Ceci n’est pas un jeûne !

Lecture biblique : Esaïe 58.1-10

En relisant ce texte, j’ai pensé à ce tableau du peintre belge surréaliste René Magritte :

« Ceci n’est pas une pipe ! »

On pourrait dire un peu la même chose ici : « Ceci n’est pas un jeûne ». Et c’est étonnant… Parce que tout à l’air d’être un jeûne. Tous les jours, le peuple consulte le Seigneur. « Ils ressemblent à un peuple qui respecte la justice et qui n’abandonne pas la loi de son Dieu. » (v.2)

Et pourtant, le Seigneur dit :
« Pencher la tête comme un roseau,
mettre un habit de deuil,
se coucher dans la poussière,
est-ce que vous appelez cela un jeûne,
un jour qui me pla
ît ? » (v.5)

Ah bon ? Qu’est-ce que jeûner, sinon s’abstenir de manger pour prier ? Bref, courber la tête comme un roseau… Et quand Esaïe décrit le jeûne qui plaît à Dieu, à partir du verset 6, l’étonnement se poursuit : il ne fait mention ni du fait de s’abstenir de nourriture, ni même de prier !

Ceci n’est pas un jeûne…

Deux problèmes

Il y a donc quelque chose qui cloche… Malgré les apparences, le jeûne que le peuple d’Israël pratiquait n’était pas perçu comme tel par le Seigneur. Quel est donc le problème ?

Une vision utilitaire du jeûne et de la piété

On trouve un premier indice dans les paroles que le prophète met dans la bouche du peuple lui-même et qui sonnent comme des reproches adressés au Seigneur :
« Pourquoi jeûner si tu ne le vois pas ?
Pourquoi nous faire petits si tu ne le remarques pas ? » (
v.3)

En d’autres termes, à quoi ça sert de jeûner, si on n’obtient pas du Seigneur ce qu’on attend de lui ?

C’est une vision utilitaire du jeûne, et de la pratique religieuse en général. Le jeûne devient presque une grève de la faim, un moyen de pression sur Dieu. Il faut que notre pratique religieuse nous apporte quelque chose, qu’elle soit rentable. A quoi ça sert, le jeûne ? A quoi ça sert, de prier ? Mais on ne prie pas parce que ce serait utile… on prie d’abord pour être en relation avec le Dieu qui nous a créé et qui nous a sauvé !

Cette logique utilitaire, de rentabilité, de performance, fait curieusement écho à notre société occidentale moderne.

Et nous baignons dans cette mentalité. Pas sûr du tout que nous en soyons indemnes… Il ne fait pas de doute qu’une optique consumériste pollue notre foi. On papillonne d’église en église, parce que la prédication n’est pas assez ceci ou la louange pas assez cela. On n’est pas contents parce qu’on ne pense qu’à ce qu’une Église nous apporte sans se demander ce que nous pouvons lui apporter. On évalue nos activités avec les seules logiques d’efficacité et de performance, en oubliant un peu facilement la gratuité et le don de soi.

Une rupture entre la pratique religieuse et la vie quotidienne

Et ce n’est pas tout, il y a un autre problème : le jeûne était déconnecté de la vie quotidienne. Sans sourciller, le peuple jeûnait tout en se montrant dur envers leurs ouvriers ou en se disputant violemment avec les autres.

C’est comme si la piété pouvait être déconnectée de la vie de tous les jours. Comme si la pratique religieuse était tout ce qui intéressait le Seigneur. Comme s’il suffisait de prier correctement, ou mieux encore, de jeûner, pour que le Seigneur ferme les yeux sur les pratiques contestable du reste de notre vie. Vous pouvez être violent, injuste, infâme au quotidien mais si vous jeûnez, si vous allez à l’Église le dimanche, si vous priez en public, alors tout va bien…

Ce n’est évidemment pas la vision de notre texte. Le verdict est clair :
« Ce n’est pas en jeûnant de cette manière
que vous ferez entendre votre voix là-haut. » (
v.4)

Une solution : le jeûne qui plaît à Dieu

Alors, finalement, qu’est-ce que Dieu attend vraiment ?

« Voici le jeûne qui me plaît:
libérer les gens enchaînés injustement,
enlever le joug qui pèse sur eux,
rendre la liberté à ceux qu’on écrase,
bref, supprimer tout ce qui les rend esclaves.
C’est partager ton pain avec celui qui a faim,
loger les pauvres qui n’ont pas de maison,
habiller ceux qui n’ont pas de vêtements.
C’est ne pas te détourner de ce
lui qui est ton frère. » (v.6-7)

Ni prière, ni pratique religieuse. Le jeûne qui lui plaît, c’est le partage, la solidarité. Ça n’exclut aucunement la prière, bien-sûr. Mais une prière qui est prélude à l’action et pas coupée du reste de notre vie.

C’est le contraire d’un jeûne utilitaire, centré sur soi, ses attentes et ses besoins. C’est un jeûne qui ouvre sur les autres, les besoins de notre prochain, de celui qui est prisonnier, qui a faim ou qui est nu. Le jeûne qui plaît à Dieu, c’est celui qui nous décentre de nous-mêmes pour nous ouvrir sur notre frère et notre soeur.

Le jeûne, c’est le renoncement

Il reste une question : pourquoi Esaïe appelle-t-il cela un jeûne ? Est-ce simplement une façon d’évoquer ce qui doit accompagner la pratique du jeûne ou y a-t-il autre chose ? Est-ce que la pratique active du partage et de la solidarité serait aussi une forme de jeûne ?

Jeûner, ce n’est pas simplement sauter un ou deux repas… C’est se priver de quelque chose, pour se placer en toute humilité devant Dieu. C’est ainsi se faire petit devant le Seigneur pour reconnaître notre dépendance de lui. Au coeur du jeûne, il y a le renoncement. Or, justement, le partage et la solidarité sont une expression de ce renoncement. Parce qu’ils nous décentrent de nous-mêmes et nous ouvrent à notre prochain.

On est aux antipodes d’une logique utilitaire et consumériste. Dans notre société matérialiste, la notion de jeûne prend une ampleur particulière. Et ce texte d’Esaïe nous interpelle bien plus qu’une simple invitation à sauter un repas de temps en temps pour prier. De quoi sommes-nous prêts à nous priver pour nous ouvrir à Dieu et aux autres ?

