L’humilité et la gloire

https://soundcloud.com/eel-toulouse/lhumilit-et-la-gloire

Lecture biblique : Philippiens 2.6-11

C’est aujourd’hui le dimanche des Rameaux où nous lisons le récit de l’entrée de Jésus à Jérusalem. Cet hymne de Philippiens 2 permet d’éclairer ce récit de façon intéressante.

L’entrée de Jésus à Jérusalem est pleine de paradoxes : acclamé par la foule comme un Roi entrant dans la ville, c’est pourtant vers son supplice que Jésus se dirige. Cette même foule criera quelques jours plus tard : « crucifie-le ! »

Un paradoxe auquel répond le contraste saisissant de l’hymne de Philippiens 2, entre l’humiliation et la gloire, à la fois celle qui précède et qui suit l’humiliation du Christ jusqu’à la croix.

Jésus entre à Jérusalem sur le dos d’un âne. Ce n’est pas une monture indigne d’un roi, notamment en temps de paix. On préférera le cheval sur le champ de bataille ! C’est donc bien dans la posture d’un roi que Jésus entre à Jérusalem et qu’il est acclamé. Pourtant son entrée n’est pas triomphaliste mais humble : l’évangile précise que c’est sur un simple ânon qu’il s’assied…

Jésus entre donc à Jérusalem comme un roi en temps de paix… mais il y rencontrera la haine et la violence des hommes. Il entre à Jérusalem humblement sur le dos d’un ânon… mais il subira l’humiliation suprême d’un procès injuste, des moqueries et de la mort infamante de la crucifixion.

En réalité, l’entrée de Jésus à Jérusalem est à l’image de l’incarnation, de la venue du Fils de Dieu sur terre en tant qu’homme. Celui qui entre à Jérusalem si humblement est bien celui qui est né dans une étable au sein d’une famille modeste plutôt que dans le palais de la capitale. Et l’incarnation est bien au cœur de l’hymne de Philippiens 2 où le Fils accepte de quitter la gloire pour venir sur terre. Le Roi choisit de devenir humble serviteur, le Fils de Dieu entre à Jérusalem sur le dos d’un ânon.

Mais il est aussi question de gloire le jour des Rameaux. Une gloire, certes, paradoxale qui se manifeste dans les acclamations de la foule. Des acclamation superficielles mais bel et bien annonciatrices de la gloire à venir pour le Christ. Cette gloire éclatante que l’hymne de Philippiens 2 annonce, le jour où tout genou fléchira devant lui.

Humilité et gloire sont donc les points commun aux deux textes. Mais nous allons maintenant nous centrer sur l’hymne de Philippiens 2.

L’humilité au coeur

Si l’idée d’humilité est au cœur de cet hymne, elle est aussi au cœur de la Bible en général. Dans l’Ancien Testament, de nombreux textes évoquent Dieu qui abaisse les orgueilleux et élève les humbles. Dans son enseignement, Jésus prolonge cette insistance sur l’humilité, par exemple en affirmant que le Royaume de Dieu appartient à ceux qui sont comme des petits enfants. Dans cette perspective, l’hymne christologique de Philippiens 2 sert de point d’appui à une exhortation au service mutuel, dans l’humilité, en considérant les autres comme supérieurs à nous-mêmes.

L’humilité apparaît comme une valeur suprême du Royaume de Dieu, avec le petit enfant comme modèle de citoyen du Royaume et le service comme norme dans les relations au sein du Royaume de Dieu.

Avouons-le, nous sommes là à l’opposé de l’esprit de notre monde d’aujourd’hui, où c’est la performance qui est valorisée, où la réussite est celle qui se voit, qui s’affiche sur Internet, peu importe si c’est au détriment des autres.

Or, on ne peut pas être humble seul. L’humilité se mesure dans notre relation aux autres. Elle dépend autant du regard qu’on porte sur les autres que du regard qu’on porte sur soi. Il s’agit de considérer les autres comme supérieurs, pas de se considérer comme inférieur aux autres. C’est une nuance qui a de l’importance. Être humble, c’est se faire serviteur de mon prochain. Ce n’est pas dire « je ne vaux rien » mais c’est choisir de s’ouvrir à l’autre, ses attentes et ses besoins.

L’humilité est un choix, pas un trait de caractère que certains auraient et d’autres pas. On n’est pas humble comme on serait enjoué, colérique, optimiste ou perfectionniste ! On choisit l’humilité ou on ne la choisit pas. On prend exemple sur le Christ ou pas…

La gloire, mais quelle gloire ?

Notre texte parle aussi de gloire. Mais de quelle gloire ? La gloire des hommes est versatile : l’épisode des Rameaux l’illustre de façon évidente. L’hymne de Philippiens 2 nous invite à chercher une autre gloire. La seule gloire que nous devions rechercher est celle que Dieu donne. Or il ne la donne qu’aux humbles…

Le lien entre l’humilité du Christ et sa gloire est explicitement fait dans le texte de Philippiens 2. Les souffrances et l’humiliation du Christ y apparaissent comme la marque suprême de sa gloire : « Il s’est fait serviteur… jusqu’à la mort sur une croix. C’est pourquoi Dieu l’a élevé… » (v.8-9). C’est à cause de son humiliation, à cause de sa mort sur la croix, que le nom du Christ est élevé au-dessus de tous les autres noms.

On pourrait même dire que la gloire du Christ est dans son humiliation. Sa gloire, c’est d’avoir été serviteur jusqu’au bout, jusqu’à la mort. Et cette gloire ne vient pas des hommes qui l’ont crucifié mais de Dieu qui l’a envoyé et qui l’a ressuscité !

