Attendre l’intervention de Dieu (Esaïe 63.15-64.8)

Nous commençons aujourd’hui la période de l’Avent, c’est-à-dire l’attente de la venue du Seigneur. Dans cette période, plusieurs attentes se superposent : à côté des petits – et des grands – qui attendent la fête avec plus ou moins d’excitation, voire avec un calendrier spécial, nous nous souvenons des jours qui ont précédé la naissance de Jésus le Messie, de ces derniers jours avant l’accomplissement de la promesse divine d’envoyer un sauveur pour le monde. Pour nous qui vivons après la naissance de Jésus, ce temps d’avent revêt deux autres aspects : nous attendons le retour du Seigneur, selon sa promesse de revenir pour instaurer son règne de paix, mais c’est aussi un temps privilégié pour dire notre besoin de Dieu dès maintenant, notre désir de le retrouver, de l’écouter, de le voir à l’œuvre dans notre vie, aujourd’hui – un besoin permanent que cette période d’attente nous permet d’exprimer de manière particulière. Pour ouvrir donc ces semaines où nous essaierons de nous tourner plus particulièrement vers le Seigneur, je vous propose de méditer ensemble un texte du prophète Esaïe qui demande avec force l’intervention de Dieu.

Lecture Es 63.15-64.8

Esaïe prononce cette prière, cette supplication, au nom du peuple en détresse. Dans la première moitié de son livre, le prophète annonce au peuple juif comment Dieu va agir envers eux : à cause de l’infidélité et de l’injustice du peuple, Dieu va leur ôter leurs privilèges, leur pays, et les livrer aux mains des ennemis voisins. Dans la deuxième partie du livre, Esaïe s’adresse au peuple exilé pour lui adresser des paroles d’encouragement, pour lui rappeler la bonté de Dieu, juste et saint, certes, mais aussi compatissant. Nous sommes à ce moment-là, où Esaïe évoque la détresse du peuple puni, dépouillé, dispersé, esclave de maîtres étrangers, et adresse en leur nom une supplication à Dieu. Dans cette prière pour que Dieu intervienne en faveur de son peuple, nous trouvons trois caractéristiques qui colorent notre propre attente et qui forment une sorte de passerelle entre ce peuple exilé et nous.

1)   La douleur de l’attente

En relisant ce texte cette semaine, j’ai été choquée par le ton de la prière. J’ai eu l’impression d’entendre quelqu’un à vif, presque écorché. Le prophète exprime la douleur extrême d’un peuple qui se sent abandonné. Déporté en exil de l’autre côté du désert, à Babylone, le peuple a tout perdu : sa souveraineté, sa terre, et même son Dieu, pourrait-on dire. En effet, le Temple de Jérusalem, lieu de rencontre avec Dieu, a été détruit (18b Nos ennemis ont écrasé ton lieu saint). Le peuple se retrouve complètement démuni, livré au mépris et à la domination païenne, sans avoir de grandes perspectives pour l’avenir.

Le prophète exprime avec vigueur, au nom de ses compatriotes, l’expérience de l’absence de Dieu, comme si Dieu s’était retiré de leur vie, de leur peuple.

15 Où est ton brûlant amour pour nous ? Où est ta puissance ?

Nous ne sentons plus ta tendresse et ta bonté pour nous.

6b tu ne veux plus nous voir

et tu nous as abandonnés au pouvoir de nos fautes.

Dieu leur a tourné le dos, il les a laissés à leur triste sort. Cette absence, le peuple la ressent cruellement pendant l’exil, mais c’est une expérience que nous avons aussi parfois. Dans la souffrance, la solitude, la difficulté, nous avons l’impression que Dieu lui-même nous abandonne. A l’épreuve s’ajoute l’absence de Dieu, son silence indéchiffrable, et c’est parfois le plus insupportable : se demander où est passé Dieu, pourquoi il nous laisse seuls.

Face à la distance de Dieu, le prophète constate et dit sa tristesse, mais il va plus loin et n’hésite pas à interpeller Dieu avec un ton presque vindicatif.

17a : SEIGNEUR, tu nous a laissés nous perdre loin de ton chemin,

tu as laissé nos cœurs se fermer et refuser de te respecter.

Pourquoi donc ?

Clairement, à ce moment-là, le peuple est puni par Dieu lors de l’exil : dès le début de son alliance avec Israël, Dieu les prévenus que s’ils ne respectaient pas les termes de l’alliance, Dieu leur retirerait ce qu’il leur a donné, à savoir la liberté, un pays, et une relation privilégiée avec lui, il les livrerait au chemin qu’ils auraient choisi. Mais même dans cette situation qui résulte de la culpabilité du peuple, et qui est juste, Esaie interpelle Dieu et demande à Dieu de tempérer sa colère : Ne sois pas trop en colère, SEIGNEUR (8a). Comme un enfant qui aurait fait une bêtise malgré les interdictions répétées et serait mis au coin, mais qui ne cesserait de se retourner pour demander : mais combien de temps encore ? La prière frôlerait presque l’insolence !  Ces questions soulignent, à mon sens, combien l’absence de Dieu est terrible à supporter.

2)   Humilité et repentance de celui qui attend

Si Esaïe interpelle Dieu et souligne que c’est Dieu qui a toutes les clefs en main, il ne l’accuse pas d’être injuste, bien au contraire. Tout en exprimant la douleur face à l’absence de Dieu et le besoin ardent que Dieu mette un terme à sa punition, le prophète reconnaît la responsabilité d’un peuple qui s’est détourné de Dieu et qui n’a finalement que ce qu’il mérite. Il reste lucide et juste, conscient que le peuple d’Israël a vécu trop longtemps dans l’incrédulité :

Depuis longtemps, c’est comme si tu n’étais plus notre roi, comme si nous ne portions plus ton nom. (19a) Personne ne fait plus appel à toi, personne ne se réveille pour s’attacher à toi. (6a)

Le peuple a vécu comme un peuple païen, sans foi ni loi, sans donner à Dieu la place de roi, sans l’écouter, sans lui obéir. Ils ont vécu la plupart du temps comme s’ils ne connaissaient pas Dieu. Du coup l’exil paraît presque logique : « vous faites comme si je n’existais pas et que je ne vous avais pas tout donné, alors je vais me rendre absent et vous retirer les biens pour lesquels vous n’avez aucune gratitude ».

Le prophète en est conscient, et il ne remet pas en cause le juste jugement de Dieu. Il reconnaît même l’injustice du peuple qui invalide tout, une injustice sociale, religieuse, politique, qui recouvre tout ce que le peuple pourrait faire d’un voile de pourriture.

Nous sommes tous comme des gens impurs,  et nos meilleures actions

sont aussi dégoûtantes qu’un linge taché de sang.

Nos fautes nous rendent semblables à des feuilles mortes emportées par le vent. (5)

Ce qui fait le paradoxe de cette prière, c’est que le peuple mérite pleinement sa peine et n’a droit à aucun allègement, à aucun recours, tant il est coupable, mais le prophète s’adresse quand même à Dieu pour lui demander de faire grâce. Il demande à Dieu de revenir, de voir, d’intervenir :

SEIGNEUR, regarde du haut du ciel, le lieu saint et magnifique où tu habites, vois ce qui nous arrive. (15a) Reviens (17b)  Ah ! si tu déchirais le ciel et si tu descendais ! (19b)

Ne sois pas trop en colère, SEIGNEUR. Ne te souviens pas pour toujours de nos fautes.

Regarde, nous t’en prions, nous sommes tous ton peuple. (8)

Tout en étant lucide sur l’état spirituel du peuple, et sur sa culpabilité, le prophète ne cesse d’avoir recours à Dieu, de lui demander de mettre un terme à la peine.

Dans cette prière, nous trouvons la repentance et l’humilité de celui qui se sait indigne devant Dieu, qui n’invoque aucun droit, aucun mérite, tant il est lucide sur sa responsabilité. Toutefois, cette repentance ne s’exprime pas dans les termes habituels : le prophète ne reste pas passif, silencieusement résigné à son sort, mais il supplie tant et plus le Dieu tout-puissant de prendre pitié.

3)   L’appel à Dieu le Père, seul sauveur

Quelles sont les raisons pour demander la clémence de Dieu tout en se sachant indignes de la demander ?

