Tenez bon! Le Seigneur sera votre force (Ep 6.10-18)

Pendant l’Avent, nous attendons la venue de Dieu. Je vous propose de méditer le texte du jour, à la fin de la lettre de Paul aux Ephésiens, un texte qui nous donne des indications sur la manière dont nous devons attendre la venue de Dieu.

Lecture Ep 6.10-18

Nous sommes en guerre ! Voilà comment se conclut la lettre aux Ephésiens, une lettre où Paul met pourtant un fort accent sur la paix : Jésus-Christ nous réconcilie avec Dieu et avec les autres. En nous reconnectant chacun à Dieu, il nous reconnecte aussi les uns aux autres. La paix est donc une des principales victoires du christ, un bien que nous sommes appelés à nous approprier dans l’Eglise et à développer. Toutefois, Paul termine sa lettre avec une image apparemment opposée à la paix : celle du combat. Il appelle plusieurs fois les chrétiens à résister, en revêtant – et c’est là le point fort du texte – une armure complète qui nous permettra de tenir. Paul utilise là une image forte qui a pour but de marquer les esprits au moment de son exhortation finale et d’encourager les chrétiens dans le temps qui précède le retour du Christ.

1)   L’appel à tenir ferme dans la bataille spirituelle

Nous sommes en guerre. Paul nous invite à reconnaître que la vie chrétienne n’est pas un long fleuve tranquille, et que nous ne sommes pas en terrain neutre. Au contraire, nous rencontrons des obstacles, des adversaires, et nous devons prendre position dans le combat engagé. Quoi que nous fassions, nous y sommes, et nous avons besoin de nous préparer de manière adéquate.

Evidemment, nous pensons tout de suite aux combats que vivent les chrétiens de l’église persécutée dans le monde, pour qui la lutte est une réalité quotidienne et malheureusement difficile à nier. En creusant un peu, on peut penser aussi aux résistances discrètes mais réelles que rencontre la foi chrétienne dans la société occidentale d’aujourd’hui. Mais il me semble que Paul nous invite à ne pas être dupes : même dans l’hypothèse de conditions politiques ou religieuses optimales, aucun chrétien n’est exempté de ce combat.

En effet, Paul nous invite à voir plus loin que les adversaires en chair et en os, à voir plus loin que les difficultés ou les résistances que nous rencontrons : ceux face à qui nous devons résister ne sont pas en chair et en os, mais ce sont des adversaires spirituels : des forces très puissantes, des puissances de la nuit, des esprits mauvais, regroupés sous l’égide de l’adversaire principal qu’est le diable. Vous remarquerez que Paul ne se lance pas dans une description détaillée des différents démons, de leur organisation, de leur mode de fonctionnement, de leurs œuvres. A mon sens, ce qui ressort de cette liste, c’est surtout la variété des opposants, qui ont en commun le fait de lutter contre Dieu et ceux qui lui appartiennent. Paul nous pousse à reconnaître que chacun, dans son contexte, est engagé dans la lutte et doit faire face aux pièges du diable.

Il me semble qu’on n’a pas besoin d’aller dans le spectaculaire pour reconnaître ces méthodes de l’adversaire : ce peut être le mépris ou le rejet violent de notre foi chez les autres, mais aussi les doctrines qui nous détournent de la vérité de l’Evangile ou les tentations de commettre le mal (mensonge, vol, tromperie, etc.), ou encore, et c’est plus pernicieux, des situations apparemment innocentes, où nous tombons doucement dans l’indifférence, dans le ressentiment ou l’amertume, dans des situations où nous nous sentons dans notre droit et nous écartons, sans vraiment le voir, de la grâce qui a transformé notre vie. Personnellement, je reconnais que je n’ai pas besoin d’aller très loin pour tomber dans ces pièges-là…!

Face à ces stratagèmes, à la diversité des adversaires, et surtout à leur nature spirituelle, nous armer ne signifie pas mettre un gilet pare-balles ou acheter un fusil. Nous avons besoin d’être équipés sur le plan spirituel pour tenir bon, et Paul nous dirige vers le seul qui puisse nous rendre forts : Dieu. Le seul qui puisse nous permettre de résister, c’est Dieu, le Dieu décrit au début de la lettre, au ch.1 (peut-être un des plus beaux passages de la Bible), celui dont la puissance et la force spirituelle ont vaincu le mal, toutes les forces du mal, dans leur variété et leur hargne, celui qui a vaincu la mort en faisant ressusciter Jésus-Christ.

Pour nous battre contre les puissances spirituelles, nous devons nous ranger derrière un chef spirituel. Mais il ne faudrait pas se tromper : une forte inégalité réside entre les deux camps. En réalité, même si la bataille fait rage, elle est perdue d’avance, ou vaincue d’avance, depuis que Jésus-Christ est ressuscité. Le théologien Oscar Cullmann compare d’ailleurs notre situation à la situation de la France entre le débarquement des forces alliées en Normandie en 1944 et l’armistice signée en 1945. Le débarquement déclenche la victoire des Alliés, mais les combats durent encore presque un an et font des dégâts. C’est exactement ce que nous vivons : Jésus-Christ a remporté la victoire décisive et un jour, son royaume sera établi. Mais les adversaires ne se sont pas encore rendus et continuent de lutter, donc nous aussi.

2)   les moyens à disposition

Nous devons donc nous préparer, nous équiper, pour tenir bon en attendant la victoire pleine et entière de notre Seigneur. Paul résume, dans l’image mémorable de l’armure d’un soldat, les armes que nous avons à notre disposition.

Quelles sont-elles ? La vérité, la justice, la paix, la foi, le salut, la parole de Dieu. Ces armes nous les connaissons bien, car ce sont les grâces données au chrétien : la vérité révélée en Jésus-Christ, la justice offerte au croyant, la paix nous réconciliant avec Dieu et les autres, la confiance en Dieu en toutes circonstances, l’assurance d’appartenir à Dieu et la parole, la Bible, qui nous rappelle toutes ces vérités et nous apprend comment vivre avec Dieu. Toutes ces grâces ont déjà été citées par Paul : ce sont les fondements de la vie chrétienne, développés au fil des évangiles et des lettres des apôtres.

L’armure décrite a un rôle défensif : le grand bouclier protecteur, la cuirasse, le casque, mais il y a aussi l’épée (pas une grande, mais Paul fait référence à une petite épée maniable facile à emporter en toutes circonstances), et la ceinture qui porte normalement une petite arme. Les grâces de la foi ne sont pas seulement un abri antiatomique, mais elles nous rendent actifs dans la lutte.

Ces dons ne sont pas juste des outils que nous recevons pour résister, mais nous sommes appelés à nous les approprier pleinement. Par exemple, la justice que Dieu nous accorde en Jésus-Christ, nous sommes appelés à la pratiquer, à la mettre en œuvre concrètement dans notre vie. La parole de Dieu, ce ne sont pas seulement des versets à répondre du tac au tac, mais une révélation qui transforme peu à peu notre manière de voir et nous fait entrer dans les points de vue de Dieu lui-même. Et ainsi pour toutes ces grâces que nous recevons et que nous sommes appelés à mettre en œuvre dans notre vie.

Paul décrit une armure romaine, image classique du soldat de l’époque, mais en réalité, sa vraie source d’inspiration, c’est l’AT, et particulièrement le prophète Esaïe. On y lit que le Messie aura pour ceinture la justice et la fidélité (11.5) et sa parole sera une épée coupante (49.2). Dieu lui-même revêt la cuirasse de la justice et le casque du salut (59.17). Et ceux qui annoncent la bonne nouvelle de la paix sont bénis (52.7). Ainsi, l’armure que Paul nous propose, c’est l’identité-même de Dieu révélée à travers son Messie, Jésus-Christ, une identité que les enfants de Dieu ont pour vocation de s’approprier. C’est bien du Seigneur que nous tirons notre force, et bien plus !

