temporaire, destinée à être détruite à notre mort. Le corps est périssable, voire, pour cette raison, méprisable. C’est une idée bien ancrée dans la mentalité grecque de l’époque, qui tend à mépriser tout ce qui est matériel, bien inférieur au spirituel/ intellectuel. Cette conviction peut conduire soit à négliger complètement le corps, soit à faire ce qu’on veut, puisque, le corps étant mortel, ce qu’on fait avec n’a pas d’impact sur l’éternité. A partir de là, les Corinthiens font un parallèle – très actuel ! – entre la nourriture et la sexualité : de même qu’on apaise sa faim en mangeant, de même il faut répondre à ses envies sexuelles en les assouvissant.

L’autre argument touche à la liberté : Paul a largement insisté dans son enseignement sur la liberté par rapport à la loi et à son cortège de règles rituelles et alimentaires en particulier. Jésus-Christ a tout accompli et il nous rend libres ! Les Corinthiens prennent cet argument au pied de la lettre : ils sont libres, tout est permis ! il n’y a plus de règles, tout est possible.

2)   Le corps compte aux yeux de Dieu

Paul répond à cette justification des Corinthiens en incitant à une réflexion sur le corps et sur la liberté. Commençons par le corps : pour Paul, l’inconduite est impensable parce que le corps a lui aussi de la valeur aux yeux de Dieu.

  1. parce qu’il fait partie intégrante de notre personne

D’abord, le corps fait partie intégrante de la personne. L’être humain possède un corps, ce qui est palpable, visible, matériel, et une âme, l’être intérieur, spirituel, invisible. Dieu a voulu les deux : dans sa sagesse, sa générosité et sa créativité (un des chants de D. Pialat parle de Dieu comme un sublime artiste), il a choisi de créer une réalité concrète, en plus d’une réalité spirituelle. Comment trouver méprisable ce que Dieu a créé avec tant de soin ?

Bien plus, Dieu a choisi de les unir si étroitement qu’il est impossible de vivre sans l’un ou l’autre. D’ailleurs, dans la Bible, la séparation de l’âme et du corps, c’est la définition de la mort !  Le corps est comme le support de l’âme, il révèle ce qui est intérieur : il montre la joie ou la peine, la peur ou le désir, il exprime notre générosité ou notre haine – par des mains tendues ou des poings fermés. Il nous permet aussi d’entrer en relation avec l’autre : par un sourire, le partage d’un repas, une accolade, une discussion, un match de sport.

C’est pour cela que Paul souligne la gravité du péché sexuel : notre comportement physique a un impact sur notre être tout entier, sur notre identité. Et c’est particulièrement vrai de la sexualité qui a pour vocation de concrétiser l’intimité entre deux personnes, une relation d’amour de confiance et d’engagement. Distinguer nos sentiments ou nos relations de notre corps est non seulement mensonger mais aussi destructeur.

  1. parce que le corps va ressusciter avec l’âme

Une deuxième raison, c’est que, contrairement à ce que pensent les Corinthiens, le corps n’est pas destiné à périr. En effet, et c’était manifestement un point difficile pour eux parce que Paul y consacre tout le ch. 15 de sa lettre, Dieu va nous ressusciter âme et corps pour la vie éternelle. Il l’explique mieux dans le ch. 15, mais ce qu’il faut retenir c’est que notre créateur ne renonce pas aux réalités physiques ! Il les ressuscitera en les transfigurant, même si certaines fonctions disparaîtront peut-être.

Même si nous ne pouvons pas imaginer comment, Paul nous rappelle que le salut concerne aussi notre corps, pour lequel nous devons donc rechercher la même sainteté et la même consécration que pour notre âme.

  1. parce que le corps est habité par Dieu dès aujourd’hui

Une troisième raison, c’est que notre corps, créé par Dieu, appelé à la résurrection, est dès aujourd’hui habité par Dieu. Paul utilise plusieurs images : vos corps sont des parties du corps du Christ, vous êtes le temple du Saint Esprit. Notre corps appartient à Dieu, dès aujourd’hui, autant que notre âme ! Notre personne tout entière est dès aujourd’hui si intimement liée et unie à Dieu grâce au Christ dans le Saint Esprit que déshonorer notre corps, porte atteinte à notre intimité avec Dieu. Les péchés « physiques » ne sont pas moins (ou plus) graves que d’autres péchés plus « spirituels » : ils sont aussi graves, ils ont le même pouvoir destructeur sur notre relation avec Dieu.