Esaïe remonte à la première alliance de Dieu avec ce qui allait devenir le peuple d’Israël : l’alliance avec Abraham, père d’Isaac et de Jacob qui donne son nom – Israël – au peuple que Dieu délivre près de 500 ans plus tard ! Esaïe rappelle à Dieu qu’il s’est engagé : le jour où il a appelé Abraham (qui n’avait rien demandé) et qu’il a mis en marche son projet de bénir cet homme stérile pour que naisse de lui un peuple qui serait béni de Dieu, Dieu s’est engagé. Dieu est le Père, l’initiateur du peuple, celui qui a tout commencé, ce qui revient plusieurs fois dans le texte.

Mais toi, SEIGNEUR, tu es notre père, « notre libérateur », voilà ton nom depuis toujours. (16)

Nous sommes l’argile, et tu es le potier. Tes mains nous ont tous formés. (7)

Esaïe confronte donc Dieu à ses propres projets, à ses propres engagements : pourquoi nous avoir fait naître si tu nous abandonnes maintenant ? La raison pour demander grâce, c’est la fidélité de Dieu à lui-même, à ses décisions, malgré les ratés et les fautes du peuple : Dieu s’est engagé, et parce que c’est lui qui a conclu le contrat, il ne peut pas l’annuler sans se renier lui-même.

Esaïe évoque ainsi les engagements de Dieu, mais aussi les délivrances passées : en demandant à ce que Dieu descende du ciel et déchire el ciel, qu’il fasse trembler les montagnes et les peuples, Esaie rappelle la sortie d’Egypte, les œuvres étonnantes que Dieu a accomplies pour sauver le peuple de l’esclavage (les plaies d’Egypte, la traversée de la mer) ainsi que ce moment extraordinaire où Dieu s’est révélé au peuple sur la montagne du Sinaï, dans le tonnerre et le feu. Dieu est capable d’intervenir, le passé en est la preuve.

Enfin, Esaïe rappelle à Dieu son identité :

Aucun autre dieu que toi n’agit de cette façon pour ceux qui ont confiance en lui.

Non, personne n’en a jamais entendu parler, personne ne l’a jamais appris,

aucun œil ne l’a jamais vu.

4Tu viens à la rencontre de ceux qui pratiquent la justice avec joie,

qui se souviennent de toi pour suivre ton chemin. (3-4a)

Dieu se tourne vers ceux qui se tournent vers lui, il répond à celui qui appelle, il ouvre à celui qui frappe : il est compatissant, prêt à écouter, prêt à répondre, d’abord à celui qui pratique la justice, mais Esaïe ose espérer que la compassion de Dieu atteindra aussi celui qui est injuste, qui le reconnaît et qui souhaite trouver la justice, qui souhaite revenir sans trop savoir comment sur le bon chemin.

Conclusion

Dans cette période de l’Avent, nous ne sommes pas en exil, nous ne sommes pas tous éprouvés ou punis. En rappelant l’horreur de l’absence de Dieu, cette prière nous invite à rechercher avec ardeur, à mettre toute notre énergie à appeler Dieu dans notre vie. Elle nous rappelle que l’amour de Dieu n’est pas un dû, pour nous qui sommes faibles et bien souvent injustes aux yeux de Dieu. Pourtant, l’espoir demeure, à cause de l’identité de Dieu : il est celui qui bénit, celui qui délivre, celui qui aime, celui qui intervient. Dieu est juste et compatissant, et parce qu’il est fidèle à lui-même et à son amour pour nous, nous avons toujours une porte d’entrée, un accès à Dieu. Sa compassion, Dieu l’a manifestée d’une manière étonnante, inouïe, en envoyant son propre fils mourir sur la croix pour nous sauver de notre injustice. C’est un fait. Quel que soit le point où nous sommes, quelle que soit notre responsabilité pour notre situation, si nous invoquons le Seigneur et si nous faisons appel à sa miséricorde, Dieu nous répondra parce qu’il s’est engagé envers nous en Jésus-Christ, par amour, par pure grâce. Approchons-nous donc de lui avec humilité et confiance !




« C’est à moi que vous l’avez fait ! »

Brebis-boucs-Appolinaire-le-Neuf-RavenneLecture biblique : Matthieu 25.31-46

Je ne sais pas vous, mais moi, quand je lis ce texte, je suis mal à l’aise… J’ai l’impression qu’il me dit que je n’en fait pas assez pour aider, accueillir, visiter ceux qui ont besoin de moi ! Le malaise est légitime : on ne peut jamais avoir la conscience tranquille face à la misère qui nous entoure, au près comme au loin.

De plus, il y a un autre malaise, dans l’histoire elle-même. Tout le monde est étonné par ce que dit Jésus. Autant ceux qui reçoivent des éloges que ceux qui reçoivent des reproches. Tous disent : « Ah bon ? Mais on ne t’a pas vu ! » Si les premiers s’en réjouissent, les seconds s’en mordent les doigts…

Souvent, les paroles de Jésus nous dérangent, nous interpellent ou nous bousculent. Mais ce n’est jamais juste pour nous mettre mal à l’aise. Il y a toujours une intention positive, pour nous faire progresser, nous faire avancer avec le Seigneur. Alors, comment faire, ici, pour aller au-delà du malaise ?

 
Discerner Jésus dans notre quotidien

Jésus parle de son retour et du grand jugement qui lui est associé. Bien-sûr qu’il s’agit d’un événement futur, décrit de façon imagée avec un roi qui siège sur son trône et qui fait le tri entre des brebis et des boucs. Mais la façon dont Jésus en parle, et en particulier la chute de l’histoire, nous invite moins à porter notre regard sur l’avenir qu’à changer notre regard sur le présent.

Dans ce sens, Jésus et bien dans le prolongement des prophètes qui l’ont précédé. Avant de nous révéler l’avenir, les prophéties bibliques nous interpellent sur notre comportement présent.

Or, la grande surprise, pour tous les protagonistes de cette histoire, c’est la révélation que Jésus était là où ils ne l’avaient pas vu… et peut-être là où ils ne l’attendaient pas ! Car si Jésus, au jour du Jugement, apparaît glorieux tel un roi sur son trône, aujourd’hui il est avec les plus petits, ceux qu’on remarque à peine ou qu’on préfère ignorer. Il les appelle même ses frères !

Aujourd’hui, Jésus est frère de ceux qui souffrent, de ceux qui ont faim et soif, des étrangers, des démunis, des malades et des prisonniers. Il est frère des réfugiés qui fuient la guerre ou la persécution dans leur pays. Il est frère des immigrés qui se retrouvent en centres de rétention. Il est frère des SDF qui dorment dans nos rues. Il est frère des personnes âgées dans les maisons de retraite qui ne reçoivent jamais de visite.

Lui-même est né dans une étable parce qu’il n’y avait pas de place pour l’accueillir, il a été ignoré, rejeté par les siens. Il a été prisonnier, nu et abandonné. Il est mort, crucifié, condamné alors qu’il était innocent. Aujourd’hui, il est frère des petits, ceux qu’on remarque à peine ou qu’on préfère ignorer.

Voilà où nous devons chercher Jésus-Christ aujourd’hui… Dans ces « petits » qui nous entourent et ont besoin de nous.

On est loin d’un discours triomphaliste pour rencontrer Jésus dans l’effervescence d’une louange dynamique, dans la ferveur d’une prédication éloquente ou dans le zèle d’une évangélisation passionnée.

Je ne dis pas, évidemment, que la louange, la prédication et l’évangélisation n’ont pas d’importance, ni même que ce ne soit pas des lieux où trouver le Christ aujourd’hui. Je dis simplement, à la suite de notre texte, que Jésus nous attend aussi ailleurs. Dans des lieux et des postures bien plus modestes.

 
Valoriser nos actes de générosité

Une autre façon de voir dans ce texte une interpellation de notre présent, c’est de souligner que les paroles de Jésus révèlent la véritable nature, et les motivations, des actes des uns et des autres. Et du coup, ces paroles n’ont pas la même saveur pour les uns ou pour les autres.

Une saveur insoupçonnée

Elles ont une saveur insoupçonnée pour les premiers. Une sorte d’effet rétroactif. Ce qu’ils ont fait gratuitement, simplement, sans arrière pensée et avec pour seule motivation la bonté, la solidarité, la fraternité, avait en réalité une portée bien plus grande, qu’ils ne soupçonnaient pas. Ce qu’ils ont fait à ces « petits », c’est à Jésus qu’ils l’ont fait !

C’est finalement une façon de valoriser les simples actes de générosité et de partage du quotidien. Ils ont de la valeur. Nos actes les plus modestes peuvent avoir une valeur bien supérieure à ce que nous imaginons.