Vous avez peut-être remarqué que ces dons ne sont pas particulièrement liés à la guerre, ils ressemblent davantage aux habits que nous devrions porter tous les jours ! à la vie normale du chrétien, de plus en plus proche de Dieu. Pour survivre, nous devons nous accrocher à Dieu et à la vocation qu’il nous donne. Pas besoin d’aller provoquer les adversaires ou de développer une stratégie particulière ! Notre préparation, notre équipement, c’est simplement de vivre en enfants de Dieu avec détermination et persévérance, demeurer dans le Christ vainqueur, nous enraciner toujours plus profondément en lui, c’est ainsi que nous pourrons tenir, fermement établis sur le roc, en sachant que la tempête se déchaîne. Enracinons-nous en Dieu, c’est en lui que nous pourrons tenir.

3)   L’importance de la prière

Demeurer, s’enraciner, s’appuyer, autant d’images d’une relation intime avec Dieu, que Paul encourage en nous appelant à la prière : « 18. Priez sans cesse. Faites toutes vos prières et vos demandes par l’Esprit saint ! » La prière n’est pas une arme supplémentaire, c’est le canal qui nous permet de recevoir les dons de Dieu, d’être en relation avec lui par le Saint Esprit. La prière conduit à demander à Dieu tout ce dont nous avons besoin pour chaque jour, pour tenir bon : nous ne sommes pas seuls dans le combat contre le mal sous toutes ses formes. Dans la prière, nous apprenons aussi à nous ranger derrière le Seigneur, à ne pas faire les fanfarons mais à le laisser intervenir dans notre vie, dans notre cœur. Dans la prière nous exerçons notre confiance en Dieu et nous nous ressourçons en nous rappelant l’immensité de son amour et de sa puissance. Enfin la prière nous met à l’écoute de Dieu et de ses projets pour nous, des directions qu’il nous conseille.

Dans ce cadre-là, l’intercession pour nos frères et sœurs chrétiens a une place importante. Dans d’autres textes, nous sommes invités à soutenir les chrétiens éprouvés, dans leur santé, leur foi, leur famille etc. à être solidaires les uns des autres, à nous encourager et nous consoler les uns autres dans les moments de faiblesse, de malheur, de difficultés. Ici, l’intercession est plus large : tous ont besoin de la prière. Même ceux qui apparemment ne rencontrent aucune difficulté, ceux qui paraissent forts ou bien ancrés dans la foi : puisque nous sommes impliqués dans la bataille, nous avons tous besoin du Seigneur pour tenir. Même celui qui est fort, qui marche bien, peut tomber ! Prier les uns pour les autres, c’est prier pour ceux qui vacillent, afin que Dieu les garde, et pour ceux qui tiennent, afin que Dieu les garde aussi ! Plus tôt dans sa lettre, Paul parle de l’église comme d’un corps où nous nous aidons les uns les autres à grandir, à progresser dans notre identité d’enfants de Dieu, à vivre avec Dieu. La prière est un moyen concret de nous édifier les uns les autres.

Conclusion

En conclusion, on peut dire que Paul nous invite à être vigilants, attentifs, lucides sur notre situation : le monde n’est pas encore apaisé, et la victoire du Christ à la croix suscite une résistance ultime de ceux qui ne veulent pas reconnaître Dieu comme Seigneur. Nous ne devons pas être dupes, mais pas morbides pour autant, ou craintifs : Dieu est déjà vainqueur, il nous a établis chez lui, et il nous donne quotidiennement toutes les grâces dont nous avons besoin. Notre rôle, dans cette période intermédiaire où nous attendons la proclamation universelle du règne de Dieu, c’est de développer avec détermination la nouvelle identité que Dieu nous donne en Jésus-Christ : une identité marquée par la vérité, la justice, la paix, le salut, la foi et la connaissance de la volonté de Dieu. Alors enracinons-nous dans le Christ, puisons en lui nos forces, nos motivations, nos valeurs, nos espoirs, laissons son Esprit nous pétrir à l’image de Dieu, et Dieu nous gardera, il nous protégera et nous conduira sur son chemin.




La Bonne Nouvelle de Jésus-Christ, Fils de Dieu, commence ici

arrière-planLecture biblique : Marc 1.1-8

Marc commence son évangile avec une phrase qui pourrait passer inaperçue, une simple formule banale : « La Bonne Nouvelle de Jésus-Christ, Fils de Dieu, commence ici. »

Mais y a-t-il vraiment des formules banales dans les évangiles ? Chaque phrase a son importance. Même celle-ci, qui nous en dit finalement bien plus qu’on pourrait le croire à la première lecture.

La Bonne Nouvelle, c’est Jésus !

Le mot évangile est entré dans le langage courant. Et pour nous, ça désigne un livre. Ou plutôt quatre livres du Nouveau Testament. Et on oublierait presque parfois que ce n’est qu’une transcription d’un terme grec qui a une signification très simple : évangile signifie bonne nouvelle.

Or, quel étrange prophète de bonne nouvelle ce Jean-Baptiste, qui apparaît dès le début de l’évangile selon Marc ! Derrière son apparence hirsute d’ermite retiré dans le désert, vêtu d’habits sommaires, avec un régime alimentaire des plus rudimentaires, il proclame un message radical et exigeant : « changez votre vie ! »

Mais en réalité, la Bonne Nouvelle, ce n’est pas Jean-Baptiste, ni même son message. La Bonne Nouvelle, c’est un personne. C’est celui qui vient après lui. Celui dont Jean dit qu’il n’est pas digne d’ôter ses sandales… Ce n’est pas nous, les chrétiens, ou l’Église, et encore moins une religion… La Bonne Nouvelle, c’est Jésus.

Et ce n’est pas fini ! C’est aussi le fait que cette personne soit le Christ, le Messie, celui que Dieu a choisi pour accomplir son plan de salut. Et ce n’est pas fini ! C’est aussi le fait que ce Messie est le Fils de Dieu, Dieu lui-même. Voilà la Bonne Nouvelle : Jésus est le Christ, le Fils de Dieu.

Est-ce que nous vivons l’Évangile comme une bonne nouvelle ? Est-ce que nous l’annonçons comme une bonne nouvelle ? Est-ce que les gens voient dans notre vie, dans notre Église, que c’est une bonne nouvelle ?

La Bonne Nouvelle commence (presque) ici…

En réalité, on devrait dire que la Bonne Nouvelle commence presque ici… Parce que si la Bonne Nouvelle, c’est Jésus-Christ, Marc ne nous en parle pas tout de suite.

Il y a d’abord les prophètes, et notamment Esaïe qui annonce l’émergence d’une voix qui crie dans le désert. Et donc il y a aussi d’abord Jean-Baptiste, et sa prédication publique invitant les foules à se préparer à l’accueil du Messie qui doit venir. Il y a d’abord ce baptême d’eau proposé par Jean qui annonce un autre baptême, celui de l’Esprit saint, que le Christ apportera.

Bref, la Bonne Nouvelle ne tombe pas comme ça du ciel, du jour au lendemain. Son émergence est préparée. Vous connaissez le cantique traditionnel :

« Depuis plus de 4000 ans, nous le promettaient les prophètes,

Depuis plus de 4000 ans, nous attendions cet heureux temps… »

Dans le calendrier liturgique, le temps de l’Avent, tout un mois durant, nous rappelle cette attente. Noël, la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ venu sur terre, arrive au terme d’un temps de préparation. Et il y a là une vérité importante : pour recevoir la Bonne Nouvelle, il faut y être préparé, comme la bonne terre de la parabole, prête à accueillir la semence.

Comment avons-nous été préparés à recevoir la Bonne Nouvelle ? Par notre éducation ? Par des rencontres ? Par des circonstances, des événements heureux ou non, qui ont émaillé notre existence ? Nous avons tous un chemin, propre à chacun, dans lequel pourtant nous pouvons sans aucun doute discerner des jalons que Dieu a posé dans notre vie pour nous préparer à l’accueil de la Bonne Nouvelle.

Et puis cette Bonne Nouvelle, on ne la reçoit pas une fois dans sa vie et c’est terminé. L’Evangile nous rencontre et nous interpelle sans cesse. Nous nous réunissons pour entendre tout à nouveau cette Bonne Nouvelle… Mais comment nous y préparons-nous ?

La Bonne Nouvelle commence… mais ne se termine pas

Avec un tel début pour son ouvrage, on pourrait s’attendre à une fin similaire. Du style : « La Bonne Nouvelle de Jésus-Christ, Fils de Dieu, se termine ici… ». Mais si on va à la fin de l’Évangile selon Marc, on se rend compte que ce n’est pas le cas. Pas du tout.

