L’étrange cas du jeune Eutyque

 

L’histoire de ce matin se déroule pendant le troisième voyage missionnaire de l’apôtre Paul. Après avoir traversé l’Asie Mineure et avoir séjourné en Macédoine et en Grèce, il est sur le chemin du retour. Certains de ses compagnons de route ont pris un peu d’avance et attendent l’apôtre et le reste de la troupe, dont Luc, l’auteur du livre des Actes, à Troas, une cité portuaire au nord-ouest de l’Asie Mineure. Paul les rejoint mais il ne va pas y rester trop longtemps. Il compte arriver à Jérusalem pour la fête de la Pentecôte et le voyage est encore long. Il est donc plutôt pressé mais il a encore beaucoup de choses qu’il veut transmettre aux chrétiens de la ville.

Nous sommes la veille du départ de Paul de la ville, quelque part à Troas, un samedi soir, dans une grande maison où les chrétiens avaient sans doute l’habitude de se retrouver. On dirait aujourd’hui que l’Eglise de Troas est réunie pour le culte, avec un prédicateur de passage exceptionnel : l’apôtre Paul !

Actes 20.7-12
7 Le samedi soir, nous sommes réunis pour partager le pain. Paul prend la parole devant les frères et les sœurs chrétiens. Puisqu’il doit partir le jour suivant, il continue à parler jusqu’à minuit. 8 Nous sommes réunis dans la pièce qui est en haut de la maison. Là, il y a beaucoup de lampes allumées. 9 Un jeune homme, appelé Eutyque, est assis sur le bord de la fenêtre. Paul continue à parler longtemps. Eutyque s’endort profondément. Pris par le sommeil, il tombe du troisième étage et, quand on veut le relever, il est déjà mort. 10 Alors Paul descend, il se penche sur lui et le prend dans ses bras en disant : « Ne soyez pas inquiets, il est vivant ! »
11 Ensuite Paul remonte, il partage le pain et mange. Il parle encore longtemps jusqu’au lever du soleil, puis il s’en va. 12 Après cela, on emmène le garçon bien vivant, et tous sont vraiment consolés.

On pourrait se contenter d’une lecture de cette histoire au premier degré. Au cours d’une réunion des chrétiens de Troas survient une tragédie. Mais Dieu vient au secours de son Eglise et rétablit le jeune homme après sa chute mortelle.

La question qu’on est en droit de se poser est la suivante : pourquoi ce récit justifie-t-il sa place dans le livre des Actes ? Il y a, certes, un miracle. Mais il y en a eu d’autres… pourquoi raconte-t-on celui-ci ? Faut-il juste voir dans ce récit une invitation à sécuriser les lieux de culte ? Ou une mise en garde contre les prédications trop longues, qui peuvent se révéler plus dangereuses qu’on ne le pense ? Parce qu’on remarquera tout de même, au passage, que l’histoire n’est pas trop à l’avantage de l’apôtre Paul… Certes, la réunion se prolonge tard dans la nuit mais visiblement sa prédication n’était pas assez passionnante pour tenir éveillé ses auditeurs ! Eutyque est tombé de la fenêtre mais qui nous dit qu’il était le seul à s’être endormi ?

Un récit bien étrange…

La question de la place de ce récit dans le livre des Actes est aussi pertinente quand on considère la façon dont il est raconté. Car, quand on y regarde de plus près, le récit autour de ce jeune homme tombé de la fenêtre est bien étrange. On pourrait même se demander ce qui s’est vraiment passé…

En effet, le texte nous dit que le jeune homme tombe du troisième étage de la maison et que lorsqu’on veut le relever, on se rend compte qu’il est mort. C’est une terrible tragédie et on imagine sans peine l’émoi que ça a pu susciter, peut-être un vent de panique, une terreur qui s’empare de tout le monde. Imaginez qu’un événement similaire arrive ce matin, au cours de notre culte ! Pourtant, tout semble se passer dans un calme olympien. Le texte biblique dit simplement que Paul descend, il prend le jeune homme dans ses bras et il dit qu’il ne faut pas s’inquiéter : il est vivant. On ne dit pas qu’il ait fait quelque chose de particulier, qu’il ait imposé les mains au jeune homme ou au moins qu’il ait prié pour sa résurrection. Même Jésus l’aurait fait ! Rien de tout ça… Il dit juste qu’il ne faut pas s’inquiéter et qu’il est vivant.

Et puis, surtout… il remonte à l’étage, comme si de rien n’était ! Et il reprend là où il s’était arrêté : il partage le pain avec les disciples réunis, qui semblent eux aussi être passé à autre chose, et il prêche toute la nuit ! Bref, le culte continue… Après quoi, il s’en va. Et ce n’est qu’à la toute fin du récit, au petit matin, alors que Paul est parti, qu’on nous confirme que le garçon est bien vivant, et que tout le monde est vraiment consolé. C’est comme s’il était resté toute la nuit au pied de la maison, continuant le sommeil qu’il a avait commencé pendant la prédication de l’apôtre ! Son réveil a dû être un peu spécial…

Vous ne trouvez pas ça assez étrange ? Et comme si ça ne suffisait pas, il y a encore d’autres éléments incongrus, ou des questions sans réponse.