L’exemple suprême de ce renoncement, évidemment, c’est Jésus-Christ. Ces paroles de l’épître de Paul aux Philippiens peuvent être rappelées ici :

« Ne cherchez pas votre intérêt à vous, mais cherchez l’intérêt des autres.
Entre vous, conduisez-vous comme des gens unis au Christ Jésus.
Lui, il est l’égal de Dieu, parce qu’il est Dieu depuis toujours. Pourtant, cette égalité, il n’a pas cherché à la garder à tout prix pour lui. Mais tout ce qu’il avait, il l’a laissé. Il s’est fait serviteur, il est devenu comme les hommes, et tous voyaient que c’était bien un homme. Il s’est fait plus petit encore: il a obéi jusqu’à la mort, et il est mort sur une croix ! » (Philippiens 2.4-8)

Non seulement il a renoncé à la gloire céleste mais il a renoncé à sa vie, il s’est fait notre serviteur jusqu’à sa mort sur la croix.

Conclusion

Ceci n’est pas un jeûne ! Malgré l’apparence de la piété, le peuple d’Israël auquel le prophète s’adresse ne pratiquait pas le jeûne qui plaît à Dieu. Il faut se méfier des contrefaçons…

D’une certaine façon, on peut se priver de nourriture pour prier et ne pas vraiment jeûner. De même, on peut manger, ne pas prier et pourtant, d’une certaine façon, jeûner. C’est vrai dans la mesure où jeûner, c’est avant tout se priver de quelque chose pour se  écentrer de soi-même, se faire petit devant Dieu et serviteur de notre prochain.

Du coup, l’interpellation d’Esaïe nous laisse avec cette question : De quoi sommes-nous prêts à nous priver pour nous ouvrir à Dieu et aux autres ?




L’Eglise, lieu où Dieu renverse les valeurs

1 Corinthiens 1.26-31 

De quoi sommes-nous fiers ? Où se loge notre valeur, qu’est-ce qui fait de nous « quelqu’un » ? C’est bien cette question, atemporelle, de fierté et de valeur, d’estime de soi pourrait-on dire, de reconnaissance pour soi et pour les autres, c’est donc cette question qu’aborde l’apôtre Paul lorsqu’il écrit à l’église de Corinthe dans les années 50 après Jésus-Christ. Quand Paul écrit cette lettre, il a eu vent de nombreuses divisions dans la communauté : non pas des schismes, mais des déchirures, des tensions, où les groupes tendent à entrer en compétition pour savoir qui sont les meilleurs, les plus spirituels. Qui est le plus béni, qui a les meilleurs dons, qui fait les meilleurs miracles, et Paul, dans toute sa lettre, ne cesse d’argumenter en faveur de l’unité – et vous connaissez le texte fameux de 1 Co 12 où Paul décrit l’église comme un corps où les uns et les autres se complètent dans leur diversité et forment une entité harmonieuse. De même, vous avez sûrement entendu la manière dont Paul exhorte à l’amour dans la communauté au ch.13 (texte qu’on lit souvent à des mariages, mais qui s’adresse d’abord à une église déchirée par les tensions) : l’amour est patient, il n’a pas de passion jalouse, l’amour ne se vante pas, il ne se gonfle pas d’orgueil, et il ne cherche pas son propre intérêt. Vous voyez, dans toute la lettre de Paul on sent le contexte tendu de l’église de Corinthe, où la rivalité et le désir de supériorité abîment l’unité de l’église. Paul s’attaque à cette question avec deux grands arguments : le deuxième, c’est l’amour qui transforme les différences en complémentarité, et le premier argument, dans lequel se situe notre texte de ce matin, c’est une réflexion sur la supériorité que l’on recherche.

Les faits : une communauté en contraste avec la société

Paul adopte une tactique assez directe, et il rappelle que les gens de l’église n’ont aucune supériorité à faire valoir, aucun raison de se vanter, et que l’espèce de compétition qui s’est instaurée dans l’église non seulement s’écarte de l’amour auquel nous sommes appelés, mais en plus elle n’a aucun fondement dans la communauté : autrement dit, les gens de cette église n’ont pas de quoi se vanter.

Les valeurs de la société de Corinthe

Paul fait référence à trois critères de valeur qui avaient énormément d’importance dans la ville de Corinthe, ville portuaire, marchande, cosmopolite du sud de la Grèce. Dans cette ville, on valorisait trois types de personnes : le brillant intellectuel, le sage, quelqu’un qui savait parler et manier la rhétorique, qui savait jouer avec les concepts, et persuader n’importe qui grâce à ses talents oratoires. Si le sage était bon, il finissait toujours par avoir le dernier mot et par avoir raison, quel que soit le sujet. Il s’agit moins d’un philosophe authentique que d’un beau parleur capable de transporter son auditoire.

Le deuxième type, c’est le puissant, celui qui est fort, soit par sa richesse (bien évidemment) soit par sa position professionnelle et les liens avec le pouvoir en place, l’autorité romaine, p. ex. le haut fonctionnaire, le préfet, le conseiller de tel gradé etc.

Les gens importants, c’est à la fois les puissants, les sages, et aussi tous ceux qui ont de l’influence dans la société de par leur réseau, leur famille, leurs amis, leur réputation. Ce sont les notables de la cité qui exercent une autorité informelle dans la société.

La réalité de l’église : insignifiante aux yeux du monde

Paul reprend ces trois catégories – sages, puissants, notables – pour dire aux Corinthiens : « Vous n’êtes rien de tout ça. Vous vous querellez pour savoir qui est le meilleur prédicateur, le prophète le plus spirituel, qui suit le meilleur apôtre, qui a le meilleur baptême en fonction de celui qui les a plongés dans l’eau… Vous vous querellez, mais vous êtes loin d’être les meilleurs ! Arrêtez-vous 5 minutes et rappelez-vous qui vous êtes ! Arrêtez de faire les fiers, car vous êtes loin l’élite. »

Voilà une manière un peu cavalière de remettre les pendules à l’heure : les tensions de l’église naissent d’un orgueil qui n’a aucun fondement. Il faut dire que l’église du premier siècle est effectivement loin d’être un club prestigieux : on y trouve certes quelques riches, quelques puissants, quelques propriétaires, mais la majorité de l’assemblée est composée de ceux que la société méprise : les esclaves bien sûr – qui à l’époque étaient à peine considérés comme des humains, mais plutôt comme des outils parlants – esclaves qui n’avaient aucun droit, déjà pas de citoyenneté, mais aucun droit à disposer d’eux-mêmes. Ensuite, il y a des marchands, des artisans, c’est-à-dire des personnes qui ne sont pas occupées aux nobles carrières : philosophie, droit, politique. Ce sont les seuls métiers vraiment valorisés, le reste c’est un peu des métiers de seconde zone (le commerce etc.) et alors en plus quand on travaille soi-même – c’est qu’on n’a pas assez réussi pour pouvoir mettre d’autres au travail. Et il y a des femmes, qui ont à peu près le même statut que les esclaves dans la société de l’époque.