En réalité, l’Évangile selon Marc a la particularité d’avoir une fin abrupte, une fin ouverte. Il est communément admis aujourd’hui que les versets 9-20 sont un ajout postérieur à la rédaction de l’Évangile. Rien d’hérétique dans ces versets, qui empruntent leur contenu aux autres évangiles et au livre des Actes des apôtres. Mais à l’origine, l’évangile selon Marc s’arrêtait au verset 8, de façon surprenante :

« Les femmes sortent de la tombe et partent en courant. Elles tremblent, elles sont bouleversées, et elles ne disent rien à personne, parce qu’elles ont peur. »

Je ne sais pas si vous aimez les fins ouvertes dans un roman ou dans un film. Elles peuvent nous frustrer parce qu’elles ne proposent pas une fin claire et précise. C’est ce qui explique l’ajout à la fin de l’évangile selon Marc… Mais elles peuvent aussi nous stimuler parce qu’elles nous laissent imaginer la suite. Les fins ouvertes nous interpellent, elles nous invitent à continuer l’histoire.

Dans la Bible, le livre de Jonas aussi a une fin ouverte. Avec une question que Dieu pose au prophète sans qu’il y ait de réponse explicite :

« Alors, est-ce que je ne peux pas, moi, avoir pitié de cette grande ville de Ninive ? » (Jonas 4.11)

La Bonne Nouvelle de Jésus-Christ a un commencement… mais pas de fin. Elle commence avec sa naissance, elle se poursuivra avec sa mort sur la croix. Mais ce ne sera pas la fin : elle se poursuivra avec sa résurrection. Voilà pourquoi elle n’a pas de fin, parce que Jésus-Christ est ressuscité et il est vivant pour toujours !

De plus, le fait qu’il n’y ait pas de fin à l’Évangile selon Marc nous invite aussi à continuer l’histoire. L’Evangile ne doit pas rester un livre, il doit devenir pour nous une Bonne Nouvelle, il veut poursuivre son histoire dans chacune de nos vies.

Conclusion

Dès le début de son ouvrage, Marc nous rappelle que l’Évangile est une Bonne Nouvelle parce qu’il ne s’agit ni d’un simple message ni d’une religion, mais d’une personne. Jésus-Christ, Fils de Dieu.

Et cette Bonne Nouvelle est vivante parce que Jésus-Christ est vivant. Recevoir l’Évangile, c’est laisser le Christ entrer dans notre vie, et nous tenir prêt à l’accueillir tout à nouveau chaque jour.

Pour chacun de nous, la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ, Fils de Dieu, peut commencer ici et maintenant.




Attendre l’intervention de Dieu (Esaïe 63.15-64.8)

Nous commençons aujourd’hui la période de l’Avent, c’est-à-dire l’attente de la venue du Seigneur. Dans cette période, plusieurs attentes se superposent : à côté des petits – et des grands – qui attendent la fête avec plus ou moins d’excitation, voire avec un calendrier spécial, nous nous souvenons des jours qui ont précédé la naissance de Jésus le Messie, de ces derniers jours avant l’accomplissement de la promesse divine d’envoyer un sauveur pour le monde. Pour nous qui vivons après la naissance de Jésus, ce temps d’avent revêt deux autres aspects : nous attendons le retour du Seigneur, selon sa promesse de revenir pour instaurer son règne de paix, mais c’est aussi un temps privilégié pour dire notre besoin de Dieu dès maintenant, notre désir de le retrouver, de l’écouter, de le voir à l’œuvre dans notre vie, aujourd’hui – un besoin permanent que cette période d’attente nous permet d’exprimer de manière particulière. Pour ouvrir donc ces semaines où nous essaierons de nous tourner plus particulièrement vers le Seigneur, je vous propose de méditer ensemble un texte du prophète Esaïe qui demande avec force l’intervention de Dieu.

Lecture Es 63.15-64.8

Esaïe prononce cette prière, cette supplication, au nom du peuple en détresse. Dans la première moitié de son livre, le prophète annonce au peuple juif comment Dieu va agir envers eux : à cause de l’infidélité et de l’injustice du peuple, Dieu va leur ôter leurs privilèges, leur pays, et les livrer aux mains des ennemis voisins. Dans la deuxième partie du livre, Esaïe s’adresse au peuple exilé pour lui adresser des paroles d’encouragement, pour lui rappeler la bonté de Dieu, juste et saint, certes, mais aussi compatissant. Nous sommes à ce moment-là, où Esaïe évoque la détresse du peuple puni, dépouillé, dispersé, esclave de maîtres étrangers, et adresse en leur nom une supplication à Dieu. Dans cette prière pour que Dieu intervienne en faveur de son peuple, nous trouvons trois caractéristiques qui colorent notre propre attente et qui forment une sorte de passerelle entre ce peuple exilé et nous.

1)   La douleur de l’attente

En relisant ce texte cette semaine, j’ai été choquée par le ton de la prière. J’ai eu l’impression d’entendre quelqu’un à vif, presque écorché. Le prophète exprime la douleur extrême d’un peuple qui se sent abandonné. Déporté en exil de l’autre côté du désert, à Babylone, le peuple a tout perdu : sa souveraineté, sa terre, et même son Dieu, pourrait-on dire. En effet, le Temple de Jérusalem, lieu de rencontre avec Dieu, a été détruit (18b Nos ennemis ont écrasé ton lieu saint). Le peuple se retrouve complètement démuni, livré au mépris et à la domination païenne, sans avoir de grandes perspectives pour l’avenir.

Le prophète exprime avec vigueur, au nom de ses compatriotes, l’expérience de l’absence de Dieu, comme si Dieu s’était retiré de leur vie, de leur peuple.

15 Où est ton brûlant amour pour nous ? Où est ta puissance ?

Nous ne sentons plus ta tendresse et ta bonté pour nous.

6b tu ne veux plus nous voir

et tu nous as abandonnés au pouvoir de nos fautes.

Dieu leur a tourné le dos, il les a laissés à leur triste sort. Cette absence, le peuple la ressent cruellement pendant l’exil, mais c’est une expérience que nous avons aussi parfois. Dans la souffrance, la solitude, la difficulté, nous avons l’impression que Dieu lui-même nous abandonne. A l’épreuve s’ajoute l’absence de Dieu, son silence indéchiffrable, et c’est parfois le plus insupportable : se demander où est passé Dieu, pourquoi il nous laisse seuls.

Face à la distance de Dieu, le prophète constate et dit sa tristesse, mais il va plus loin et n’hésite pas à interpeller Dieu avec un ton presque vindicatif.

17a : SEIGNEUR, tu nous a laissés nous perdre loin de ton chemin,

tu as laissé nos cœurs se fermer et refuser de te respecter.

Pourquoi donc ?

Clairement, à ce moment-là, le peuple est puni par Dieu lors de l’exil : dès le début de son alliance avec Israël, Dieu les prévenus que s’ils ne respectaient pas les termes de l’alliance, Dieu leur retirerait ce qu’il leur a donné, à savoir la liberté, un pays, et une relation privilégiée avec lui, il les livrerait au chemin qu’ils auraient choisi. Mais même dans cette situation qui résulte de la culpabilité du peuple, et qui est juste, Esaie interpelle Dieu et demande à Dieu de tempérer sa colère : Ne sois pas trop en colère, SEIGNEUR (8a). Comme un enfant qui aurait fait une bêtise malgré les interdictions répétées et serait mis au coin, mais qui ne cesserait de se retourner pour demander : mais combien de temps encore ? La prière frôlerait presque l’insolence !  Ces questions soulignent, à mon sens, combien l’absence de Dieu est terrible à supporter.