On est bien dans l’esprit de l’Évangile : le Royaume de Dieu se manifeste souvent dans de petites choses, dans la simplicité et l’humilité.

Un goût amer

Mais les paroles de Jésus ont un goût amer pour les seconds. Ils sont surpris, eux aussi, mais négativement. Dans ses reproches, Jésus ne vise pas seulement les insensibles égocentriques qui ne pensent qu’à leur pomme. Ceux-là, évidemment, sont concernés au premier chef.

On peut considérer que les seconds ont pu visiter des malades et aider des nécessiteux. Mais peut-être en faisant le tri, en choisissant ceux qui méritaient leur compassion… Un détail du texte me paraît significatif. Il y a une petite différence entre le verset 40 et le verset 45. Au verset, 40, Jésus parle de « l’un de mes frères, l’un de ces petits ». Au verset 45, Jésus dit seulement « l’un de ces petits », il ne les nomme plus « ses frères ». Pourtant, ce sont bien les mêmes personnes qui sont désignées. Il y a peut-être là un indice que la générosité des seconds était sélective. Ils ont bien aidé, mais seulement ceux qu’ils considéraient comme les frères de Jésus. Des nécessiteux qui méritaient leur aide, ou des aides dont ils pourraient finalement retirer quelque chose, ne serait-ce qu’une bonne conscience…

En un mot, les paroles de Jésus ici doivent interpeller nos motivations à faire le bien. Une générosité intéressée finira toujours par laisser un goût amer. Une générosité simple et naturelle, sans arrière-pensée, finira toujours par nous réserver de bonnes surprises.

 
Conclusion

Le malaise a-t-il été dissipé ? En partie seulement, peut-être… Et c’est bien qu’il en soit ainsi ! Car ce texte doit garder sa force d’interpellation. Il n’est pas là pour nous caresser dans le sens du poil et nous donner bonne conscience. Mais il n’est pas là non plus simplement pour nous faire peur et nous mettre la pression.

Il nous invite, aujourd’hui, à discerner le Christ là où on l’attendrait pas forcément. Auprès des humbles, des petits, des nécessiteux.

Il y a bien un mise en garde contre une charité intéressée, une bonté qui cache des motifs bien égoïstes. Dans ce cas, les paroles de Jésus doivent garder leur saveur amère…

Mais il y a aussi une promesse pour les actes de bonté du quotidien, simples et naturels. Sans arrière-pensée. C’est dans ces petites choses que le Christ nous donne rendez-vous. C’est là que nous pouvons le rencontrer.




L’étrange vœu de Jephté (Jg 11.29-40)

Je vous invite ce matin à ouvrir la Parole de Dieu dans le livre des Juges, livre qui est proposé à la lecture en ce moment par le guide de lecture de la Bible. Les juges se situent dans les siècles entre Moise et le roi David. Après l’exode, le peuple d’Israël, libéré d’Egypte, atteint le pays promis par Dieu et s’y installe. Seulement, les peuples païens qui habitent ce pays oppriment régulièrement Israël, et Dieu appelle des libérateurs, que la Bible nomme « juges », pour délivrer son peuple de cette oppression. Le texte que je vous propose de méditer ce matin est un épisode de Jephté, un des derniers juges : c’est peut-être le texte le plus troublant, choquant même. Lisons dans le livre des Juges, 11.29-40. Lecture

Ce texte est étonnant : nous avons affaire à un des rares cas de sacrifice humain dans la Bible. Le sacrifice est la mise en œuvre d’un vœu au Seigneur qui semble garantir la victoire. L’épisode s’appesantit sur le drame, sur la tragédie, et on a l’impression que l’auteur insiste sur le fait que la fille de Jephté était fille unique, vierge, et pourrait-on dire innocente. Pour le croyant, cette situation quasiment inacceptable est empirée par l’absence de tout commentaire ou remarque. Est-ce que Jephté a eu raison ? pourquoi Dieu l’a-t-il fait gagner s’il savait que la fille serait sacrifiée ?

1)   Jephté : le libérateur victorieux

Pour bien comprendre ce texte, je pense qu’il faut d’abord se rappeler la dynamique du livre des juges. Après leur installation dans le pays promis, Canaan, les Israélites se retrouvent à cohabiter avec les peuples autochtones, qui sont païens : ils croient en plusieurs dieux et pratiquent des rites abominables aux yeux de Dieu. Or, le peuple d’Israël commence à se laisser influencer par ses voisins, et se détourne de Dieu – Dieu qui les a quand même libérés d’Égypte et leur a donné un pays à habiter ! – Israël se détourne de la loi, qui exprime la volonté de Dieu, et adopte les pratiques et les croyances païennes. Devant cette rébellion, Dieu arrête de les protéger des attaques militaires, et Israël est battu par un peuple païen. Quand l’oppression devient insupportable, le peuple crie à Dieu et demande son aide : Dieu écoute et envoie un libérateur, un « juge ». Celui-ci triomphe sur les ennemis, libère Israël et pendant quelques décennies, le peuple revient vers Dieu. Le problème, c’est qu’à chaque fois, ça recommence, et un cercle vicieux s’installe : le peuple se détourne, il est opprimé, il se plaint à Dieu, Dieu envoie un libérateur, il y a la paix quelques années, puis Israël se détourne à nouveau, est opprimé etc. etc.

L’histoire de Jephté commence au début du chap.11 et décrit comment Jephté devient un libérateur, un chef militaire pour les tribus du NE, Manassé et Galaad. Ces deux tribus sont opprimées par leurs voisins, les Ammonites. Notre texte arrive à la fin du cycle, au moment où Jephté va affronter les Ammonites et libérer Israël. Souvent, avant la victoire militaire, les libérateurs choisis reçoivent une puissance particulière qui vient de Dieu, et qui leur assure la réussite. Ici, c’est au v.29

29 Alors le souffle du Seigneur fut sur Jephté.

Cela montre que Jephté est bien un juge soutenu par Dieu. Jephté gagne donc la bataille sur vingt villes, essentiellement à la frontière entre les tribus d’Israël et le pays d’Ammon. [pause] Le fait que Dieu lui-même guide Jephté et lui livre ses ennemis confirme la présence de l’Esprit de Dieu. Cette victoire militaire, permise par Dieu, marque donc, normalement, la fin du cycle habituel dans le livre des juges, puisqu’Israël est maintenant délivré.

Pourtant vous avez remarqué que notre histoire rebondit, qu’il y a comme un décrochage par rapport au schéma attendu. En fait, la victoire militaire, qui devrait être le point final à notre récit, relance le suspense et crée un nouveau problème : Jephté va-t-il accomplir son vœu ? C’est ce problème qui attire maintenant notre attention.

2)   Le sacrifice humain : un scandale

Voici le vœu que Jephté a fait avant de commencer la bataille :

Jephté fit un vœu au Seigneur; il dit : Si vraiment tu me livres les Ammonites, 31 quiconque sortira des portes de ma maison à ma rencontre, lorsque je reviendrai sera pour le Seigneur, et je l’offrirai en sacrifice.

Or, quand Jephté revient, c’est sa fille qui sort en premier. Le vœu est accompli : la fille de Jephté est sacrifiée v.39

Au bout des deux mois, elle revint vers son père, et il s’acquitta sur elle du vœu qu’il avait fait

On ne peut pas éviter le côté scandaleux de cette histoire. C’est quand même un sacrifice humain ! Dans la Bible ! La mort d’une jeune fille innocente tuée par les mains de son père ! Et personne ne semble s’y opposer, ni le peuple, ni Dieu, ni même l’auteur du texte qui ne fait aucun commentaire, comme si tout était normal. Ce silence ne doit pas nous égarer : précédemment, dans le désert, quand Dieu a dicté à Israël la loi, Dieu a formellement interdit tout sacrifice humain, et surtout celui des enfants ! Dieu déteste ces sacrifices au point que plus tard, par la bouche du prophète Jérémie, il menace Israël de les déporter justement parce qu’ils ont fait des sacrifices d’enfants, comme dans la religion païenne.

Petite parenthèse : L’épisode du sacrifice d’Isaac vous est peut-être venu à l’esprit. C’est vrai qu’il y a quelques ressemblances. Cependant, la différence avec Abraham, c’est que Dieu lui avait demandé de sacrifier son fils unique, Isaac, et au moment fatal, Dieu l’a remplacé par un bélier. Dieu n’a jamais prévu qu’Isaac soit tué, mais il voulait entre autres tester la foi d’Abraham et sa reconnaissance : Abraham était-il capable d’avoir confiance et de rendre à Dieu ce que Dieu lui avait donné ?