Quand on regarde bien l’église de Corinthe, on est forcé de constater que la grosse majorité vient des classes inférieures de la société, et que cette course au prestige est plus une imitation de ce qui se fait dans la société corinthienne qu’une composante naturelle de l’église. C’est un fait, quand on regarde l’ensemble de l’église de Corinthe, c’est une église faite de petites gens et non pas d’une élite prestigieuse.

Un Dieu qui renverse les valeurs

Le choix des faibles

Paul va plus loin : si l’église est composée des petits de ce monde, ce n’est pas par hasard ou parce qu’elle a échoué, mais parce que Dieu l’a décidé. C’est Dieu lui-même qui a choisi d’avoir une église faible. Le caractère modeste de l’église est presque théologique : c’est Dieu qui a décidé d’agir à travers des petits.

C’est ce que Paul exprime en répétant à 3 reprises : Dieu a choisi des gens « fous », faibles, petits, méprisés, il va même jusqu’à dire des « riens », des nuls aux yeux du monde. Dieu a choisi, c’est sa volonté, sa décision.

Ce choix des faibles nous choque forcément un peu – pourquoi choisir ce qui est nul ? Ça n’a pas de sens ! Mais quand on regarde l’ensemble de la Bible et la manière dont Dieu s’est comporté à travers les siècles, on prend conscience que Dieu choisit très souvent les faibles. Quelques exemples : il choisit Abraham, un vieillard stérile, pour démarrer un peuple ; pour délivrer le peuple d’Israël d’Egypte, il choisit Moïse, un assassin incapable de parler en public ; comme roi de son peuple en terre promise, il choisit David, le plus jeune de 7 garçons, le plus chétif et le plus ignorant puisqu’il ne savait que garder les moutons. Et le pompon, c’est le Messie : le Sauveur de l’Humanité (avec un grand S et un grand H) meurt sur une croix parmi des vauriens.

Anéantir les prétentions humaines

Pourquoi cette passion pour les causes perdues ? Pour détruire l’orgueil et les prétentions humaines. Déjà, Dieu montre qu’il ne se laisse pas impressionner par notre compte en banque, la longueur de notre CV, ou le nombre de contacts que nous avons. Nos performances, notre réseau, nos dons, ne l’impressionnent pas. En choisissant les plus petits, il nous rappelle combien c’est ridicule de se présenter devant Dieu avec des faire-valoir – ah oui, mais moi je parle bien, moi j’aide les autres, moi je dirige 100 personnes, moi j’ai une belle maison. Et alors ? On s’adresse au créateur, à celui qui a tout pouvoir sur la terre et dans le ciel ! Dieu choisit les petits pour réduire à néant l’orgueil humain : non seulement tous mes sujets de fierté sont nuls devant le Créateur du ciel et de la terre, mais en plus, lui il connaît la noirceur de mon cœur, et il sait que malgré les paillettes qui brillent en apparence, au fond de mon cœur, je ne vaux pas grand-chose.

En choisissant les petits, Dieu démontre sans ambiguïté que le salut ne dépend pas de nos œuvres, de notre valeur, de nos qualités, mais de l’amour de Dieu seul. En sauvant des personnes qui paraissent totalement indignes d’être sauvées, Dieu montre que c’est lui qui sauve, c’est lui qui donne. Le salut n’est pas quelque chose que nous obtenons à force d’efforts, que nous arrachons à la force de nos bras, mais c’est un don gratuit de Dieu.

Une église de faibles, de petits, est la démonstration vivante que le salut vient de Dieu seul, que cette communauté ne vit que par la puissance de Dieu qui se déploie dans le creux de notre indignité.

Montrer d’où vient la vraie valeur : en Jésus-Christ

Paul exhorte donc ainsi les Corinthiens : vous n’avez pas de quoi faire les fiers, arrêtez donc les vantardises et les rivalités. Cela étant, Paul fait un jeu de mots en s’appuyant sur une citation du prophète Jérémie : si vous tenez à être fiers de quelque chose, alors soyez fiers de ce que vous avez reçu dans le Seigneur. C’est-à-dire, si vous devez tirer votre assurance de quelque chose, ne regardez pas à vos maigres performances ou à votre humble origine, mais regardez au salut glorieux que vous recevez par la grâce de Dieu. C’est de là que vient votre valeur.

Jésus-Christ est devenu votre sagesse, votre force, votre autorité, votre prestige, parce que grâce à lui, vous avez été innocentés devant Dieu, vous avez été rendus saints, vous avez été libérés, et vous êtes maintenant enfants de Dieu. Voilà votre valeur, voilà ce qui vous permet de vivre avec assurance, de vous sentir à votre place dans ce monde : l’amour de Dieu exprimé dans le sacrifice de son propre fils pour vous pardonner.

Un salut qui transforme notre sens des valeurs

Notre Dieu est un Dieu qui renverse les valeurs humaines, un peu ridicules, souvent superficielles. Nos critères d’évaluation n’ont rien à voir avec le regard de celui qui nous a créés et qui nous a sauvés : notre faiblesse ne veut pas dire que nous n’avons pas de place dans ce monde, mais que la force de Dieu peut s’exprimer dans notre vie. Plus nous sommes bas, plus nous voyons la grandeur de ce Dieu qui peut nous relever et nous ramener au plus des rangs.

Quelles sont les conséquences de ce renversement des valeurs que Dieu aime tant et qui se manifeste de manière si forte à la croix où meurt notre sauveur – avant de ressusciter – ?

D’abord, c’est ma relation avec Dieu qui est transformée. Je ne viens pas devant lui avec les mains remplies de mes œuvres, de mes réussites, de ce qui fait rêver, mais je me tiens devant lui les mains vides, sans fard, sans masque, comme je suis, faible, petite, indigne. Et avec ces mains vides, je peux recevoir l’abondance de cet amour infini. Libérée de la quête de performance, de réussite, de prestige, de reconnaissance, je suis simplement devant Dieu, portée par son amour inconditionnel.