2)   Humilité et repentance de celui qui attend

Si Esaïe interpelle Dieu et souligne que c’est Dieu qui a toutes les clefs en main, il ne l’accuse pas d’être injuste, bien au contraire. Tout en exprimant la douleur face à l’absence de Dieu et le besoin ardent que Dieu mette un terme à sa punition, le prophète reconnaît la responsabilité d’un peuple qui s’est détourné de Dieu et qui n’a finalement que ce qu’il mérite. Il reste lucide et juste, conscient que le peuple d’Israël a vécu trop longtemps dans l’incrédulité :

Depuis longtemps, c’est comme si tu n’étais plus notre roi, comme si nous ne portions plus ton nom. (19a) Personne ne fait plus appel à toi, personne ne se réveille pour s’attacher à toi. (6a)

Le peuple a vécu comme un peuple païen, sans foi ni loi, sans donner à Dieu la place de roi, sans l’écouter, sans lui obéir. Ils ont vécu la plupart du temps comme s’ils ne connaissaient pas Dieu. Du coup l’exil paraît presque logique : « vous faites comme si je n’existais pas et que je ne vous avais pas tout donné, alors je vais me rendre absent et vous retirer les biens pour lesquels vous n’avez aucune gratitude ».

Le prophète en est conscient, et il ne remet pas en cause le juste jugement de Dieu. Il reconnaît même l’injustice du peuple qui invalide tout, une injustice sociale, religieuse, politique, qui recouvre tout ce que le peuple pourrait faire d’un voile de pourriture.

Nous sommes tous comme des gens impurs,  et nos meilleures actions

sont aussi dégoûtantes qu’un linge taché de sang.

Nos fautes nous rendent semblables à des feuilles mortes emportées par le vent. (5)

Ce qui fait le paradoxe de cette prière, c’est que le peuple mérite pleinement sa peine et n’a droit à aucun allègement, à aucun recours, tant il est coupable, mais le prophète s’adresse quand même à Dieu pour lui demander de faire grâce. Il demande à Dieu de revenir, de voir, d’intervenir :

SEIGNEUR, regarde du haut du ciel, le lieu saint et magnifique où tu habites, vois ce qui nous arrive. (15a) Reviens (17b)  Ah ! si tu déchirais le ciel et si tu descendais ! (19b)

Ne sois pas trop en colère, SEIGNEUR. Ne te souviens pas pour toujours de nos fautes.

Regarde, nous t’en prions, nous sommes tous ton peuple. (8)

Tout en étant lucide sur l’état spirituel du peuple, et sur sa culpabilité, le prophète ne cesse d’avoir recours à Dieu, de lui demander de mettre un terme à la peine.

Dans cette prière, nous trouvons la repentance et l’humilité de celui qui se sait indigne devant Dieu, qui n’invoque aucun droit, aucun mérite, tant il est lucide sur sa responsabilité. Toutefois, cette repentance ne s’exprime pas dans les termes habituels : le prophète ne reste pas passif, silencieusement résigné à son sort, mais il supplie tant et plus le Dieu tout-puissant de prendre pitié.

3)   L’appel à Dieu le Père, seul sauveur

Quelles sont les raisons pour demander la clémence de Dieu tout en se sachant indignes de la demander ?

Esaïe remonte à la première alliance de Dieu avec ce qui allait devenir le peuple d’Israël : l’alliance avec Abraham, père d’Isaac et de Jacob qui donne son nom – Israël – au peuple que Dieu délivre près de 500 ans plus tard ! Esaïe rappelle à Dieu qu’il s’est engagé : le jour où il a appelé Abraham (qui n’avait rien demandé) et qu’il a mis en marche son projet de bénir cet homme stérile pour que naisse de lui un peuple qui serait béni de Dieu, Dieu s’est engagé. Dieu est le Père, l’initiateur du peuple, celui qui a tout commencé, ce qui revient plusieurs fois dans le texte.

Mais toi, SEIGNEUR, tu es notre père, « notre libérateur », voilà ton nom depuis toujours. (16)

Nous sommes l’argile, et tu es le potier. Tes mains nous ont tous formés. (7)

Esaïe confronte donc Dieu à ses propres projets, à ses propres engagements : pourquoi nous avoir fait naître si tu nous abandonnes maintenant ? La raison pour demander grâce, c’est la fidélité de Dieu à lui-même, à ses décisions, malgré les ratés et les fautes du peuple : Dieu s’est engagé, et parce que c’est lui qui a conclu le contrat, il ne peut pas l’annuler sans se renier lui-même.

Esaïe évoque ainsi les engagements de Dieu, mais aussi les délivrances passées : en demandant à ce que Dieu descende du ciel et déchire el ciel, qu’il fasse trembler les montagnes et les peuples, Esaie rappelle la sortie d’Egypte, les œuvres étonnantes que Dieu a accomplies pour sauver le peuple de l’esclavage (les plaies d’Egypte, la traversée de la mer) ainsi que ce moment extraordinaire où Dieu s’est révélé au peuple sur la montagne du Sinaï, dans le tonnerre et le feu. Dieu est capable d’intervenir, le passé en est la preuve.

Enfin, Esaïe rappelle à Dieu son identité :

Aucun autre dieu que toi n’agit de cette façon pour ceux qui ont confiance en lui.

Non, personne n’en a jamais entendu parler, personne ne l’a jamais appris,

aucun œil ne l’a jamais vu.

4Tu viens à la rencontre de ceux qui pratiquent la justice avec joie,

qui se souviennent de toi pour suivre ton chemin. (3-4a)

Dieu se tourne vers ceux qui se tournent vers lui, il répond à celui qui appelle, il ouvre à celui qui frappe : il est compatissant, prêt à écouter, prêt à répondre, d’abord à celui qui pratique la justice, mais Esaïe ose espérer que la compassion de Dieu atteindra aussi celui qui est injuste, qui le reconnaît et qui souhaite trouver la justice, qui souhaite revenir sans trop savoir comment sur le bon chemin.

Conclusion

Dans cette période de l’Avent, nous ne sommes pas en exil, nous ne sommes pas tous éprouvés ou punis. En rappelant l’horreur de l’absence de Dieu, cette prière nous invite à rechercher avec ardeur, à mettre toute notre énergie à appeler Dieu dans notre vie. Elle nous rappelle que l’amour de Dieu n’est pas un dû, pour nous qui sommes faibles et bien souvent injustes aux yeux de Dieu. Pourtant, l’espoir demeure, à cause de l’identité de Dieu : il est celui qui bénit, celui qui délivre, celui qui aime, celui qui intervient. Dieu est juste et compatissant, et parce qu’il est fidèle à lui-même et à son amour pour nous, nous avons toujours une porte d’entrée, un accès à Dieu. Sa compassion, Dieu l’a manifestée d’une manière étonnante, inouïe, en envoyant son propre fils mourir sur la croix pour nous sauver de notre injustice. C’est un fait. Quel que soit le point où nous sommes, quelle que soit notre responsabilité pour notre situation, si nous invoquons le Seigneur et si nous faisons appel à sa miséricorde, Dieu nous répondra parce qu’il s’est engagé envers nous en Jésus-Christ, par amour, par pure grâce. Approchons-nous donc de lui avec humilité et confiance !




« C’est à moi que vous l’avez fait ! »

Brebis-boucs-Appolinaire-le-Neuf-RavenneLecture biblique : Matthieu 25.31-46

Je ne sais pas vous, mais moi, quand je lis ce texte, je suis mal à l’aise… J’ai l’impression qu’il me dit que je n’en fait pas assez pour aider, accueillir, visiter ceux qui ont besoin de moi ! Le malaise est légitime : on ne peut jamais avoir la conscience tranquille face à la misère qui nous entoure, au près comme au loin.

De plus, il y a un autre malaise, dans l’histoire elle-même. Tout le monde est étonné par ce que dit Jésus. Autant ceux qui reçoivent des éloges que ceux qui reçoivent des reproches. Tous disent : « Ah bon ? Mais on ne t’a pas vu ! » Si les premiers s’en réjouissent, les seconds s’en mordent les doigts…

Souvent, les paroles de Jésus nous dérangent, nous interpellent ou nous bousculent. Mais ce n’est jamais juste pour nous mettre mal à l’aise. Il y a toujours une intention positive, pour nous faire progresser, nous faire avancer avec le Seigneur. Alors, comment faire, ici, pour aller au-delà du malaise ?

 
Discerner Jésus dans notre quotidien

Jésus parle de son retour et du grand jugement qui lui est associé. Bien-sûr qu’il s’agit d’un événement futur, décrit de façon imagée avec un roi qui siège sur son trône et qui fait le tri entre des brebis et des boucs. Mais la façon dont Jésus en parle, et en particulier la chute de l’histoire, nous invite moins à porter notre regard sur l’avenir qu’à changer notre regard sur le présent.