Jamais Dieu ne demande de sacrifier un être humain : ce sont des pratiques païennes, perverties, éloignées de la volonté du Dieu vivant. Là, Jephté propose presque naturellement d’offrir quelqu’un en sacrifice, comme si c’était normal, et même ce qu’il pouvait offrir de mieux. Il ne promettait pas n’importe qui : il faut se rappeler qu’au retour du guerrier vainqueur, ce n’était ni la cuisinière ni le gardien de bœufs qui venait l’accueillir, mais ses proches : sa femme, sa mère, ses filles… Jephté savait donc, quelque part, que son vœu allait toucher qqn qui lui était cher !

Alors pourquoi ce vœu qui ne peut que déplaire à Dieu ? Je crois que le libérateur d’Israël était plus influencé par le monde païen qu’il ne le pensait… il ignorait la loi, et pensait honorer Dieu avec des pratiques abominables ! il prenait le Dieu vivant, Yhwh, pour un dieu païen ! c’est comme si nous, chrétiens, nous dansions autour d’un totem pour honorer Dieu ou, plus occidental, que nous laissions la loi du plus fort l’emporter dans les relations fraternelles, que le plus important dans l’église c’est l’argent ou le pouvoir…

Cette confusion entre les valeurs ambiantes et ce que Dieu demande nous concerne tout autant que Jephté ! Nous sommes inévitablement influencés par notre culture, et ce texte attire notre attention sur le danger d’appeler bien ce qui est mal. C’est en consultant, en méditant, en cherchant à comprendre la volonté de Dieu que nous connaîtrons ce qui est bien et que nous saurons de faire le tri.

Revenons à Jephté : il a fait son vœu, vaincu les ennemis, et rentre. Quand sa fille sort, le temps s’arrête ! La victoire se transforme en deuil ! C’est d’autant plus affreux que Jephté n’a pas d’autre enfant, ce que le texte met en valeur : sa famille s’éteindrait toute entière avec la mort de sa fille vierge. Un dilemme se présente : accomplir ou pas le vœu ! Jephté trahira soit Dieu soit sa propre chair. Jephté choisit de tenir sa promesse, et accomplit son vœu, ce qui semble être à son honneur, puisqu’il a mis Dieu au premier plan. Après tout, les vœux dans la Bible ne peuvent quasiment jamais être annulés. D’ailleurs, vous voyez que la fille de Jephté se soumet courageusement à son destin, justement parce que le vœu est impératif : il ne lui vient pas à l’esprit qu’on puisse reprendre la parole donnée ! On ne se parjure pas devant Dieu. Jephté semble donc faire le bon choix.

Mais, il y a un mais. Les sacrifices humains déplaisent à Dieu : en réalité c’est un autre dilemme qui se pose : faut-il respecter l’engagement, le vœu, ou l’interdiction de sacrifices humains ? Il me semble que le cas de Jephté nous présente un problème de discernement, de sagesse. Toute la loi est bonne et reflète la volonté de Dieu : rien dans la loi ne doit être transgressé. Cependant, dans une situation compliquée avec des conflits d’intérêts, nous sommes appelés à discerner les priorités. Ce n’est pas pour rien que les 10 commandements sont à part du reste de la loi, ce n’est pas pour rien que Jésus affirme que le commandement le plus important, c’est aimer Dieu, et son prochain. L’essentiel se distingue du secondaire, et tout n’est pas au même niveau. Bien sûr, il ne faut pas négliger les détails pour autant, mais il est bon, dans une situation difficile, de se demander quelle est la priorité. Dans un conflit au travail ou en famille : faut-il avoir raison, avoir le dernier mot, quitte à blesser l’autre ou à mettre en péril notre relation ? pareil dans un conflit d’église : est-ce que je dois marquer des points dans le débat, OU chercher le mieux pour l’autre et pour moi ? Parfois se posent des problèmes éthiques : admettons qu’un nouveau venu arrive, mais que ce soit un dealer par exemple, devrions-nous le rejeter au nom de son péché ou l’accueillir et essayer de l’aider à cheminer ? Quand Paul nous exhorte, en 1 Co 13, à mettre l’amour au premier plan de notre vie, je crois qu’il nous montre lui aussi qu’il y a des priorités dans la volonté de Dieu. Il me semble qu’ici Jephté a respecté la charte du vœu, c’était bien, mais il a transgressé le cœur de la loi en sacrifiant sa fille. Il s’est trompé de priorité.

3)   Le vœu : un marchandage

J’aimerais encore méditer avec vous sur une des arêtes du récit. Cette histoire nous interpelle sur le plan moral : elle nous avertit du danger de confondre les valeurs du monde avec celles de Dieu, et elle nous encourage à mieux connaître Dieu et ce qu’il aime pour prendre les meilleures décisions. Mais cette histoire nous enseigne aussi sur le plan spirituel, sur le plan de notre relation avec Dieu. L’auteur attire notre attention sur le vœu en lui-même : v.39, à la conclusion de l’histoire, ce n’est pas le sacrifice, mais le vœu accompli qui est mis au 1er plan. Le vœu lui-même nous interpelle. Jephté, juste avant la bataille, a rassemblé ses troupes, et il est devant la zone de combat. Il prend peur, ou alors il doute, et pour se rassurer, il fait un vœu. C’est la première fois depuis qu’il a été présenté dans la Bible qu’il s’adresse directement à Dieu. Par ce vœu, il cherche une garantie supplémentaire pour gagner. Pourtant, nous, nous savons que l’Esprit est sur lui, et que victoire il y aura : Jephté est sur les bons rails pour réussir sa mission. Cependant il doute, d’un doute universel : vais-je y arriver ? que me réserve l’avenir ? Comment me sortir de mes problèmes ? Est-ce que Dieu est là au moins, quand ma vie est en jeu ?

Alors ce vœu tente de rajouter une garantie. Et on peut y voir une manière un peu perverse de manipuler Dieu, de négocier avec lui. Vous voyez, Dieu n’a pas besoin de sacrifices, il n’a pas besoin de nos prières, de jeûne ou d’argent. Nous ne pouvons rien lui offrir dont il ait besoin ! Pas de troc avec lui, pas de marchandage ! Si Dieu nous bénit, c’est par amour, et non par intérêt ! La signification de la grâce divine, c’est justement que son amour est gratuit : nous ne le méritons, nous ne l’achetons pas ! Attention, Dieu accepte avec plaisir l’expression de notre amour, de notre service, de notre obéissance mais comme un remerciement et pas comme un paiement ou un pot-de-vin !

Sachant cela, pourquoi marchander avec Dieu ? Par désir de garantie mais aussi par désir de maîtriser l’avenir. Submergé par l’anxiété dans une situation qui met en jeu sa vie, Jephté ne choisit pas la confiance en un Dieu tout-puissant, fidèle et bienveillant, mais au contraire il essaie de faire entrer Dieu dans son jeu, d’en faire un atout, un joker. Et en faisant ça, il perd tout : sa fille, l’espoir d’une famille. Ça va rarement aussi loin pour nous, je l’espère en tout cas, mais quand nous choisissons de devenir les maîtres à la place de Dieu et de le tordre pour le faire entrer dans nos plans, quand nous choisissons de traiter Dieu comme un outil, comme un génie dans sa lampe, eh bien nous nous privons d’une relation vivante avec lui, nous l’empêchons de nous transformer profondément, de nous libérer du mal.

Dieu est un Dieu qui délivre, et non pas un tyran : choisissons, par la foi, de le suivre sur ce chemin de vie.