L’onde de choc du salut transforme aussi notre relation avec les autres. Nous sommes tous de même valeur en Jésus-Christ. L’expression « nous sommes tous égaux » a peu de réalité : on n’est pas égaux selon les lieux, la famille, les moyens, la santé… Par contre, nous sommes égaux en Jésus-Christ, tous fils et filles de Dieu, également justifiés, également pardonnés, également adoptés. Du coup, la jalousie ou le mépris n’ont plus lieu d’être, si nous sommes égaux ! Au contraire, nous découvrons que nous sommes solidaires les uns des autres, de même valeur avec des dons différents, mais tous essentiels aux yeux de Dieu. Si notre valeur vient de l’amour de Dieu, les critères humains n’ont plus leur place. Nous sommes frères et sœurs, point. Les grands apprennent à être humbles, les petits se rassurent. Qui serions-nous pour mépriser celui que Dieu aime au point d’avoir sacrifié son Fils unique pour lui ?

Enfin, la prédilection de Dieu pour les petits et pour les faibles afin de révéler sa grâce et sa puissance nous fait réfléchir sur ce que nous attendons de l’église. Est-ce que nous voulons une église respectable, prestigieuse, remplie de gens bien, sages, puissants, influents ? hum… cela ressemble plutôt aux valeurs humaines. Certes, il ne s’agit pas de refuser ce qui est bon, ou de mutiler les bien-portants ! Ce qui est bon dans notre vie vient de Dieu, et nous sommes appelés à la reconnaissance pour ses bénédictions. Mais il n’empêche que Dieu nous pose avec l’église le défi de transformer nos critères d’évaluation – ce qui est d’autant plus compliqué que l’on vit dans un monde qui n’est pas très éloigné de Corinthe, et qui valorise les apparences, la réussite à tout prix, la performance outrancière.

Si l’église est le peuple que Dieu rachète par la croix honteuse du Christ, si les croyants sont ceux qui se tiennent les mains vides et reçoivent tout par grâce, alors peut-être que l’église sera humble, parfois insignifiante, parfois impuissante. Mais au cœur de cette fragilité qui nous effraie, c’est la bonté de Dieu qui rayonne.

Conclusion

Nous croyons en un Dieu qui accueille et qui sauve par pure grâce, sans se laisser aveugler par nos prétentions. Dieu aime tout homme, toute femme, et il recueille celui qui se présente humblement devant lui, qu’il soit petit ou qu’il se fasse petit. En Jésus-Christ, Dieu est descendu très bas pour pouvoir relever tous ceux qui saisiraient sa main.

L’église, peuple de rachetés, communauté de faibles qui tous, malgré les apparences, étaient indignes devant Dieu à cause de leurs fautes, l’église témoigne de la grâce de Dieu et de sa puissance. Elle témoigne aussi sur la Terre, des valeurs de Dieu, qui nous interpellent et nous transforment peu à peu.




Pour un témoignage vrai et réfléchi


Lecture biblique : 1 Pierre 3.15-17

Cette lettre de Pierre est écrite dans un contexte hostile : les premiers lecteurs de l’épître subissaient la persécution à cause de leur foi. Ça donne un relief particulier à ces paroles. Quand il s’agit de rendre compte de leur espérance, pour les premiers lecteurs de l’épître, c’était devant les tribunaux ! Notre contexte est différent, mais nous sommes aussi confrontés à une certaine hostilité parfois, des réactions qui peuvent nous mettre dans des situations inconfortables.

Et nous sommes forcément amenés à nous interroger sur notre témoignage en tant que chrétien. Que dire ? Quand ? Comment ? Ce texte va nous donner quelques clés…

Le coeur et l’esprit

Tout commence dans le coeur mais on ne doit pas en rester là. Un témoignage équilibré repose sur une foi équilibrée, qui se nourrit du coeur et de l’esprit.

Dans le coeur

Tout commence dans le coeur ! La traduction du verset 15 en français n’est pas très aisée. La version « Parole de Vie », recourt à une périphrase : « Reconnaissez dans vos coeurs que le Christ seul est saint, il est votre Seigneur. ». Mais la formule originelle est plus lapidaire, et surtout elle bouleverse l’ordre de la phrase pour mettre en évidence le mot Seigneur, en début de phrase. Littéralement, ça donne : « Seigneur, le Christ, sanctifiez dans votre coeur »

On est obligé de le formuler différemment en français… Mais l’insistance tombe bien sur le Christ reconnu comme Seigneur dans notre coeur. On pourrait traduire : « Sanctifiez dans votre coeur le Christ Seigneur. »

Ça reste encore une formule très « patois de Canaan »… Il faut la décrypter. Sanctifier, c’est consacrer, réserver la place qui est due. Et le coeur, c’est nous-mêmes, en particulier notre volonté, non pas tellement nos émotions mais le siège de nos décisions. Il s’agit donc de réserver au Christ la place centrale qui doit lui revenir dans notre vie. C’est lui le Seigneur, le maître de notre vie. Nos décisions, nos projets, nos intentions, lui sont soumis.

Il ne peut pas y avoir de témoignage efficace sans une communion personnelle avec le Christ. C’est essentiel, tant au niveau du contenu du témoignage que nous serons appelés à donner qu’au niveau de l’attitude, la façon d’apporter ce témoignage.

C’est un rappel salutaire que toutes les techniques oratoires, les trucs et astuces pour être un bon témoin efficace ne servent à rien sans une consécration personnelle au Seigneur. Être témoin de l’Évangile, ce n’est pas seulement être un VRP de l’Évangile, où il suffirait d’utiliser des techniques de vente pour que ça fonctionne ! On ne vend pas un produit quand on témoigne de l’Évangile. On transmet on message de vie dont on a fait soi-même l’expérience.

Dans l’esprit

Tout commence dans le coeur… Mais ça ne doit pas en rester là ! Pour que notre foi grandisse et s’affermisse, pour que notre témoignage soit efficace, il faut que le coeur soit relié à l’esprit. Une foi équilibrée est autant ancrée dans le coeur que dans l’esprit.