Dans ce sens, Jésus et bien dans le prolongement des prophètes qui l’ont précédé. Avant de nous révéler l’avenir, les prophéties bibliques nous interpellent sur notre comportement présent.

Or, la grande surprise, pour tous les protagonistes de cette histoire, c’est la révélation que Jésus était là où ils ne l’avaient pas vu… et peut-être là où ils ne l’attendaient pas ! Car si Jésus, au jour du Jugement, apparaît glorieux tel un roi sur son trône, aujourd’hui il est avec les plus petits, ceux qu’on remarque à peine ou qu’on préfère ignorer. Il les appelle même ses frères !

Aujourd’hui, Jésus est frère de ceux qui souffrent, de ceux qui ont faim et soif, des étrangers, des démunis, des malades et des prisonniers. Il est frère des réfugiés qui fuient la guerre ou la persécution dans leur pays. Il est frère des immigrés qui se retrouvent en centres de rétention. Il est frère des SDF qui dorment dans nos rues. Il est frère des personnes âgées dans les maisons de retraite qui ne reçoivent jamais de visite.

Lui-même est né dans une étable parce qu’il n’y avait pas de place pour l’accueillir, il a été ignoré, rejeté par les siens. Il a été prisonnier, nu et abandonné. Il est mort, crucifié, condamné alors qu’il était innocent. Aujourd’hui, il est frère des petits, ceux qu’on remarque à peine ou qu’on préfère ignorer.

Voilà où nous devons chercher Jésus-Christ aujourd’hui… Dans ces « petits » qui nous entourent et ont besoin de nous.

On est loin d’un discours triomphaliste pour rencontrer Jésus dans l’effervescence d’une louange dynamique, dans la ferveur d’une prédication éloquente ou dans le zèle d’une évangélisation passionnée.

Je ne dis pas, évidemment, que la louange, la prédication et l’évangélisation n’ont pas d’importance, ni même que ce ne soit pas des lieux où trouver le Christ aujourd’hui. Je dis simplement, à la suite de notre texte, que Jésus nous attend aussi ailleurs. Dans des lieux et des postures bien plus modestes.

 
Valoriser nos actes de générosité

Une autre façon de voir dans ce texte une interpellation de notre présent, c’est de souligner que les paroles de Jésus révèlent la véritable nature, et les motivations, des actes des uns et des autres. Et du coup, ces paroles n’ont pas la même saveur pour les uns ou pour les autres.

Une saveur insoupçonnée

Elles ont une saveur insoupçonnée pour les premiers. Une sorte d’effet rétroactif. Ce qu’ils ont fait gratuitement, simplement, sans arrière pensée et avec pour seule motivation la bonté, la solidarité, la fraternité, avait en réalité une portée bien plus grande, qu’ils ne soupçonnaient pas. Ce qu’ils ont fait à ces « petits », c’est à Jésus qu’ils l’ont fait !

C’est finalement une façon de valoriser les simples actes de générosité et de partage du quotidien. Ils ont de la valeur. Nos actes les plus modestes peuvent avoir une valeur bien supérieure à ce que nous imaginons.

On est bien dans l’esprit de l’Évangile : le Royaume de Dieu se manifeste souvent dans de petites choses, dans la simplicité et l’humilité.

Un goût amer

Mais les paroles de Jésus ont un goût amer pour les seconds. Ils sont surpris, eux aussi, mais négativement. Dans ses reproches, Jésus ne vise pas seulement les insensibles égocentriques qui ne pensent qu’à leur pomme. Ceux-là, évidemment, sont concernés au premier chef.

On peut considérer que les seconds ont pu visiter des malades et aider des nécessiteux. Mais peut-être en faisant le tri, en choisissant ceux qui méritaient leur compassion… Un détail du texte me paraît significatif. Il y a une petite différence entre le verset 40 et le verset 45. Au verset, 40, Jésus parle de « l’un de mes frères, l’un de ces petits ». Au verset 45, Jésus dit seulement « l’un de ces petits », il ne les nomme plus « ses frères ». Pourtant, ce sont bien les mêmes personnes qui sont désignées. Il y a peut-être là un indice que la générosité des seconds était sélective. Ils ont bien aidé, mais seulement ceux qu’ils considéraient comme les frères de Jésus. Des nécessiteux qui méritaient leur aide, ou des aides dont ils pourraient finalement retirer quelque chose, ne serait-ce qu’une bonne conscience…

En un mot, les paroles de Jésus ici doivent interpeller nos motivations à faire le bien. Une générosité intéressée finira toujours par laisser un goût amer. Une générosité simple et naturelle, sans arrière-pensée, finira toujours par nous réserver de bonnes surprises.

 
Conclusion

Le malaise a-t-il été dissipé ? En partie seulement, peut-être… Et c’est bien qu’il en soit ainsi ! Car ce texte doit garder sa force d’interpellation. Il n’est pas là pour nous caresser dans le sens du poil et nous donner bonne conscience. Mais il n’est pas là non plus simplement pour nous faire peur et nous mettre la pression.

Il nous invite, aujourd’hui, à discerner le Christ là où on l’attendrait pas forcément. Auprès des humbles, des petits, des nécessiteux.

Il y a bien un mise en garde contre une charité intéressée, une bonté qui cache des motifs bien égoïstes. Dans ce cas, les paroles de Jésus doivent garder leur saveur amère…

Mais il y a aussi une promesse pour les actes de bonté du quotidien, simples et naturels. Sans arrière-pensée. C’est dans ces petites choses que le Christ nous donne rendez-vous. C’est là que nous pouvons le rencontrer.




L’étrange vœu de Jephté (Jg 11.29-40)

Je vous invite ce matin à ouvrir la Parole de Dieu dans le livre des Juges, livre qui est proposé à la lecture en ce moment par le guide de lecture de la Bible. Les juges se situent dans les siècles entre Moise et le roi David. Après l’exode, le peuple d’Israël, libéré d’Egypte, atteint le pays promis par Dieu et s’y installe. Seulement, les peuples païens qui habitent ce pays oppriment régulièrement Israël, et Dieu appelle des libérateurs, que la Bible nomme « juges », pour délivrer son peuple de cette oppression. Le texte que je vous propose de méditer ce matin est un épisode de Jephté, un des derniers juges : c’est peut-être le texte le plus troublant, choquant même. Lisons dans le livre des Juges, 11.29-40. Lecture

Ce texte est étonnant : nous avons affaire à un des rares cas de sacrifice humain dans la Bible. Le sacrifice est la mise en œuvre d’un vœu au Seigneur qui semble garantir la victoire. L’épisode s’appesantit sur le drame, sur la tragédie, et on a l’impression que l’auteur insiste sur le fait que la fille de Jephté était fille unique, vierge, et pourrait-on dire innocente. Pour le croyant, cette situation quasiment inacceptable est empirée par l’absence de tout commentaire ou remarque. Est-ce que Jephté a eu raison ? pourquoi Dieu l’a-t-il fait gagner s’il savait que la fille serait sacrifiée ?

1)   Jephté : le libérateur victorieux

Pour bien comprendre ce texte, je pense qu’il faut d’abord se rappeler la dynamique du livre des juges. Après leur installation dans le pays promis, Canaan, les Israélites se retrouvent à cohabiter avec les peuples autochtones, qui sont païens : ils croient en plusieurs dieux et pratiquent des rites abominables aux yeux de Dieu. Or, le peuple d’Israël commence à se laisser influencer par ses voisins, et se détourne de Dieu – Dieu qui les a quand même libérés d’Égypte et leur a donné un pays à habiter ! – Israël se détourne de la loi, qui exprime la volonté de Dieu, et adopte les pratiques et les croyances païennes. Devant cette rébellion, Dieu arrête de les protéger des attaques militaires, et Israël est battu par un peuple païen. Quand l’oppression devient insupportable, le peuple crie à Dieu et demande son aide : Dieu écoute et envoie un libérateur, un « juge ». Celui-ci triomphe sur les ennemis, libère Israël et pendant quelques décennies, le peuple revient vers Dieu. Le problème, c’est qu’à chaque fois, ça recommence, et un cercle vicieux s’installe : le peuple se détourne, il est opprimé, il se plaint à Dieu, Dieu envoie un libérateur, il y a la paix quelques années, puis Israël se détourne à nouveau, est opprimé etc. etc.