Je vous invite ce matin à ouvrir la Parole de Dieu dans le livre des Juges, livre qui est proposé à la lecture en ce moment par le guide de lecture de la Bible. Les juges se situent dans les siècles entre Moise et le roi David, pour simplifier. Après l’exode, le peuple d’Israël, libéré d’Egypte, atteint le pays promis par Dieu et s’y installe. Seulement, les peuples païens qui habitent ce pays oppriment régulièrement Israël, et Dieu appelle des libérateurs, que la Bible nomme « juges », pour délivrer son peuple de cette oppression. Le texte que je vous propose de méditer ce matin est un épisode de Jephté, un des derniers juges : c’est peut-être le texte le plus troublant, choquant même. Lisons dans le livre des Juges, 11.29-40. Lecture

Ce texte est étonnant : nous avons affaire à un des rares cas de sacrifice humain dans la Bible. Le sacrifice est la mise en œuvre d’un vœu au Seigneur qui semble garantir la victoire. L’épisode s’appesantit sur le drame, sur la tragédie, et on a l’impression que l’auteur insiste sur le fait que la fille de Jephté était fille unique, vierge, et pourrait-on dire innocente. Pour le croyant, cette situation quasiment inacceptable est empirée par l’absence de tout commentaire ou remarque. Est-ce que Jephté a eu raison ? pourquoi Dieu l’a-t-il fait gagner s’il savait que la fille serait sacrifiée ?

1)   Jephté : le libérateur victorieux

Pour bien comprendre ce texte, je pense qu’il faut d’abord se rappeler la dynamique du livre des juges. Après leur installation dans le pays promis, Canaan, les Israélites se retrouvent à cohabiter avec les peuples autochtones, qui sont païens : ils croient en plusieurs dieux et pratiquent des rites abominables aux yeux de Dieu. Or, le peuple d’Israël commence à se laisser influencer par ses voisins, et se détourne de Dieu – Dieu qui les a quand même libérés d’Égypte et leur a donné un pays à habiter ! – Israël se détourne de la loi, qui exprime la volonté de Dieu, et adopte les pratiques et les croyances païennes. Devant cette rébellion, Dieu arrête de les protéger des attaques militaires, et Israël est battu par un peuple païen. Quand l’oppression devient insupportable, le peuple crie à Dieu et demande son aide : Dieu écoute et envoie un libérateur, un « juge ». Celui-ci triomphe sur les ennemis, libère Israël et pendant quelques décennies, le peuple revient vers Dieu. Le problème, c’est qu’à chaque fois, ça recommence, et un cercle vicieux s’installe : le peuple se détourne, il est opprimé, il se plaint à Dieu, Dieu envoie un libérateur, il y a la paix quelques années, puis Israël se détourne à nouveau, est opprimé etc. etc.

L’histoire de Jephté commence au début du chap.11 et décrit comment Jephté devient un libérateur, un chef militaire pour les tribus du NE, Manassé et Galaad. Ces deux tribus sont opprimées par leurs voisins, les Ammonites. Notre texte arrive à la fin du cycle, au moment où Jephté va affronter les Ammonites et libérer Israël. Souvent, avant la victoire militaire, les libérateurs choisis reçoivent une puissance particulière qui vient de Dieu, et qui leur assure la réussite. Ici, c’est au v.29

29 Alors le souffle du Seigneur fut sur Jephté.

Cela montre que Jephté est bien un juge soutenu par Dieu. Jephté gagne donc la bataille sur vingt villes, essentiellement à la frontière entre les tribus d’Israël et le pays d’Ammon. [pause] Le fait que Dieu lui-même guide Jephté et lui livre ses ennemis confirme la présence de l’Esprit de Dieu. Cette victoire militaire, permise par Dieu, marque donc, normalement, la fin du cycle habituel dans le livre des juges, puisqu’Israël est maintenant délivré.

Pourtant vous avez remarqué que notre histoire rebondit, qu’il y a comme un décrochage par rapport au schéma attendu. En fait, la victoire militaire, qui devrait être le point final à notre récit, relance le suspense et crée un nouveau problème : Jephté va-t-il accomplir son vœu ? C’est ce problème qui attire maintenant notre attention.

2)   Le sacrifice humain : un scandale

Voici le vœu que Jephté a fait avant de commencer la bataille :

Jephté fit un vœu au Seigneur; il dit : Si vraiment tu me livres les Ammonites, 31 quiconque sortira des portes de ma maison à ma rencontre, lorsque je reviendrai sera pour le Seigneur, et je l’offrirai en sacrifice.

Or, quand Jephté revient, c’est sa fille qui sort en premier. Le vœu est accompli : la fille de Jephté est sacrifiée v.39

Au bout des deux mois, elle revint vers son père, et il s’acquitta sur elle du vœu qu’il avait fait

On ne peut pas éviter le côté scandaleux de cette histoire. C’est quand même un sacrifice humain ! Dans la Bible ! La mort d’une jeune fille innocente tuée par les mains de son père ! Et personne ne semble s’y opposer, ni le peuple, ni Dieu, ni même l’auteur du texte qui ne fait aucun commentaire, comme si tout était normal. [pause] Ce silence ne doit pas nous égarer : précédemment, dans le désert, quand Dieu a dicté à Israël la loi, Dieu a formellement interdit tout sacrifice humain, et surtout celui des enfants ! Dieu déteste ces sacrifices au point que plus tard, par la bouche du prophète Jérémie, il menace Israël de les déporter justement parce qu’ils ont fait des sacrifices d’enfants, comme dans la religion païenne.

Petite parenthèse : L’épisode du sacrifice d’Isaac vous est peut-être venu à l’esprit. C’est vrai qu’il y a quelques ressemblances. Cependant, la différence avec Abraham, c’est que Dieu lui avait demandé de sacrifier son fils unique, Isaac, et au moment fatal, Dieu l’a remplacé par un bélier. Dieu n’a jamais prévu qu’Isaac soit tué, mais il voulait entre autres tester la foi d’Abraham et sa reconnaissance : Abraham était-il capable d’avoir confiance et de rendre à Dieu ce que Dieu lui avait donné ?

Jamais Dieu ne demande de sacrifier un être humain : ce sont des pratiques païennes, perverties, éloignées de la volonté du Dieu vivant. Là, Jephté propose presque naturellement d’offrir quelqu’un en sacrifice, comme si c’était normal, et même ce qu’il pouvait offrir de mieux. Il ne promettait pas n’importe qui : il faut se rappeler qu’au retour du guerrier vainqueur, ce n’était ni la cuisinière ni le gardien de bœufs qui venait l’accueillir, mais ses proches : sa femme, sa mère, ses filles… Jephté savait donc, quelque part, que son vœu allait toucher qqn qui lui était cher !

Alors pourquoi ce vœu qui ne peut que déplaire à Dieu ? Je crois que le libérateur d’Israël était plus influencé par le monde païen qu’il ne le pensait… il ignorait la loi, et pensait honorer Dieu avec des pratiques abominables ! il prenait le Dieu vivant, Yhwh, pour un dieu païen ! c’est comme si nous, chrétiens, nous dansions autour d’un totem pour honorer Dieu ou, plus occidental, que nous laissions la loi du plus fort l’emporter dans les relations fraternelles, que le plus important dans l’église c’est l’argent ou le pouvoir…

Cette confusion entre les valeurs ambiantes et ce que Dieu demande nous concerne tout autant que Jephté ! Nous sommes inévitablement influencés par notre culture, et ce texte attire notre attention sur le danger d’appeler bien ce qui est mal. C’est en consultant, en méditant, en cherchant à comprendre la volonté de Dieu que nous connaîtrons ce qui est bien et que nous saurons de faire le tri.

Revenons à Jephté : il a fait son vœu, vaincu les ennemis, et rentre. Quand sa fille sort, le temps s’arrête ! La victoire se transforme en deuil ! C’est d’autant plus affreux que Jephté n’a pas d’autre enfant, ce que le texte met en valeur : sa famille s’éteindrait toute entière avec la mort de sa fille vierge. Un dilemme se présente : accomplir ou pas le vœu ! Jephté trahira soit Dieu soit sa propre chair. Jephté choisit de tenir sa promesse, et accomplit son vœu, ce qui semble être à son honneur, puisqu’il a mis Dieu au premier plan. Après tout, les vœux dans la Bible ne peuvent quasiment jamais être annulés. D’ailleurs, vous voyez que la fille de Jephté se soumet courageusement à son destin, justement parce que le vœu est impératif : il ne lui vient pas à l’esprit qu’on puisse reprendre la parole donnée ! On ne se parjure pas devant Dieu. Jephté semble donc faire le bon choix.