En effet, il s’agit d’être prêt à rendre compte de notre espérance, ou donner des explications comme le traduit « Parole de Vie ». Le terme grec, apologia, est utilisé pour désigner la défense qu’on est appelé à donner en réponse à une attaque. Il implique une argumentation solide. Le terme a donné le mot apologétique qui désigne en théologie la défense de la foi, et implique une argumentation solide et cohérente, faisant appel à des arguments rationnels.

Il s’agit donc d’être prêt à donner une telle réponse… Il faut s’y préparer. Nous avons besoin de réfléchir notre foi. On ne peut pas se contenter de dire : « Je suis devenu chrétien, c’est super ! » C’est un peu court… Les gens attendent d’autres réponses… Pourquoi est-ce que vous croyez ? Qu’est-ce qui vous prouve que Dieu existe ? Que Jésus est ressuscité ? Pourquoi vous auriez raison et pas les autres religions ? Etc…

Quelle place accordons-nous, dans notre vie de chrétien, à l’approfondissement de notre foi ? Quel temps consacrons-nous à la lecture de la Bible et d’ouvrage chrétiens, à la fréquentation d’études bibliques, à la participation à des séminaires ou des formations bibliques et théologiques ?

La douceur et la crainte

La douceur devant les hommes est en contraste avec leur hostilité possible. La crainte devant Dieu rappelle qu’on est à la fois témoin devant les hommes et devant Dieu.

La douceur

Être prêt, c’est bien. Mais il faut encore faire attention à la façon dont nous portons notre témoignage. Pierre qualifie l’attitude requise par deux termes : la douceur et la crainte.

La douceur tranche avec le contexte d’hostilité. Il s’agit de répondre à des attaques, mais de le faire avec douceur. Et ce n’est pas une faiblesse mais une force, parce qu’elle naît de la paix de Dieu. La douceur implique le respect de l’autre, le refus de vouloir passer en force, d’user d’agressivité et d’intrusion.

Il est sans doute utile de souligner qu’ici comme ailleurs sans doute, le témoignage est de l’ordre de la réponse. Ce n’est pas un témoignage qui s’impose par la force, c’est un témoignage qui répond aux questions. Des questions suscitées par notre attitude, notre façon de vivre. Des questions qui surgissent naturellement de nos relations avec notre prochain. Il ne s’agit pas alors de contredire nos paroles par nos actes, ou inversement. C’est sans doute cela, la « conscience pure » dont parle Pierre ici…

La crainte

Quant au respect, c’est le mot grec phobos qui est utilisé. Celui qu’on traduit souvent par « crainte » et qui traduit notre attitude de respect devant Dieu. Si la douceur concernait notre attitude devant les hommes, le respect pourrait bien concerner notre attitude devant Dieu. Et dans ce cas, il vaut mieux sans doute le traduire par « crainte ».

La crainte de Dieu, faut-il le rappeler, n’est pas la peur bleue d’un Dieu tyrannique. C’est le profond respect que Dieu inspire quand on a conscience de qui il est… et de ce que nous sommes devant lui. Elle ne nous fait pas fuir Dieu, elle ne fait que renforcer notre émerveillement devant son amour et sa grâce !

En tout cas, la mention de la crainte en lien avec le témoignage est très intéressante. Elle permet de dire que notre témoignage nous place non seulement devant notre prochain mais aussi devant Dieu. Il ne s’agit donc pas simplement de nous interroger sur l’efficacité de notre témoignage auprès des hommes, mais aussi du respect de Dieu qu’il manifeste. Dans le témoignage, la fin ne justifie pas les moyens !

Un témoignage fidèle, raisonnable, réfléchi, et dit dans la douceur, respecte le Seigneur. Parce qu’il reflète sa nature patiente et bienveillante. Par contre, il y a des témoignages agressifs, malhonnêtes, irréfléchis, manipulateurs, qui ne respectent pas le Seigneur. Nous devons aussi réfléchir et rester vigilant quant à notre façon de témoigner de l’Évangile, tant individuellement qu’en Église !

Conclusion

Ce texte ne nous présente pas une méthode infaillible pour un témoignage efficace. De toute façon, ça n’existe pas… Il rappelle quelques principes de base incontournables.

A commencer par le fait que nous sommes appelés à le rendre avec le coeur et l’esprit. Avec le coeur pour qu’il soit authentique et vrai, fondé sur notre communion avec le Christ. Avec l’esprit pour qu’il soit pertinent et qu’il honore le Seigneur.

Car si nous sommes appelés à être témoins de l’Évangile devant les hommes, nous le sommes aussi, de fait, devant Dieu. Notre témoignage doit à la fois être pertinent pour notre prochain et être à la gloire de Dieu.

Voilà pourquoi nous devons nous y préparer, sérieusement. Dans la prière et dans la réflexion.




Être sel & lumière du monde – Le témoignage (Partie I)

Lecture biblique : Matthieu 5.13-16

Dans notre réflexion sur les éléments essentiels de l’Église, nous nous penchons maintenant sur le thème du témoignage, avec deux prédications complémentaires.

Si vous deviez changer le monde, comment vous y prendriez-vous ? Quel moyen vous semblerait le plus approprié pour apporter au monde joie, espérance, paix ? pour éradiquer guerres, pauvreté, orgueil ?

Nous croyons en un Dieu qui apporte le salut au monde, qui fait germer la liberté dans le désert de l’esclavage, qui fait fleurir l’espoir au milieu des détresses, qui fait jaillir la vie du sein de la mort. Ce Dieu nous a envoyé son Fils, Jésus-Christ, qui est le salut dont le monde a tant besoin. Pourtant, comme le message sur le baptême de Jésus nous l’a rappelé la semaine dernière, ce Messie n’arrive pas de manière triomphaliste, mais il vient en serviteur, cheminant parmi les hommes. Il est le changement que nous attendons, mais il vient humblement, discrètement, changeant les cœurs plutôt que plantant des drapeaux.

Ce Jésus-Christ se tourne maintenant vers ses disciples, dès le début de son ministère, et leur adresse quelques paroles, rassemblées dans le sermon sur la montagne, où il donne les caractéristiques du disciple : quelles sont ses valeurs, son attitude vis-à-vis des autres, vis-à-vis de Dieu. Parmi ces caractéristiques se trouve la vocation des disciples à être sel et lumière dans le monde, autrement dit, à être porteurs de cette bonne nouvelle qui consiste en ce que Dieu s’est approché des hommes, non pour les détruire, mais pour les sauver par amour.