L’histoire de Jephté commence au début du chap.11 et décrit comment Jephté devient un libérateur, un chef militaire pour les tribus du NE, Manassé et Galaad. Ces deux tribus sont opprimées par leurs voisins, les Ammonites. Notre texte arrive à la fin du cycle, au moment où Jephté va affronter les Ammonites et libérer Israël. Souvent, avant la victoire militaire, les libérateurs choisis reçoivent une puissance particulière qui vient de Dieu, et qui leur assure la réussite. Ici, c’est au v.29

29 Alors le souffle du Seigneur fut sur Jephté.

Cela montre que Jephté est bien un juge soutenu par Dieu. Jephté gagne donc la bataille sur vingt villes, essentiellement à la frontière entre les tribus d’Israël et le pays d’Ammon. [pause] Le fait que Dieu lui-même guide Jephté et lui livre ses ennemis confirme la présence de l’Esprit de Dieu. Cette victoire militaire, permise par Dieu, marque donc, normalement, la fin du cycle habituel dans le livre des juges, puisqu’Israël est maintenant délivré.

Pourtant vous avez remarqué que notre histoire rebondit, qu’il y a comme un décrochage par rapport au schéma attendu. En fait, la victoire militaire, qui devrait être le point final à notre récit, relance le suspense et crée un nouveau problème : Jephté va-t-il accomplir son vœu ? C’est ce problème qui attire maintenant notre attention.

2)   Le sacrifice humain : un scandale

Voici le vœu que Jephté a fait avant de commencer la bataille :

Jephté fit un vœu au Seigneur; il dit : Si vraiment tu me livres les Ammonites, 31 quiconque sortira des portes de ma maison à ma rencontre, lorsque je reviendrai sera pour le Seigneur, et je l’offrirai en sacrifice.

Or, quand Jephté revient, c’est sa fille qui sort en premier. Le vœu est accompli : la fille de Jephté est sacrifiée v.39

Au bout des deux mois, elle revint vers son père, et il s’acquitta sur elle du vœu qu’il avait fait

On ne peut pas éviter le côté scandaleux de cette histoire. C’est quand même un sacrifice humain ! Dans la Bible ! La mort d’une jeune fille innocente tuée par les mains de son père ! Et personne ne semble s’y opposer, ni le peuple, ni Dieu, ni même l’auteur du texte qui ne fait aucun commentaire, comme si tout était normal. Ce silence ne doit pas nous égarer : précédemment, dans le désert, quand Dieu a dicté à Israël la loi, Dieu a formellement interdit tout sacrifice humain, et surtout celui des enfants ! Dieu déteste ces sacrifices au point que plus tard, par la bouche du prophète Jérémie, il menace Israël de les déporter justement parce qu’ils ont fait des sacrifices d’enfants, comme dans la religion païenne.

Petite parenthèse : L’épisode du sacrifice d’Isaac vous est peut-être venu à l’esprit. C’est vrai qu’il y a quelques ressemblances. Cependant, la différence avec Abraham, c’est que Dieu lui avait demandé de sacrifier son fils unique, Isaac, et au moment fatal, Dieu l’a remplacé par un bélier. Dieu n’a jamais prévu qu’Isaac soit tué, mais il voulait entre autres tester la foi d’Abraham et sa reconnaissance : Abraham était-il capable d’avoir confiance et de rendre à Dieu ce que Dieu lui avait donné ?

Jamais Dieu ne demande de sacrifier un être humain : ce sont des pratiques païennes, perverties, éloignées de la volonté du Dieu vivant. Là, Jephté propose presque naturellement d’offrir quelqu’un en sacrifice, comme si c’était normal, et même ce qu’il pouvait offrir de mieux. Il ne promettait pas n’importe qui : il faut se rappeler qu’au retour du guerrier vainqueur, ce n’était ni la cuisinière ni le gardien de bœufs qui venait l’accueillir, mais ses proches : sa femme, sa mère, ses filles… Jephté savait donc, quelque part, que son vœu allait toucher qqn qui lui était cher !

Alors pourquoi ce vœu qui ne peut que déplaire à Dieu ? Je crois que le libérateur d’Israël était plus influencé par le monde païen qu’il ne le pensait… il ignorait la loi, et pensait honorer Dieu avec des pratiques abominables ! il prenait le Dieu vivant, Yhwh, pour un dieu païen ! c’est comme si nous, chrétiens, nous dansions autour d’un totem pour honorer Dieu ou, plus occidental, que nous laissions la loi du plus fort l’emporter dans les relations fraternelles, que le plus important dans l’église c’est l’argent ou le pouvoir…

Cette confusion entre les valeurs ambiantes et ce que Dieu demande nous concerne tout autant que Jephté ! Nous sommes inévitablement influencés par notre culture, et ce texte attire notre attention sur le danger d’appeler bien ce qui est mal. C’est en consultant, en méditant, en cherchant à comprendre la volonté de Dieu que nous connaîtrons ce qui est bien et que nous saurons de faire le tri.

Revenons à Jephté : il a fait son vœu, vaincu les ennemis, et rentre. Quand sa fille sort, le temps s’arrête ! La victoire se transforme en deuil ! C’est d’autant plus affreux que Jephté n’a pas d’autre enfant, ce que le texte met en valeur : sa famille s’éteindrait toute entière avec la mort de sa fille vierge. Un dilemme se présente : accomplir ou pas le vœu ! Jephté trahira soit Dieu soit sa propre chair. Jephté choisit de tenir sa promesse, et accomplit son vœu, ce qui semble être à son honneur, puisqu’il a mis Dieu au premier plan. Après tout, les vœux dans la Bible ne peuvent quasiment jamais être annulés. D’ailleurs, vous voyez que la fille de Jephté se soumet courageusement à son destin, justement parce que le vœu est impératif : il ne lui vient pas à l’esprit qu’on puisse reprendre la parole donnée ! On ne se parjure pas devant Dieu. Jephté semble donc faire le bon choix.

Mais, il y a un mais. Les sacrifices humains déplaisent à Dieu : en réalité c’est un autre dilemme qui se pose : faut-il respecter l’engagement, le vœu, ou l’interdiction de sacrifices humains ? Il me semble que le cas de Jephté nous présente un problème de discernement, de sagesse. Toute la loi est bonne et reflète la volonté de Dieu : rien dans la loi ne doit être transgressé. Cependant, dans une situation compliquée avec des conflits d’intérêts, nous sommes appelés à discerner les priorités. Ce n’est pas pour rien que les 10 commandements sont à part du reste de la loi, ce n’est pas pour rien que Jésus affirme que le commandement le plus important, c’est aimer Dieu, et son prochain. L’essentiel se distingue du secondaire, et tout n’est pas au même niveau. Bien sûr, il ne faut pas négliger les détails pour autant, mais il est bon, dans une situation difficile, de se demander quelle est la priorité. Dans un conflit au travail ou en famille : faut-il avoir raison, avoir le dernier mot, quitte à blesser l’autre ou à mettre en péril notre relation ? pareil dans un conflit d’église : est-ce que je dois marquer des points dans le débat, OU chercher le mieux pour l’autre et pour moi ? Parfois se posent des problèmes éthiques : admettons qu’un nouveau venu arrive, mais que ce soit un dealer par exemple, devrions-nous le rejeter au nom de son péché ou l’accueillir et essayer de l’aider à cheminer ? Quand Paul nous exhorte, en 1 Co 13, à mettre l’amour au premier plan de notre vie, je crois qu’il nous montre lui aussi qu’il y a des priorités dans la volonté de Dieu. Il me semble qu’ici Jephté a respecté la charte du vœu, c’était bien, mais il a transgressé le cœur de la loi en sacrifiant sa fille. Il s’est trompé de priorité.