Mais, il y a un mais. Les sacrifices humains déplaisent à Dieu : en réalité c’est un autre dilemme qui se pose : faut-il respecter l’engagement, le vœu, ou l’interdiction de sacrifices humains ? Il me semble que le cas de Jephté nous présente un problème de discernement, de sagesse. Toute la loi est bonne et reflète la volonté de Dieu : rien dans la loi ne doit être transgressé. Cependant, dans une situation compliquée avec des conflits d’intérêts, nous sommes appelés à discerner les priorités. Ce n’est pas pour rien que les 10 commandements sont à part du reste de la loi, ce n’est pas pour rien que Jésus affirme que le commandement le plus important, c’est aimer Dieu, et son prochain. L’essentiel se distingue du secondaire, et tout n’est pas au même niveau. Bien sûr, il ne faut pas négliger les détails pour autant, mais il est bon, dans une situation difficile, de se demander quelle est la priorité. Dans un conflit au travail ou en famille : faut-il avoir raison, avoir le dernier mot, quitte à blesser l’autre ou à mettre en péril notre relation ? pareil dans un conflit d’église : est-ce que je dois marquer des points dans le débat, OU chercher le mieux pour l’autre et pour moi ? Parfois se posent des problèmes éthiques : admettons qu’un nouveau venu arrive, mais que ce soit un dealer par exemple, devrions-nous le rejeter au nom de son péché ou l’accueillir et essayer de l’aider à cheminer ? Quand Paul nous exhorte, en 1 Co 13, à mettre l’amour au premier plan de notre vie, je crois qu’il nous montre lui aussi qu’il y a des priorités dans la volonté de Dieu. Il me semble qu’ici Jephté a respecté la charte du vœu, c’était bien, mais il a transgressé le cœur de la loi en sacrifiant sa fille. Il s’est trompé de priorité.

3)   Le vœu : un marchandage

J’aimerais encore méditer avec vous sur une des arêtes du récit. Cette histoire nous interpelle sur le plan moral : elle nous avertit du danger de confondre les valeurs du monde avec celles de Dieu, et elle nous encourage à mieux connaître Dieu et ce qu’il aime pour prendre les meilleures décisions. Mais cette histoire nous enseigne aussi sur le plan spirituel, sur le plan de notre relation avec Dieu. L’auteur attire notre attention sur le vœu en lui-même : v.39, à la conclusion de l’histoire, ce n’est pas le sacrifice, mais le vœu accompli qui est mis au 1er plan. Le vœu lui-même nous interpelle. Jephté, juste avant la bataille, a rassemblé ses troupes, et il est devant la zone de combat. Il prend peur, ou alors il doute, et pour se rassurer, il fait un vœu. C’est la première fois depuis qu’il a été présenté dans la Bible qu’il s’adresse directement à Dieu. Par ce vœu, il cherche une garantie supplémentaire pour gagner. Pourtant, nous, nous savons que l’Esprit est sur lui, et que victoire il y aura : Jephté est sur les bons rails pour réussir sa mission. Cependant il doute, d’un doute universel : vais-je y arriver ? que me réserve l’avenir ? Comment me sortir de mes problèmes ? Est-ce que Dieu est là au moins, quand ma vie est en jeu ?

Alors ce vœu tente de rajouter une garantie. Et on peut y voir une manière un peu perverse de manipuler Dieu, de négocier avec lui. Vous voyez, Dieu n’a pas besoin de sacrifices, il n’a pas besoin de nos prières, de jeûne ou d’argent. Nous ne pouvons rien lui offrir dont il ait besoin ! Pas de troc avec lui, pas de marchandage ! Si Dieu nous bénit, c’est par amour, et non par intérêt ! La signification de la grâce divine, c’est justement que son amour est gratuit : nous ne le méritons, nous ne l’achetons pas ! Attention, Dieu accepte avec plaisir l’expression de notre amour, de notre service, de notre obéissance mais comme un remerciement et pas comme un paiement ou un pot-de-vin !

Sachant cela, pourquoi marchander avec Dieu ? Par désir de garantie mais aussi par désir de maîtriser l’avenir. Submergé par l’anxiété dans une situation qui met en jeu sa vie, Jephté ne choisit pas la confiance en un Dieu tout-puissant, fidèle et bienveillant, mais au contraire il essaie de faire entrer Dieu dans son jeu, d’en faire un atout, un joker. Et en faisant ça, il perd tout : sa fille, l’espoir d’une famille. Ça va rarement aussi loin pour nous, je l’espère en tout cas, mais quand nous choisissons de devenir les maîtres à la place de Dieu et de le tordre pour le faire entrer dans nos plans, quand nous choisissons de traiter Dieu comme un outil, comme un génie dans sa lampe, eh bien nous nous privons d’une relation vivante avec lui, nous l’empêchons de nous transformer profondément, de nous libérer du mal.

Dieu est un Dieu qui délivre, et non pas un tyran : choisissons, par la foi, de le suivre sur ce chemin de vie.




Vivez dans la lumière (Éphésiens 5.1-13)

Dans le cadre de ce culte un peu particulier centré sur la campagne contre la corruption que propose le Défi Michée, je vous invite à méditer ce matin un passage de la lettre de Paul aux Éphésiens, un passage où l’apôtre tire des conséquences très pratiques de notre foi en Jésus-Christ. Lecture

Notre texte s’inscrit dans toute une série d’exhortations à la communauté Éphèse, en Asie mineure. Paul a commencé avec un panorama de l’œuvre du salut de Dieu, et continue avec un long passage sur la manière de vivre la foi, en église, dans la vie quotidienne, dans nos relations proches. Dans ce passage un peu général sur la vie quotidienne du chrétien, Paul mélange des grands principes « vivez dans l’amour » et des instructions très spécifiques : « pas de paroles grossières », comme s’il donnait des exemples précis pour nous aider à comprendre comment vivre d’une manière qui plaise à Dieu.

1)   Imitez Dieu : une nouvelle identité en Christ

L’idée centrale de l’apôtre Paul, c’est d’appeler les chrétiens à imiter Dieu, à vivre à son image dans leur quotidien. Le fondement de cette exhortation, c’est l’œuvre que Dieu a réalisée dans la vie de ceux qui ont cru en lui. Cette œuvre, le salut en Jésus-Christ, Paul l’a rappelée longuement au début de la lettre, mais il répète au début du chapitre : « Vous êtes les enfants que Dieu aime, eh bien, imitez-le. Vivez dans l’amour comme le Christ : il nous a aimés et il a donné sa vie pour nous. » En Jésus-Christ, Dieu nous a montré son amour : non seulement il nous a pardonné nos fautes, mais en plus il nous a donné une nouvelle identité. Il nous a adoptés, il a fait de nous ses enfants, ses proches, ses intimes. Il a fait de nous ses héritiers, Paul le rappelle au v.5 : nous sommes appelés à vivre dans le royaume éternel de Dieu, dans la lumière de sa présence. Imiter Dieu, c’est à la fois l’expression de notre reconnaissance pour son œuvre d’amour et l’expression de notre nouvelle identité.

Paul utilise une image très forte pour marquer ce changement d’identité : « autrefois vous étiez dans la nuit, mais maintenant, en étant unis au Seigneur, vous êtes dans la lumière » Littéralement, c’est le jour et la nuit entre ce que je suis aujourd’hui et ma vie d’avant. Cet avant-après est radical, comme ces photo-montages qu’on voit parfois dans les magazines – surtout féminins, je vous l’accorde – des photo-montages où l’on ne reconnaît quasiment pas la personne photographiée : ce n’est plus la même. Ici, la différence ne tient pas à la couleur des cheveux ou au tour de taille, mais à l’état de notre personne : nous étions sombres comme la suie, et grâce au sacrifice de Jésus-Christ qui a payé pour nos fautes, nous sommes, aux yeux de Dieu, blancs comme neige. Dans la Bible, et dans notre texte, on a deux choses en même temps : l’avant-après radical qui est le don de Dieu, et l’actualisation progressive de notre nouvelle identité. C’est comme si nous avions changé de nationalité: je reçois un nouveau passeport, mais je dois encore apprendre la culture, l’histoire, la langue… Dieu a fait de nous ses enfants, ses héritiers, mais nous devons apprendre à vivre comme ses enfants.

Dans ce processus d’apprentissage, la ressemblance à Dieu est cruciale. Nous sommes ses enfants, nous portons sa marque, son air de famille. Dans ma famille, humaine, c’est ce que j’ai plusieurs fois vécu. Un jour, adolescente, j’étais dans le bus avec ma grand-mère, et une dame m’aborde en me demandant si je n’étais pas la fille de Mme K., l’orthophoniste. Comme elle, plusieurs m’ont fait remarquer la ressemblance entre ma mère et moi – quand on sait qu’au naturel elle est blonde aux yeux bleus, ça a de quoi étonner ! Mais il paraît que nous avons la même voix et le même sourire. De même, Dieu nous appelle à rechercher la ressemblance avec lui, une ressemblance qui peut se traduire dans notre attitude, notre sourire, notre point de vue.