Deux métaphores pour une double vocation

Le Christ utilise deux images pour illustrer cette mission d’agents de salut : le sel et la lumière. Deux images présentées de manière parallèle : vous êtes le sel de la terre, vous êtes la lumière du monde. Deux affirmations parallèles suivies chacune d’une nuance, d’un avertissement : le sel ne doit pas perdre son goût, la lumière ne doit pas être cachée, sinon ils ne servent à rien.

Attardons-nous quelques instants sur le sens de ces images. Peut-être d’abord la plus évidente : la lumière. La lumière c’est, pour éviter toute lapalissade, ce qui éclaire, ce qui combat l’obscurité, ce qui apporte la vie, la sécurité, la connaissance, et c’est globalement synonyme du salut dans la Bible. Dans la vie courante, la lumière est indispensable.

Jésus utilise en particulier l’image de la lampe de la maison, une lampe à huile qu’on allumait dans la pièce principale et qui éclairait toute la maisonnée, jusqu’à ce qu’on l’éteigne pour dormir, grâce à un boisseau, une sorte de seau qui servait à contenir les grains de céréales. Quand on allume une lampe à huile, ce n’est évidemment pas pour l’éteindre, mais pour qu’elle éclaire. Cette idée de visibilité se retrouve avec l’image de la ville sur la montagne, dont le rapport avec la lumière n’est pas forcément évident au premier abord ! Une ville établie en hauteur est évidemment particulièrement visible. Ces deux images font donc ressortir la notion de visibilité : les chrétiens doivent être vus comme chrétiens dans le monde. Ils doivent être repérables, comme cette ville en hauteur, comme cette lampe dans la pièce obscure.

Avec cette image de la lumière, Jésus évoque au moins deux aspects de notre témoignage : apporter un éclairage positif, et pour ce faire, être repérables.

Voyons le sel, cet autre élément incontournable de la vie quotidienne. Nous sommes le sel de la terre. Dès l’antiquité, le sel a deux usages principaux : il sert de condiment contre la fadeur des plats, et aussi de conservateur, pour garder le poisson, la viande… Il sert de conservateur car il a cette propriété de purifier, de lutter contre la putréfaction, la dégradation des choses. Jésus ne précise pas en quoi nous sommes le sel de la terre, et nous n’avons pas forcément besoin de choisir !

Techniquement, le sel ne peut pas perdre son sel, sa salinité, mais, à l’époque en Israël, on utilisait une poudre récoltée dans la Mer morte, qui était composée de plusieurs oligo-éléments, dont du sel. Il se trouve qu’au bout d’un certain temps, le sel fuyait le mélange : il ne perdait pas sa propre qualité mais il se séparait du mélange, et il ne restait qu’une poudre blanche, dont je n’ose imaginer le goût, et qui évidemment ne servait plus à rien.

Si on va plus loin, à l’époque de Jésus, le sel était aussi synonyme de sagesse, et le verbe utilisé dans l’original fait référence au fait de perdre son goût ou de devenir fou, insensé. Les chrétiens sont donc appelés à être sel dans ce monde : est-ce que Jésus ne nous décrirait pas comme des petits grains de sagesse dans un monde fou, petits grains à peine visibles, en petite quantité, mais qui peuvent tout changer dans le monde qui les entoure.

Avec ces deux images parallèles, Jésus définit l’influence des chrétiens dans le monde. D’un côté, avec le sel, les chrétiens ont un rôle piquant, en lutte contre la fadeur, la dégradation, la folie. D’un autre côté, avec la lumière, se dessine un rôle plus constructif, en apportant lumière & réconfort.

Quelle relation avec le monde ?

L’enjeu derrière ces deux images, c’est le rapport que nous avons avec le monde qui nous entoure, avec ceux qui nous côtoient.

Jésus emploie deux images qui insistent sur la différence entre les disciples, sel et lumière, et le monde qui les reçoit. L’influence des disciples comme agents du salut de Dieu repose sur leur spécificité. Le sel remplit son rôle s’il est salé, la lumière si elle éclaire. Vous imaginez bien qu’une poudre sans sel ou qu’une lampe de poche éteinte ne remplissent pas leur rôle, et pourraient tout aussi bien être absentes. La vocation des disciples à transmettre le salut repose sur leur caractéristique distinctive de chrétiens. L’évangile, le salut de Dieu, doit faire la différence dans notre vie, non pas seulement pour nous, mais aussi pour interpeler ceux qui nous entourent afin qu’ils reçoivent, à leur tour, ce salut que nous avons en Jésus-Christ. Nous sommes donc appelés à veiller sur ce qui fait notre originalité, et à rechercher la non-conformité au monde. Si le sel a un goût de carotte, quelle est sa valeur ajoutée ? Si la lumière est noire dans la nuit, à quoi bon ? Pour remplir notre vocation, nous sommes appelés à être différents.

Différents, oui, séparés, non ! C’est là un des grands défis du témoignage auquel nous appelle Jésus. Pour utiliser une autre de ses expressions, nous ne sommes plus du monde, nous sommes maintenant de nouvelles créatures, et c’est justement cette différence, ce changement, qui est attractif ! Combien parmi nous sont venus à rencontrer Dieu parce qu’un proche vivait autrement ? Toutefois, ce n’est pas parce que nous ne sommes plus comme ceux qui ne connaissent pas Dieu que nous devons leur tourner le dos et rejoindre une petite communauté bien fermée dans le désert, rejoindre le club très select de privilégiés qui ont rencontré le Seigneur et qui ont pu échapper à ce monde qui ne tourne pas rond, Dieu merci ! de même que notre sauveur a cheminé avec les hommes pour offrir au plus grand nombre la chance de rencontrer un Dieu d’amour, de même nous sommes appelés à demeurer auprès de ceux qui nous entourent pour leur montrer que ce Dieu d’amour est là, et qu’il les attend.

Quelle responsabilité ! Nous devons être différents, mais que cette différence apporte quelque chose dans notre monde. Si le sel reste dans son placard, ou que la lampe de poche, même allumée, reste dans son tiroir, ils ont beau avoir leur goût et leur lumière, leur propriétaire sera sûrement très heureux de voir qu’ils n’ont pas de défaut, mais enfin, ils ne sont pas beaucoup plus utiles que la poudre sans goût et la lumière noire !

Nous sommes appelés à être présents dans le monde, visibles, non-conformes, à être avec les autres sans être comme les autres. Notre témoignage, personnel ou communautaire, c’est de rendre visible le salut de Dieu dans un monde qui en a besoin.