3)   Le vœu : un marchandage

J’aimerais encore méditer avec vous sur une des arêtes du récit. Cette histoire nous interpelle sur le plan moral : elle nous avertit du danger de confondre les valeurs du monde avec celles de Dieu, et elle nous encourage à mieux connaître Dieu et ce qu’il aime pour prendre les meilleures décisions. Mais cette histoire nous enseigne aussi sur le plan spirituel, sur le plan de notre relation avec Dieu. L’auteur attire notre attention sur le vœu en lui-même : v.39, à la conclusion de l’histoire, ce n’est pas le sacrifice, mais le vœu accompli qui est mis au 1er plan. Le vœu lui-même nous interpelle. Jephté, juste avant la bataille, a rassemblé ses troupes, et il est devant la zone de combat. Il prend peur, ou alors il doute, et pour se rassurer, il fait un vœu. C’est la première fois depuis qu’il a été présenté dans la Bible qu’il s’adresse directement à Dieu. Par ce vœu, il cherche une garantie supplémentaire pour gagner. Pourtant, nous, nous savons que l’Esprit est sur lui, et que victoire il y aura : Jephté est sur les bons rails pour réussir sa mission. Cependant il doute, d’un doute universel : vais-je y arriver ? que me réserve l’avenir ? Comment me sortir de mes problèmes ? Est-ce que Dieu est là au moins, quand ma vie est en jeu ?

Alors ce vœu tente de rajouter une garantie. Et on peut y voir une manière un peu perverse de manipuler Dieu, de négocier avec lui. Vous voyez, Dieu n’a pas besoin de sacrifices, il n’a pas besoin de nos prières, de jeûne ou d’argent. Nous ne pouvons rien lui offrir dont il ait besoin ! Pas de troc avec lui, pas de marchandage ! Si Dieu nous bénit, c’est par amour, et non par intérêt ! La signification de la grâce divine, c’est justement que son amour est gratuit : nous ne le méritons, nous ne l’achetons pas ! Attention, Dieu accepte avec plaisir l’expression de notre amour, de notre service, de notre obéissance mais comme un remerciement et pas comme un paiement ou un pot-de-vin !

Sachant cela, pourquoi marchander avec Dieu ? Par désir de garantie mais aussi par désir de maîtriser l’avenir. Submergé par l’anxiété dans une situation qui met en jeu sa vie, Jephté ne choisit pas la confiance en un Dieu tout-puissant, fidèle et bienveillant, mais au contraire il essaie de faire entrer Dieu dans son jeu, d’en faire un atout, un joker. Et en faisant ça, il perd tout : sa fille, l’espoir d’une famille. Ça va rarement aussi loin pour nous, je l’espère en tout cas, mais quand nous choisissons de devenir les maîtres à la place de Dieu et de le tordre pour le faire entrer dans nos plans, quand nous choisissons de traiter Dieu comme un outil, comme un génie dans sa lampe, eh bien nous nous privons d’une relation vivante avec lui, nous l’empêchons de nous transformer profondément, de nous libérer du mal.

Dieu est un Dieu qui délivre, et non pas un tyran : choisissons, par la foi, de le suivre sur ce chemin de vie.

Je vous invite ce matin à ouvrir la Parole de Dieu dans le livre des Juges, livre qui est proposé à la lecture en ce moment par le guide de lecture de la Bible. Les juges se situent dans les siècles entre Moise et le roi David, pour simplifier. Après l’exode, le peuple d’Israël, libéré d’Egypte, atteint le pays promis par Dieu et s’y installe. Seulement, les peuples païens qui habitent ce pays oppriment régulièrement Israël, et Dieu appelle des libérateurs, que la Bible nomme « juges », pour délivrer son peuple de cette oppression. Le texte que je vous propose de méditer ce matin est un épisode de Jephté, un des derniers juges : c’est peut-être le texte le plus troublant, choquant même. Lisons dans le livre des Juges, 11.29-40. Lecture

Ce texte est étonnant : nous avons affaire à un des rares cas de sacrifice humain dans la Bible. Le sacrifice est la mise en œuvre d’un vœu au Seigneur qui semble garantir la victoire. L’épisode s’appesantit sur le drame, sur la tragédie, et on a l’impression que l’auteur insiste sur le fait que la fille de Jephté était fille unique, vierge, et pourrait-on dire innocente. Pour le croyant, cette situation quasiment inacceptable est empirée par l’absence de tout commentaire ou remarque. Est-ce que Jephté a eu raison ? pourquoi Dieu l’a-t-il fait gagner s’il savait que la fille serait sacrifiée ?

1)   Jephté : le libérateur victorieux

Pour bien comprendre ce texte, je pense qu’il faut d’abord se rappeler la dynamique du livre des juges. Après leur installation dans le pays promis, Canaan, les Israélites se retrouvent à cohabiter avec les peuples autochtones, qui sont païens : ils croient en plusieurs dieux et pratiquent des rites abominables aux yeux de Dieu. Or, le peuple d’Israël commence à se laisser influencer par ses voisins, et se détourne de Dieu – Dieu qui les a quand même libérés d’Égypte et leur a donné un pays à habiter ! – Israël se détourne de la loi, qui exprime la volonté de Dieu, et adopte les pratiques et les croyances païennes. Devant cette rébellion, Dieu arrête de les protéger des attaques militaires, et Israël est battu par un peuple païen. Quand l’oppression devient insupportable, le peuple crie à Dieu et demande son aide : Dieu écoute et envoie un libérateur, un « juge ». Celui-ci triomphe sur les ennemis, libère Israël et pendant quelques décennies, le peuple revient vers Dieu. Le problème, c’est qu’à chaque fois, ça recommence, et un cercle vicieux s’installe : le peuple se détourne, il est opprimé, il se plaint à Dieu, Dieu envoie un libérateur, il y a la paix quelques années, puis Israël se détourne à nouveau, est opprimé etc. etc.

L’histoire de Jephté commence au début du chap.11 et décrit comment Jephté devient un libérateur, un chef militaire pour les tribus du NE, Manassé et Galaad. Ces deux tribus sont opprimées par leurs voisins, les Ammonites. Notre texte arrive à la fin du cycle, au moment où Jephté va affronter les Ammonites et libérer Israël. Souvent, avant la victoire militaire, les libérateurs choisis reçoivent une puissance particulière qui vient de Dieu, et qui leur assure la réussite. Ici, c’est au v.29

29 Alors le souffle du Seigneur fut sur Jephté.

Cela montre que Jephté est bien un juge soutenu par Dieu. Jephté gagne donc la bataille sur vingt villes, essentiellement à la frontière entre les tribus d’Israël et le pays d’Ammon. [pause] Le fait que Dieu lui-même guide Jephté et lui livre ses ennemis confirme la présence de l’Esprit de Dieu. Cette victoire militaire, permise par Dieu, marque donc, normalement, la fin du cycle habituel dans le livre des juges, puisqu’Israël est maintenant délivré.

Pourtant vous avez remarqué que notre histoire rebondit, qu’il y a comme un décrochage par rapport au schéma attendu. En fait, la victoire militaire, qui devrait être le point final à notre récit, relance le suspense et crée un nouveau problème : Jephté va-t-il accomplir son vœu ? C’est ce problème qui attire maintenant notre attention.

2)   Le sacrifice humain : un scandale

Voici le vœu que Jephté a fait avant de commencer la bataille :

Jephté fit un vœu au Seigneur; il dit : Si vraiment tu me livres les Ammonites, 31 quiconque sortira des portes de ma maison à ma rencontre, lorsque je reviendrai sera pour le Seigneur, et je l’offrirai en sacrifice.

Or, quand Jephté revient, c’est sa fille qui sort en premier. Le vœu est accompli : la fille de Jephté est sacrifiée v.39

Au bout des deux mois, elle revint vers son père, et il s’acquitta sur elle du vœu qu’il avait fait

On ne peut pas éviter le côté scandaleux de cette histoire. C’est quand même un sacrifice humain ! Dans la Bible ! La mort d’une jeune fille innocente tuée par les mains de son père ! Et personne ne semble s’y opposer, ni le peuple, ni Dieu, ni même l’auteur du texte qui ne fait aucun commentaire, comme si tout était normal. [pause] Ce silence ne doit pas nous égarer : précédemment, dans le désert, quand Dieu a dicté à Israël la loi, Dieu a formellement interdit tout sacrifice humain, et surtout celui des enfants ! Dieu déteste ces sacrifices au point que plus tard, par la bouche du prophète Jérémie, il menace Israël de les déporter justement parce qu’ils ont fait des sacrifices d’enfants, comme dans la religion païenne.