Cette ressemblance à cultiver, c’est l’actualisation du lien intérieur qui nous unit, sa manifestation concrète : si je dis, fais, pense, montre complètement autre chose que mon père, est-ce que je suis vraiment son enfant ? Il me semble que c’est le rappel que Paul fait au v.5 : si votre existence dans son ensemble s’écarte complètement du projet de Dieu, comment pouvez-vous penser que vous vivez en accord avec lui et que vous êtes son enfant ? C’est dur à entendre, mais c’est cohérent. Paul sait que ressembler à Dieu est un processus qui nous occupera toute notre vie, mais nous en avons reçu les fondements par Jésus-Christ et par le Saint Esprit et nous sommes appelés à grandir sur ces bases.

Quelles sont les pistes pour développer et actualiser cette nouvelle identité reçue par grâce ? Deux grands axes sont proposés : 1) renoncer au mal 2) cultiver le bien. C’est facile à dire !

2)   Ne participez pas aux œuvres des ténèbres

Renoncer au mal, s’abstenir de participer aux œuvres mauvaises, aux œuvres de la nuit, des ténèbres. Paul continue d’opposer nuit et lumière, mais il donne quelques éléments concrets pour nous aider à discerner ce qui, dans notre vie, est un résidu de notre ancienne identité, un résidu des ténèbres qui nous caractérisaient.

Paul a mentionné plus haut la colère, le mensonge, le vol et les paroles méchantes. Dans notre texte, il cite d’autres comportements indignes de notre nouvelle identité : immoralité sexuelle, impureté, propos grossiers, paroles choquantes, stupides ou bouffonnes et cupidité. A priori, ces pratiques ont l’air d’aller tous azimuts : le rapport à l’argent, au sexe, à la parole. Pourtant, on y discerne des points communs : ce sont des comportements dégradants à la fois pour l’autre et pour soi. Être prêt à tout pour de l’argent, en bradant son honnêteté ou sa fiabilité, c’est se mépriser soi-même, sans parler de ce qu’on fait subir aux autres. On a tous des histoires de familles unies déchirées par des héritages en tête… Faire feu de tout bois pour attirer l’attention, pour placer un bon mot, quitte à ridiculiser l’autre ou à ruiner sa réputation… Evidemment, dans le domaine sexuel, les exemples d’immoralité ne manquent pas. Mais ils ne sont pas les seuls.

D’ailleurs, dans nos milieux évangéliques, on a souvent tendance à être très à cheval sur l’éthique familiale et les dysfonctionnements de couples, et on a raison. La sexualité est une part importante de notre vie, et du coup Dieu a des projets pour nous aussi dans ce domaine. Cela dit, on s’arrête parfois à ça, ce que la Bible ne fait pas. J’ai été étonnée, en portant plus d’attention aux détails du texte, de voir que Paul mentionne la cupidité comme une forme d’idolâtrie. v.5b « Les gens qui veulent tout pour eux n’y participeront pas non plus. En effet, tout vouloir pour soi, c’est une façon d’adorer les faux dieux. »  Tout vouloir pour soi : l’argent bien sûr – et la condamnation du riche égoïste revient dans la Bible au moins autant que celle de l’infidèle – mais il y a d’autres formes de cupidité : vouloir le pouvoir à tout prix, refuser de partager, refuser de perdre, de se tromper… quand la motivation se résume à tout vouloir pour soi, Dieu nous appelle à nous remettre en question pour laisser entrer sa lumière dans ce recoin sombre…

Nous sommes appelés à nous abstenir de ces comportements indignes, et à les dénoncer. Notez que Paul omet deux directions : nous ne sommes appelés ni à couper les ponts avec les gens qui font ces œuvres ni à juger ces gens. C’est l’équilibre difficile que le Seigneur nous invite à vivre, à sa suite : dire clairement que l’injustice est injuste, que le mal est mal, et dénoncer les pratiques mauvaises, sans pour autant nous prendre pour des parfaits donneurs de leçons ou nous isoler entre nous.

Dénoncer, oui, mais comment, à qui ? Il me semble que la première étape, c’est la prière : seul ou en groupe, nous pouvons porter à Dieu nos soucis, notre conscience du mal vécu autour de nous et dans notre propre vie. Nous pouvons remettre à Dieu d’abord ces zones d’ombre récalcitrantes de notre âme, et aussi les injustices dans le monde qui privent les hommes de leur dignité.

Ensuite, il me semble que nous sommes appelés aussi à parler et éventuellement à agir quand on le peut. Il y a une expression de Paul un peu plus tôt dans la lettre, que j’aime beaucoup : « en disant la vérité avec amour, nous grandirons en tout vers celui qui est la tête, le Christ. » L’attitude à laquelle nous invite Paul, qu’elle soit à une échelle individuelle ou internationale, doit être caractérisée par ces deux qualités de Dieu : la grâce et la vérité. Dénoncer, oui, mais dans le but de faire progresser, d’améliorer, dire la vérité dans une attitude d’amour. On a malheureusement tendance à choisir : soit on dénonce, et peu importent les dégâts, soit on aime et on ne dit rien, on laisse faire, on ne veut pas vexer ou on a peur de se faire rentrer dedans. Paul nous dit : abstenez-vous pour vous-mêmes (travail sur soi important) et dénoncez ce qui ne va pas. Si les chrétiens, appartenant au Dieu de justice et de vérité, se taisent devant l’injustice et le mensonge, qui va parler ? Si les disciples de celui qui dit « je suis la lumière du monde » se réfugient dans les ténèbres de peur de faire des vagues, qui va mettre de la lumière dans ce monde ? Avec notre nouvelle identité d’enfants de Dieu vient une exigence : lui ressembler, et une responsabilité : témoigner de l’amour et de la justice de Dieu dans le monde qui nous entoure – et ça commence dans l’église.

3)   Vivez comme des gens qui appartiennent à la lumière

Enfin, Paul nous exhorte à cultiver le fruit de la lumière. C’est intéressant qu’il oppose une lumière féconde, fertile, aux œuvres stériles du mal.

J’aimerais simplement faire quelques suggestions. D’abord, au début du texte, Paul oppose des vices très précis à la reconnaissance : «  ne vivez pas dans l’immoralité ou la cupidité, l’indignité, mais remerciez Dieu. » (4b)  Pourquoi ? On l’a dit, le point commun de la vie ténébreuse, c’est d’avoir de faux dieux, en particulier de vouloir tout donner à un ego insatiable. L’antidote, peut-être, c’est de reconnaître l’amour de Dieu à travers ses dons et de s’en nourrir, au lieu d’essayer de se remplir toujours plus de reconnaissance extérieure, de réussite, de pouvoir, de plaisir… Ce qui donne du sens à notre vie, c’est l’amour de Dieu, pas notre argent, pas les plaisirs passagers, pas notre réputation.

Ensuite, Paul nomme trois fruits de la lumière, ou plutôt trois aspects d’une vie remplie de la lumière de Dieu : la bonté, la justice, et la vérité. Nous sommes appelés, une fois que nous avons accueilli la lumière de Dieu dans notre vie, à poser un regard vrai sur le monde, à dire les choses telles qu’elles sont, dans le but d’agir de manière juste pour le bien des autres. Pas de justice sans vérité, ni sans amour. Les trois vont ensemble pour répandre la lumière de Dieu autour de nous.

Enfin, autant Paul était précis pour les vices à éviter, autant il est vague et général sur les vertus à cultiver. Est-ce une manière de nous signifier que le champ d’action est large, que nous ne pouvons pas le réduire à 1 Bonne Action (BA) par jour par exemple ? Est-ce une manière de stimuler notre imagination pour découvrir ou inventer de nouvelles formes de justice et d’amour dans un monde souffrant et dégradé ? Est-ce une manière de nous inviter à nous adapter, à nous remettre en question, à nous affiner en fonction des contextes, des évolutions, montrant que la justice hier c’était défendre tel droit et aujourd’hui un autre ?

En tout cas, le principe est simple, mais son application illimitée : du lever au coucher, de la parole à la main, laisser rayonner la lumière de Dieu en nous et autour de nous, pour qu’autour de nous soit manifestés l’amour et la justice de notre Dieu.