Par exemple, pourquoi le jeune homme est-il assis sur le bord de la fenêtre ? Parce que la chambre était pleine ? Parce qu’il avait chaud et qu’il cherchait un peu d’air ? Parce qu’il n’était pas passionné par le discours de Paul et jetait un coup d’oeil de temps en temps à l’extérieur ? On n’en sait rien. En fait, on ne sait rien de ce jeune homme. Il ne parle jamais, le texte n’émet aucun jugement sur son attitude, ne commente pas ce qui lui arrive…

Tout ce qu’on sait de lui, c’est son nom. On peut d’ailleurs se demander pourquoi il est mentionné ! Est-ce si important de le savoir ? Sauf que, savez-vous ce que signifie Eutyque ? Ça veut dire : « chanceux » ! C’est quand même étonnant, vu ce qui lui arrive !

Autre élément étonnant : la mention du partage du pain, à cette heure tardive. Il ne s’agit pas ici de casser la croûte mais de partager le repas du Seigneur, la Cène. Certes, elle se vivait au cours d’un véritable repas chez les premiers chrétiens, mais normalement pas à minuit… et encore moins dans ces circonstances !

Une portée symbolique ?

Autant d’éléments surprenants doivent nous interpeller. Ce sont peut-être des indicateurs pour nous dire qu’il ne faut pas passer trop vite sur un tel récit, qu’une lecture seulement au premier degré ne suffit pas…

Et si ce récit, et la façon bien étrange dont il est raconté, avait une autre portée ? N’aurait-il pas une valeur de symbole ? Il ne s’agit pas de dire qu’il n’y a pas eu de miracle. Luc, l’auteur du livre des Actes, en parle en tant que témoin oculaire : le récit est à la première personne du pluriel. Il y a sans doute bien eu un jeune homme qui s’est endormi, qui est tombé de la fenêtre, et qui en est miraculeusement sorti indemne.

Mais ne doit-on pas aller plus loin que cette lecture au premier degré ? On a déjà mentionné le nom d’Eutyque (chanceux), le calme étonnant dans lequel les choses se passent, le culte qui se poursuit comme si de rien n’était… Qu’y a-t-il d’autre ?

Le récit nous parle quand même d’une mort et d’une résurrection. Et en plus on est dans la nuit de samedi à dimanche ! Et c’est au petit matin du dimanche que la résurrection est constatée… Et c’est à ce moment-là seulement que tout le monde est soulagé. Le texte l’exprime avec emphase : « tous sont vraiment consolés ». Littéralement, on pourrait traduire : « et ce ne fut pas une petite consolation ! »

Ca ne vous rappelle rien ? Une expérience de mort et de résurrection, constatée au petit matin, et qui est une source de consolation sans mesure ! D’une certaine manière, ce récit à Troas nous parle de l’expérience de mort et de résurrection que le croyant est appelé à vivre, à la suite de Jésus-Christ. Une expérience partagée dans la communauté chrétienne et source d’une profonde consolation.

Quelques applications

Une expérience de mort et de résurrection

C’est le cœur de l’Evangile, et le cœur de l’expérience chrétienne. Peut-on aller jusqu’à dire que l’expérience de la mort et la résurrection du Christ devrait être la réalité de la vie chrétienne normale, comme la résurrection du jeune Eutyque semble évidente et naturelle dans ce récit ?

Et pourtant, nous nous contentons facilement d’une vie chrétienne morne où on n’est pas vraiment mort et ressuscité mais entre les deux, juste assoupis…

Demandons au Seigneur de permettre que notre vie chrétienne soit encore et toujours l’expérience d’une vie nouvelle !

Partagée dans la communauté chrétienne

Tout se passe dans ce récit lorsque l’Eglise est réunie, alors que l’Evangile est prêché et la Cène est célébrée !

Il faut souligner l’importance de l’Eglise dans la vie du chrétien. Je ne parle pas des institutions et des différentes chapelles. Je parle de la communauté chrétienne. La mort et la résurrection en Christ est une expérience à partager. Et la Parole de Dieu prêchée et étudiée en communauté permet de l’appréhender. Tout comme la participation à la Cène, ce sacrement donné par Jésus à son Eglise, pour proclamer et vivre sa mort et sa résurrection.

Source d’une profonde consolation

Il n’y a pas de plus grande consolation, pas de plus grand encouragement que la réalité de la mort et de la résurrection du Christ. Dans l’histoire bien-sûr, parce que c’est par ce double événement que le salut de Dieu pour les humains s’est accompli. Mais aussi dans notre vie chrétienne évidemment !

Face à la mort, la maladie, la souffrance : nous sommes ressuscités en Christ, c’est notre consolation et notre espérance au-delà de toute épreuve !

Contre les forces de mort qui nous entourent et nous pressent, ou les pulsions mortifères qui peuvent nous habiter : nous sommes ressuscités en Christ, c’est notre encouragement dans la lutte, notre victoire par la foi.
L’étrange cas du jeune Eutyque nous invite donc à expérimenter, dans notre « vie chrétienne normale », la réalité et la puissance de la mort et de la résurrection du Christ !

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