Petite parenthèse : L’épisode du sacrifice d’Isaac vous est peut-être venu à l’esprit. C’est vrai qu’il y a quelques ressemblances. Cependant, la différence avec Abraham, c’est que Dieu lui avait demandé de sacrifier son fils unique, Isaac, et au moment fatal, Dieu l’a remplacé par un bélier. Dieu n’a jamais prévu qu’Isaac soit tué, mais il voulait entre autres tester la foi d’Abraham et sa reconnaissance : Abraham était-il capable d’avoir confiance et de rendre à Dieu ce que Dieu lui avait donné ?

Jamais Dieu ne demande de sacrifier un être humain : ce sont des pratiques païennes, perverties, éloignées de la volonté du Dieu vivant. Là, Jephté propose presque naturellement d’offrir quelqu’un en sacrifice, comme si c’était normal, et même ce qu’il pouvait offrir de mieux. Il ne promettait pas n’importe qui : il faut se rappeler qu’au retour du guerrier vainqueur, ce n’était ni la cuisinière ni le gardien de bœufs qui venait l’accueillir, mais ses proches : sa femme, sa mère, ses filles… Jephté savait donc, quelque part, que son vœu allait toucher qqn qui lui était cher !

Alors pourquoi ce vœu qui ne peut que déplaire à Dieu ? Je crois que le libérateur d’Israël était plus influencé par le monde païen qu’il ne le pensait… il ignorait la loi, et pensait honorer Dieu avec des pratiques abominables ! il prenait le Dieu vivant, Yhwh, pour un dieu païen ! c’est comme si nous, chrétiens, nous dansions autour d’un totem pour honorer Dieu ou, plus occidental, que nous laissions la loi du plus fort l’emporter dans les relations fraternelles, que le plus important dans l’église c’est l’argent ou le pouvoir…

Cette confusion entre les valeurs ambiantes et ce que Dieu demande nous concerne tout autant que Jephté ! Nous sommes inévitablement influencés par notre culture, et ce texte attire notre attention sur le danger d’appeler bien ce qui est mal. C’est en consultant, en méditant, en cherchant à comprendre la volonté de Dieu que nous connaîtrons ce qui est bien et que nous saurons de faire le tri.

Revenons à Jephté : il a fait son vœu, vaincu les ennemis, et rentre. Quand sa fille sort, le temps s’arrête ! La victoire se transforme en deuil ! C’est d’autant plus affreux que Jephté n’a pas d’autre enfant, ce que le texte met en valeur : sa famille s’éteindrait toute entière avec la mort de sa fille vierge. Un dilemme se présente : accomplir ou pas le vœu ! Jephté trahira soit Dieu soit sa propre chair. Jephté choisit de tenir sa promesse, et accomplit son vœu, ce qui semble être à son honneur, puisqu’il a mis Dieu au premier plan. Après tout, les vœux dans la Bible ne peuvent quasiment jamais être annulés. D’ailleurs, vous voyez que la fille de Jephté se soumet courageusement à son destin, justement parce que le vœu est impératif : il ne lui vient pas à l’esprit qu’on puisse reprendre la parole donnée ! On ne se parjure pas devant Dieu. Jephté semble donc faire le bon choix.

Mais, il y a un mais. Les sacrifices humains déplaisent à Dieu : en réalité c’est un autre dilemme qui se pose : faut-il respecter l’engagement, le vœu, ou l’interdiction de sacrifices humains ? Il me semble que le cas de Jephté nous présente un problème de discernement, de sagesse. Toute la loi est bonne et reflète la volonté de Dieu : rien dans la loi ne doit être transgressé. Cependant, dans une situation compliquée avec des conflits d’intérêts, nous sommes appelés à discerner les priorités. Ce n’est pas pour rien que les 10 commandements sont à part du reste de la loi, ce n’est pas pour rien que Jésus affirme que le commandement le plus important, c’est aimer Dieu, et son prochain. L’essentiel se distingue du secondaire, et tout n’est pas au même niveau. Bien sûr, il ne faut pas négliger les détails pour autant, mais il est bon, dans une situation difficile, de se demander quelle est la priorité. Dans un conflit au travail ou en famille : faut-il avoir raison, avoir le dernier mot, quitte à blesser l’autre ou à mettre en péril notre relation ? pareil dans un conflit d’église : est-ce que je dois marquer des points dans le débat, OU chercher le mieux pour l’autre et pour moi ? Parfois se posent des problèmes éthiques : admettons qu’un nouveau venu arrive, mais que ce soit un dealer par exemple, devrions-nous le rejeter au nom de son péché ou l’accueillir et essayer de l’aider à cheminer ? Quand Paul nous exhorte, en 1 Co 13, à mettre l’amour au premier plan de notre vie, je crois qu’il nous montre lui aussi qu’il y a des priorités dans la volonté de Dieu. Il me semble qu’ici Jephté a respecté la charte du vœu, c’était bien, mais il a transgressé le cœur de la loi en sacrifiant sa fille. Il s’est trompé de priorité.

3)   Le vœu : un marchandage

J’aimerais encore méditer avec vous sur une des arêtes du récit. Cette histoire nous interpelle sur le plan moral : elle nous avertit du danger de confondre les valeurs du monde avec celles de Dieu, et elle nous encourage à mieux connaître Dieu et ce qu’il aime pour prendre les meilleures décisions. Mais cette histoire nous enseigne aussi sur le plan spirituel, sur le plan de notre relation avec Dieu. L’auteur attire notre attention sur le vœu en lui-même : v.39, à la conclusion de l’histoire, ce n’est pas le sacrifice, mais le vœu accompli qui est mis au 1er plan. Le vœu lui-même nous interpelle. Jephté, juste avant la bataille, a rassemblé ses troupes, et il est devant la zone de combat. Il prend peur, ou alors il doute, et pour se rassurer, il fait un vœu. C’est la première fois depuis qu’il a été présenté dans la Bible qu’il s’adresse directement à Dieu. Par ce vœu, il cherche une garantie supplémentaire pour gagner. Pourtant, nous, nous savons que l’Esprit est sur lui, et que victoire il y aura : Jephté est sur les bons rails pour réussir sa mission. Cependant il doute, d’un doute universel : vais-je y arriver ? que me réserve l’avenir ? Comment me sortir de mes problèmes ? Est-ce que Dieu est là au moins, quand ma vie est en jeu ?

Alors ce vœu tente de rajouter une garantie. Et on peut y voir une manière un peu perverse de manipuler Dieu, de négocier avec lui. Vous voyez, Dieu n’a pas besoin de sacrifices, il n’a pas besoin de nos prières, de jeûne ou d’argent. Nous ne pouvons rien lui offrir dont il ait besoin ! Pas de troc avec lui, pas de marchandage ! Si Dieu nous bénit, c’est par amour, et non par intérêt ! La signification de la grâce divine, c’est justement que son amour est gratuit : nous ne le méritons, nous ne l’achetons pas ! Attention, Dieu accepte avec plaisir l’expression de notre amour, de notre service, de notre obéissance mais comme un remerciement et pas comme un paiement ou un pot-de-vin !

Sachant cela, pourquoi marchander avec Dieu ? Par désir de garantie mais aussi par désir de maîtriser l’avenir. Submergé par l’anxiété dans une situation qui met en jeu sa vie, Jephté ne choisit pas la confiance en un Dieu tout-puissant, fidèle et bienveillant, mais au contraire il essaie de faire entrer Dieu dans son jeu, d’en faire un atout, un joker. Et en faisant ça, il perd tout : sa fille, l’espoir d’une famille. Ça va rarement aussi loin pour nous, je l’espère en tout cas, mais quand nous choisissons de devenir les maîtres à la place de Dieu et de le tordre pour le faire entrer dans nos plans, quand nous choisissons de traiter Dieu comme un outil, comme un génie dans sa lampe, eh bien nous nous privons d’une relation vivante avec lui, nous l’empêchons de nous transformer profondément, de nous libérer du mal.

Dieu est un Dieu qui délivre, et non pas un tyran : choisissons, par la foi, de le suivre sur ce chemin de vie.