Conclusion

Pour finir, je voudrais simplement relire le dernier verset de notre texte, qui nous interpelle, durement, en nous invitant à nous remettre en question régulièrement pour ne pas retomber dans nos anciens schémas ténébreux. Mais l’interpellation, comme toujours, l’appel est assorti d’une promesse :

« Réveille-toi, toi qui dors.

Lève-toi du milieu des morts,

et le Christ t’éclairera de sa lumière. »

 




Un festin pour tous

asterixLecture biblique : Esaïe 25.6-8

Le ton de ce texte magnifique tranche avec ceux qui l’entourent. La tonalité générale de la première partie du livre d’Esaïe (chapitres 1-39) est assez sombre. Le prophète dénonce l’infidélité du peuple d’Israël, l’idolâtrie tolérée en son sein, les injustices sociales criantes, la corruption des puissants, etc… Du coup est annoncé le jugement de Dieu, à travers l’exil. Et les peuples environnants ne sont pas en reste. Tyr, Moab, Babylone en prennent aussi pour leur grade et la destruction leur est promise.

Et puis, au milieu de ces textes de jugement fleurissent quelques textes d’espérance, non seulement pour le peuple d’Israël mais pour tous les peuples. Notre texte en est un des plus beaux exemples.

Il contient deux promesses : l’invitation à un festin géant et la fin du deuil. Les deux promesses sont pour tous les peuples, et les deux sont situées « sur la montagne de Sion ».

Mais je crois sincèrement qu’on se trompe lourdement si on comprend une telle prophétie de façon littérale. Comme si la promesse allait s’accomplir par un pique-nique géant sur l’esplanade du temple à Jérusalem ! Ou par un défilé de tous les peuples avant de passer à table, pour une cérémonie où tout le monde enlèverait joyeusement ses habits de deuil pour revêtir des habits de fête !

Sur la montagne de Sion

L’indication n’est donc pas géographique ! Mais que signifie alors l’expression « sur la montagne de Sion » ?

La montagne de Sion, c’est bien la montagne où était construit le temple, lieu central du culte, symbole de la présence de Dieu. Ça n’échappait pas aux contemporains d’Esaïe. Plus tard, pour les Israélites en exil, une telle promesse ne pouvait qu’évoquer la perspective d’un retour dans le pays et la reconstruction du temple. Mais la promesse ne s’est pas accomplie littéralement… Certes, le peuple est retourné dans son pays, le temple a été reconstruit. Mais rien qui ressemble au grand festin, et encore moins l’accomplissement de la promesse de la fin de tout deuil !

Faut-il encore l’attendre ? Faut-il espérer, aujourd’hui que le temple est à nouveau détruit, une nouvelle reconstruction du temple et un festin géant à Jérusalem ? Je ne le pense pas…

Souvenons-nous des paroles de Jésus à propos de la destruction et la reconstruction du temple (Jean 2.19-21) :
19Jésus leur répond : « Détruisez ce temple, et en trois jours, je le remettrai debout. »
20(les chefs religieux) lui disent : « On a mis 46 ans pour construire ce temple, et toi, en trois jours, tu vas le remettre debout ! »
21Mais quand Jésus parlait du temple, il parlait de son corps. 22C’est pourquoi, quand Jésus se réveillera du milieu des morts, ses disciples se souviendront qu’il a dit cela. Alors ils croiront à ce que disent les Livres Saints et aux paroles de Jésus.

Ou ses paroles à la femme Samaritaine invitant désormais à un nouveau culte (Jean 4.21-24) :
21Jésus lui dit : Femme, crois-moi, l’heure vient où ce ne sera ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père. 22Vous, vous adorez ce que vous ne connaissez pas ; nous, nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des Juifs. 23Mais l’heure vient — c’est maintenant — où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité ; car tels sont les adorateurs que le Père cherche. 24Dieu est Esprit, et il faut que ceux qui l’adorent l’adorent en esprit et en vérité.

A la lumière du Nouveau Testament, l’expression « sur la montagne de Sion » doit être comprise non comme une indication géographique mais comme une indication spirituelle. La perspective est celle du jour où le temple de Dieu, au sens spirituel, sera à nouveau parmi nous, le jour où Dieu se rendra pleinement présent, c’est-à-dire, à la lumière du NT, le jour du retour du Christ… alors il offrira un festin à tous les peuples et il leur ôtera leurs vêtements de deuil.

Un festin et des vêtements de fête

L’image du festin évoque la joie, la fête, le partage, l’abondance. C’est une image courante, reprise aussi dans le Nouveau Testament, pour parler du Royaume de Dieu. Jésus l’utilise dans son enseignement, notamment avec des paraboles, l’Apocalypse aussi pour évoquer le festin des Noces de l’Agneau, fêtant la victoire ultime de Dieu.

On ne sait pas grand chose de ce qui nous attend dans l’éternité. Mais l’image du festin, moi, me donne envie ! Même si Woody Allen disait que l’éternité c’est long, surtout vers la fin, je me dis qu’avec de telles images de fête, il n’y a pas de risque que l’on s’ennuie !

Et puis l’idée de fête est accentuée encore par l’autre promesse : le voile de deuil enlevé. Il s’agit du voile dont on se couvrait pour signifier le deuil. On parlerait aujourd’hui d’habits de deuil. Quand au « drap des morts », il pourrait s’agir du linceul dont on recouvrait les corps.

En tout cas, la promesse est claire : il n’y aura plus de deuil, parce que la mort ne sera plus. C’est la raison principale du festin : la mort sera définitivement vaincue. Evidemment que cette promesse a pris plus d’envergure encore depuis la résurrection de Jésus-Christ. Nous savons que la promesse est vraie, parce que Jésus-Christ est ressuscité ! C’est le cœur de notre espérance.

Nous le croyons aujourd’hui déjà. Mais quand nous le vivrons vraiment, au jour de notre résurrection, alors la fête sera grande. Les habits de deuil seront définitivement rangés et nous revêtiront les habits de fête. Pour l’éternité.

Pour tous les peuples

Soulignons-le encore une fois, ces promesses sont pour tous les peuples. D’une certaine façon, cette dimension universelle du projet de Dieu contraste avec les textes qui entourent ce chapitre. Des textes où les peuples s’affrontent, où les nations environnantes sont des ennemis.

On réalise peut-être mal ce que ça pouvait représenter pour un Israélite menacé ou même en guerre avec ses voisins que d’imaginer un festin pour tous les peuples. Une perspective où il peut se retrouver à la même table que ses ennemis, parce que Dieu aura établi la paix. On peut le percevoir peut-être à travers l’histoire de Jonas, pas du tout prêt à partager la part du gâteau de la grâce de Dieu avec l’ennemi Ninive !

Mais cette perspective de festin universel contraste aussi avec notre actualité où nous peinons à voir la fraternité entre tous les peuples ! Non seulement par les guerres et les violences terribles dont les hommes sont toujours capables. Mais aussi pour l’écho favorable que reçoivent aujourd’hui chez nous les discours haineux, racistes, xénophobes, par les stigmatisations de l’étranger, de l’immigré, qui sont monnaie courante.

Notre espérance universelle, celle d’un Dieu qui convie tous les peuples à sa table, celle d’une Église que Dieu rassemble, issue de tous les peuples, cette espérance doit nous pousser à résister à ces discours et prôner l’accueil, la fraternité, la grâce.

Conclusion

Voilà un texte qui met l’eau à la bouche ! C’est peut-être d’ailleurs cela, vive l’espérance. Avoir l’eau à la bouche dans l’attente du Royaume de Dieu.

Mais ce menu qui nous est proposé change notre comportement aujourd’hui. L’espérance de la victoire sur la mort, grâce à la résurrection de Jésus-Christ, est source de consolation dès aujourd’hui. La perspective d’un festin pour tous les peuples doit nous pousser dès aujourd’hui au partage, à l’accueil et à la grâce, pour embrasser le projet universel de Dieu, par Jésus-Christ, comme le dit l’apôtre Paul aux Colossiens (chapitre 1) :
18lui, il est la tête du corps — qui est l’Eglise.
Il est le commencement,
le premier-né d’entre les morts,
afin d’être en tout le premier.
19Car il a plu à Dieu de faire habiter en lui toute plénitude
20et, par lui, de tout réconcilier avec lui-même,
aussi bien ce qui est sur la terre que
ce qui est dans les cieux,
en faisant la paix par lui,
par le sang de sa croix.

C’est un message que nous devons proclamer, et vivre, aujourd’hui !