3)   Libres, mais pas pour faire n’importe quoi

Paul répond à l’argumentation des Corinthiens en démontrant la valeur du corps aux yeux de Dieu, hier aujourd’hui et demain, et il répond aussi à l’argumentation autour de la liberté. Christ nous a libérés : qu’est-ce que ça veut dire ? Est-ce que ça veut dire « tout m’est permis », comme le slogan des Corinthiens ?

  1. liberté versus utilité

Paul ne répond pas à la question du droit, de ce qui est permis, autorisé, en énonçant des interdictions, mais il déplace la question sur un autre terrain. Il ne s’agit pas de réintroduire de nouvelles lois au chrétien vivant par la grâce dans la liberté de Dieu, mais Paul invite à réfléchir au sens de nos actes. Oui nous sommes libres, mais pour quoi ? dans quel but ? La liberté n’est pas un dieu, c’est un don de Dieu. La vraie liberté est toujours liberté de faire le bien, pour autrui et pour soi. Quelle liberté est-ce de mentir, de frapper, de déshonorer, de trahir ? Est-ce être libre que d’être superficiel, agressif, égoïste, obtus, insupportable ? La liberté, c’est la liberté de faire ce qui est bon.

  1. liberté versus esclavage

Non seulement la liberté est faite pour le bien, mais en plus Paul attire notre attention sur notre marge de liberté lorsque nous cherchons à assouvir toutes nos envies, toutes nos pulsions, que nous voulons tout avoir et à tout faire. Ces comportements, loin d’être les signes d’une personne libre, caractérisent plutôt une personne enchaînée à ses besoins et à ses désirs, incapable de se maîtriser et de choisir ce qu’elle veut vraiment, ce qui est bon. Au nom de la liberté, les Corinthiens se rendent esclaves de leur propre corps, de leur convoitise, de leur superficialité.

  1. liberté et appartenance à Dieu

Un dernier argument vient anéantir la réflexion des Corinthiens sur la liberté : le chrétien est libre, en Christ. En appartenant au Christ. Le chrétien est libre car fils du Dieu qui rend libre.

Racheté par Dieu en Jésus-Christ, qui a tout accompli pour nous libérer de l’emprise du mal, pour nous délivrer de ce qui nous corrompt et nous asservit, voilà comment le chrétien reçoit sa liberté, et avec elle il reçoit une nouvelle identité. Dieu le Fils, en Jésus-Christ, s’est donné pour que nous soyons non plus des esclaves mais les fils et les filles de Dieu, ses enfants bien-aimés, bénis aujourd’hui par une relation riche et intime avec Dieu, promis à la joie de la vie éternelle en présence du Dieu juste et bon que nous révèle Jésus-Christ.

Comment les enfants de Dieu, adoptés par grâce, adoptés à un grand prix, plongés dans cette intimité, pourraient-ils une seule seconde imaginer utiliser la liberté qu’est la vie avec Dieu pour agir d’une manière inacceptable aux yeux de Dieu ? Le chrétien ne s’appartient plus : il est à Dieu. Comment dire : je fais ce que je veux ? Qui est ce « je » ? un être sauvé, guéri, relevé par Dieu pour un destin glorieux et éternel en sa présence ! « je » ? mais ce « je », c’est l’identité nouvelle que Dieu me donne en Christ, et il n’y a pas de place, dans cette nouvelle identité, pour les vieux comportements qui nous menaient dans des impasses !

Conclusion

Paul répond à un problème trivial en évoquant les splendeurs du salut : la valeur que Dieu accorde à notre personne, depuis notre création jusque dans l’éternité, ainsi que le sens de l’Evangile : nous sommes libérés pour le bien, pour aimer, pour être justes, vrais, pour être artisans de paix, pour rire, pour rayonner.

Le problème des Corinthiens venait en partie du fait qu’ils avaient oublié ou mal compris le sens du salut, la portée notre espérance, pourtant c’est Paul lui-même qui leur avait tout expliqué ! De leur exemple, retenons la nécessité absolue de toujours revenir aux fondements de notre foi, de toujours approfondir le sens de ce que nous croyons : en comprenant bien d’où nous tirons notre identité – de la Croix, qui nous sommes aujourd’hui – enfants du Dieu de grâce et de vérité, et où nous allons – dans son Royaume de justice et de paix, notre vie entière sera transformée.

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