C’est vraiment un équilibre délicat, être différent mais rester présent, montrer un décalage tout en maintenant une relation : ni conformité, ni rupture. C’est difficile, je crois, parce qu’on a tendance à aller vers ceux qui nous ressemblent, qui partagent nos convictions – qui se ressemble s’assemble, vous connaissez le dicton. Qui plus est, une relation où règne la différence peut faire réfléchir, convaincre l’autre (dans le meilleur des cas) mais aussi parfois, être source de souffrance : souffrance de l’incompréhension – dans les deux sens, malentendus divers, désaccords, voire conflit ou rejet de la part de notre entourage.

Jésus ne nous laisse pas vraiment le choix : le salut que nous avons reçu, ce sel qui nous caractérise maintenant, cette lumière qui nous illumine, c’est notre chance, mais c’est aussi la chance des autres. Nous avons pour vocation, autant que possible, de nous mettre au service du monde, de ne pas nous laisser décourager au point de nous cacher ou de nous enfuir, mais de rester, présents et différents, parce que Dieu nous appelle à être ces agents de propagation du salut. Pour sauver le monde il ne s’y prend pas comme nous le ferions, il donne des exemples à ce monde, des exemples de changement, de pardon, de paix, de joie, des exemples de ce salut qu’il veut continuer à répandre.

Un appel à être à l’image du christ

Quel est le chemin pour être ces exemples visibles d’une vie différente ? Une des pistes, c’est le lien entre les bonnes œuvres et la personne que nous sommes ; si on utilise une autre expression du sermon sur la montagne, le christ nous appelle à porter de beaux fruits, comme conséquence des arbres en bonne santé que nous sommes devenus. C’est toute notre personne qui est un témoignage, nos paroles, nos actes, nos omissions, nos choix, nos expressions de visage, tout ce qui est visible est un témoignage.

J’ai une amie à qui je pense toujours quand j’entends « vous êtes la lumière du monde ». Elle est plus âgée que moi, et je l’ai rencontrée lors d’un voyage, mais elle m’avait une impression un peu terne. Quelques années après, je la revois, et on échange des nouvelles. Ce n’était plus la même. Elle était rayonnante, joyeuse, visible ! En fait, cette femme, divorcée, avait gardé de l’amertume vis-à-vis de son ex-mari. Au bout de 20 ans de séparation, suite à un travail personnel lié à sa foi, elle a fini par lui pardonner et par se réconcilier avec lui. L’impact de cette réconciliation marquée par l’évangile a largement dépassé le cercle familial : elle m’a raconté que ses collègues n’en revenaient pas, et lui demandaient ce qu’elle avait pris pour changer autant !

Le sel et la lumière que nous pouvons apporter au monde ne sont pas des vernis superficiels, une apparence, mais la manifestation extérieure d’un salut qui se répand intérieurement dans notre vie avant de se répandre autour de nous. Si nous sommes le sel de la terre, c’est dans la mesure où la sagesse de Dieu nous caractérise, où nous sommes façonnés par ses valeurs et ses priorités. Si nous sommes lumière du monde, c’est dans la mesure où nous reflétons celui qui est la lumière, notre sauveur et seigneur Jésus-Christ. Nous sommes appelés à cultiver notre identité nouvelle, celle d’enfants de Dieu, de frères du christ, d’hommes et de femmes remplis d’un souffle nouveau. Immergeons-nous dans la sagesse de Dieu, plongeons-nous dans sa lumière, laissons-la irradier tout notre être, et les gens verront que Dieu sauve. Quand nous refusons de médire d’un collègue, quand nous restons honnêtes dans une situation qui pourtant nous désavantage, quand même simplement nous disons que nous sommes pris le dimanche matin ! Quand nous sourions à notre adversaire sportif, quand nous sommes en paix, quand nous accordons de la valeur à tout être humain, quel qu’il soit.

Dieu travaille en nous par son esprit, et par lui, nous produisons des œuvres typiques du Christ : l’humilité dans un monde orgueilleux, l’équité dans un monde égoïste, l’espérance dans un monde désenchanté.

Conclusion

Dieu utilise plusieurs moyens pour changer le monde et pour lui infuser sa vie, pour le remplir de son salut. Il y a sa parole, criante de vérité, il y a son esprit, qui souffle là où personne ne l’attend, et il y a nous. Dans ce tableau, ce qui étonne c’est nous, bien imparfaits, apprenant nous-mêmes à faire le tour de l’évangile, répondant tant que bien que mal aux défis que représentent la vie nouvelle en christ. Pourtant c’est nous que Dieu désigne comme sel et lumière, comme porteurs de sa parole, comme porteurs de sa lumière. C’est par nous, dans notre expérience quotidienne avec Dieu, dans notre vie communautaire, dans chaque petit pas, c’est là que rayonne le salut de Dieu. Restons à l’écoute du christ, nourrissons-nous de sa parole, aimons-nous les uns les autres : en servant notre Dieu nous servirons aussi notre prochain, et nous donnerons le témoignage d’une vie remplie de la liberté, de l’espérance, et de la joie qui viennent de notre Seigneur.




Le baptême de Jésus : décryptage d’un épisode étonnant

Lecture biblique : Matthieu 3.13-17

On considère en général que le baptême de Jésus constitue le début de son ministère publique. Et c’est sans doute vrai. Mais c’est aussi un événement étonnant à plusieurs égards, tant pour le baptême lui-même que pour les phénomènes qui l’entourent.

Le baptême de Jésus

Jean n’était pas le premier à pratiquer des baptêmes. C’était un rite de purification qu’on rencontrait dans le Judaïsme. Il a été repris par Jésus et investi d’un sens nouveau pour devenir le baptême chrétien.

Jean était un prophète et le baptême qu’il pratiquait était un signe qui accompagnait sa prédication. Un signe de purification, de consécration, de repentance, à destination de ceux qui répondaient à son message et voulaient se préparer à la venue du Messie.

Et c’est justement là que le baptême de Jésus semble poser un problème théologique… Comment Jésus-Christ, le Fils de Dieu, pouvait avoir besoin de se faire baptiser par Jean ? Avait-il besoin de se repentir ? Non ! Devait-il se préparer à la venue du Messie ? Non ! C’est lui le Messie !

D’ailleurs Jean ne comprend pas. Il résiste. N’avait-il pas dit dans sa prédication : « Celui qui vient après moi est plus puissant que moi. Je ne suis pas digne de lui enlever ses sandales. » (v.11) ?

Alors comment pourrait-il baptiser Jésus ? Il ne veut pas le faire et il dit à Jésus : « C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi, et c’est toi qui viens vers moi ! » (v.14)

Mais Jésus ne demande pas le baptême à Jean parce qu’il en aurait besoin ! Il le fait pour une autre raison. Parce qu’il convient de le faire à ce moment-là : « Accepte cela pour le moment. Oui, c’est ainsi que nous devons faire tout ce que Dieu demande. » (v.15)

Et Jean accepte… Mais la question demeure : pourquoi Jésus s’est-il fait baptiser ?

Les gens se faisaient baptiser en signe de repentance pour se préparer à la venue du Messie. Or, Jésus est le Messie. Mais il ne vient pas en Messie triomphant. Auquel cas, en effet, il n’aurait pas demandé le baptême à Jean et c’est lui qui l’aurait baptisé !

Ce n’est pas ainsi que le Messie est venu. Il est venu humblement, homme parmi les hommes. Et on peut sans doute voir dans le baptême de Jésus un signe de son incarnation. Jésus emprunte le même chemin que les autres. Homme parmi les hommes, il a endossé la condition de l’humanité pécheresse, sans pour autant pécher lui-même.

D’une certaine façon, le baptême reçu par Jésus clôt le baptême de Jean. Plus besoin de se préparer pour la venue du Messie, il est là ! Même si Jean a semble-t-il continué de baptiser après cet événement (cf. Jean 3), il ne l’a plus fait très longtemps. Peu de temps après il sera arrêté et mis en prison et finalement mis à mort.

Le baptême de Jésus est l’accomplissement de la prophétie de Jean. Mais il ne l’accomplit pas en triomphateur mais en humble serviteur. En demandant à recevoir le même baptême que les autres, en s’identifiant aux hommes qu’il est venu sauver.

Dès le début de son ministère public, Jésus donne le ton et révèle sa nature profonde. Il est venu en serviteur. Homme parmi les hommes, pour sauver l’humanité.

Ce qui entoure le baptême de Jésus

Il se passe des choses étonnantes autour du baptême de Jésus, dès le moment où il sort de l’eau.

D’abord, le ciel s’ouvre. Une formule que l’on retrouve dans les visions reçues par des prophètes. Le ciel s’est ouvert pour Ezéchiel dans sa vision de la gloire de Dieu, il s’est ouvert pour Etienne pour l’encourager au moment de son martyre, il s’est ouvert pour Jean quand il a reçu ses visions de l’Apocalypse… Et il s’ouvre ici pour Jésus au moment de son baptême. C’est comme si Jésus, sortant de l’eau après son baptême, avait reçu une révélation.

D’autant que cela s’accompagne d’une théophanie, une apparition de Dieu. L’Esprit Saint, sous la forme d’une colombe se pose sur lui. Et la voix de Dieu retentit dans le ciel, affirmant que Jésus est son Fils bien-aimé, celui qu’il a choisi.

La façon dont les évangiles relatent cet épisode ne souffre d’aucune ambiguïté. Nous avons ici une des plus étonnantes affirmations bibliques de la Trinité. Un des très rares épisodes bibliques où le Père, le Fils et le Saint-Esprit apparaissent en même temps.

Bien-sûr, il faut les discerner derrières les symboles. Discerner le Saint-Esprit derrière la colombe. Voir en Jésus plus qu’un homme et faire confiance aux paroles de Dieu qui viennent du ciel affirmant que Jésus est son Fils bien-aimé.

Mais alors que le Fils de Dieu était sur terre incognito depuis une trentaine d’années, son baptême marque le début de son ministère public. A qui sait le voir, il apparaît maintenant officiellement comme le Messie !

Mais à l’origine, sans doute que très peu l’ont compris. C’est Jésus qui était le premier destinataire du message. Sans doute y a-t-il eu une colombe qui s’est posée sur lui, mais ceux qui l’ont vu n’ont pas saisi la signification spirituelle. A part Jean-Baptiste. C’est en tout cas ce que nous en dite l’Évangile selon Jean, dans sa version de l’épisode (cf. Jn 1.32-34). Quant à la voix, il est tout à fait possible que seul Jésus l’ait entendue. Chez Marc et Luc, les paroles sont d’ailleurs légèrement différentes et s’adressent clairement à Jésus : « Tu es mon Fils bien-aimé… ». Et dans l’Évangile selon Jean, où on semble se placer du point de vue du prophète Jean-Baptiste, il n’est fait nul mention de la voix de Dieu.

Peut-être Jésus avait-il besoin de tels signes pour être encouragé au début de son ministère public. Comme il aura besoin d’être soutenu par des anges dans sa tentation au désert, ou dans sa lutte spirituelle dans le jardin de Gethsémané… Peut-être même avait-il besoin d’une confirmation, d’un signe fort de sa mission.

Mais la réalité est là. Le Fils de Dieu est sur terre et il est venu pour accomplir le projet de salut de Dieu. Et si les témoins oculaires du baptême de Jésus ont eu du mal à le comprendre, l’Ecriture est là pour nous l’affirmer. Et nous le proclamons aujourd’hui : le Fils de Dieu est venu sur terre pour accomplir le projet de salut de Dieu.

Conclusion

Le baptême de Jésus, s’il constitue d’une certaine façon le début officiel de son ministère terrestre, est aussi révélateur de la nature et de la personne du Christ.

Si le récit des évangiles fait clairement apparaître sa divinité, en l’intégrant dans une théophanie trinitaire, il est fort probable que personne, à part peut-être Jean-Baptiste, ne l’ont perçu.

Parce que le baptême de Jésus souligne aussi l’humble condition de serviteur que le Fils de Dieu a choisie pour accomplir le plan de salut de Dieu. Homme parmi les hommes, il est pleinement devenu l’un des nôtres pour nous sauver. Son baptême en témoigne.

C’est la merveille de l’incarnation, dont la célébration doit se poursuivre bien au-delà de Noël, parce qu’elle est au coeur de notre foi et notre espérance. Car si Dieu s’est fait homme en Jésus-Christ, c’est pour nous être le plus proche possible. Et il l’est encore aujourd’hui. Proche de nous. C’est ce que nous pouvons vivre, dans la communion par la foi avec le Christ vivant.