Certes, un jour nous serons dans la gloire de la présence même de Dieu, avec le Christ devant qui toute la terre se prosternera. Mais ça, ce sera pour plus tard. Aujourd’hui, nous sommes bien souvent plutôt dans la posture de l’humble serviteur, parfois même humilié. Et dans ces conditions, aujourd’hui, notre gloire, c’est de faire la volonté de Dieu, c’est de se savoir aimé par Dieu, c’est de choisir au nom du Christ de nous faire serviteur de notre prochain.

Conclusion

Examiner le récit des Rameaux à l’aune de l’hymne christologique de Philippiens 2 lui donne un relief particulier. C’est tout le drame de l’incarnation qui s’y manifeste. L’entrée de Jésus à Jérusalem, c’est la venue du Fils de Dieu fait homme, comme un roi humble apportant la paix, un roi serviteur de l’humanité.

Mais là où les acclamations de la foule devaient avoir un goût amer pour Jésus, conscient que le vent allait vite tourner pour lui, l’hymne de l’épître aux Philippiens évoque la gloire que Dieu donne à son Fils, et celle à venir au jour où tous fléchiront le genou devant lui.

En tant que disciples de Jésus, notre modèle se trouve dans le Christ renonçant à sa gloire pour se faire serviteur, il est dans ce roi humble marchant vers son supplice prochain. Notre vie de disciples du Christ ici-bas n’est pas toujours glorieux au sens humain du terme… mais notre gloire se trouve ailleurs : dans le regard que notre Dieu porte sur nous. C’est sa gloire que nous voulons rechercher, pas celle des hommes !




Pour une relation nouvelle avec Dieu

https://soundcloud.com/eel-toulouse/pour-une-relation-nouvelle

Lecture biblique: Jean 2.13-25

Jean nous dévoile un Jésus ébouriffant : en entrant dans le Temple, il se fabrique un fouet de cordes et se met à chasser les vendeurs installés dans le Temple, renverse les stands et éparpille la monnaie des bureaux de change. Avec fracas, il disperse tout le monde et fait place nette, et les quelques mots qu’il adresse aux vendeurs comme aux autorités juives, sont péremptoires et mystérieux. Ses gestes violents et ses paroles étranges réveillent l’image pâlotte que l’on se fait souvent, d’un Jésus doux et calme, tendre et paisible.

Si Jean décide de nous dévoiler ce Jésus enflammé, dès le début de son ministère, alors qu’il se montre assez sélectif dans les actes de Jésus, préférant retranscrire ses discours, c’est qu’il veut nous montrer comme cet acte est révélateur de la mission et de l’identité du Christ.

1)    Jésus le Fils vient purifier le culte

D’abord, voyons de plus près quelle est la situation qui suscite une action aussi dramatique de la part de Jésus. Des vendeurs d’animaux et des changeurs de monnaie sont installés dans le temple de Jérusalem, lieu de culte, lieu de rencontre privilégié entre Dieu et son peuple. Autour du centre sacré du Temple, différentes cours accueillent les adorateurs : d’abord, au plus près, les prêtres, puis, les Israélites, puis les femmes d’Israël, puis, tout autour, un dernier parvis, plus vaste, où viennent prier les croyants d’origine non-juive.

Que font là les vendeurs et les changeurs de monnaie ? Comme la plupart des croyants ne vivent pas à Jérusalem ni même en Israël, mais viennent souvent de loin pour rendre un culte à Dieu, certains ont eu l’idée de proposer, à l’origine, en face du Temple des lieux où acheter les victimes à sacrifier (c’est quand même pratique de ne pas venir de Grèce ou d’Egypte en tirant son mouton ou son bœuf derrière soi !). De même, les changeurs de monnaie permettent de changer l’argent étranger en monnaie du temple, la seule à être acceptée pour payer l’impôt du Temple qui concerne tous les juifs adultes. Avec le temps, ces stands se sont déplacés jusque dans la cour la plus excentrée, faisant de cette cour non plus un lieu de culte pour les non-juifs mais une sorte de marché religieux.

Qu’est-ce qui énerve Jésus au point de tout chambouler, et de chasser tous ces commerçants ? Ce n’est pas tellement le commerce qui pose problème (nous pourrons continuer les stands de librairie à Noël !), mais plutôt le trouble, le bruit, l’agitation qui empêchent le recueillement devant Dieu. Comme si quelqu’un passait dans les rangs de l’église, au milieu du culte, en criant : « Demandez la feuille de culte ! Demandez une Bible ! Ca vous fera 1,50 euros ! » … Ce serait moins une aide qu’un obstacle au culte !

Jésus veut donc rectifier la situation en poussant les perturbateurs à laisser la place libre et calme pour le culte, en retournant dehors. Il le fait de manière pour le moins énergique, mais il faut bien ça pour déplacer des moutons et des bœufs !

Pourquoi Jésus prend-il cette initiative ? Parce que Jésus n’est pas un simple adorateur qui trouve qu’on ne s’entend plus prier, mais il est Dieu le Fils lui-même parmi les hommes, et ce parasitage du culte le fait sortir de ses gonds. C’est en tant que Dieu qu’il vient purifier le culte, qu’il vient recentrer l’attention des adorateurs sur ce qui est essentiel : la relation avec Dieu. Jésus vient pour restaurer notre relation avec Dieu, pour que ces rencontres soient vraies, authentiques, et que nous puissions vraiment nous approcher de Dieu, nous mettre à son écoute et nous confier à lui. C’est son but en venant sur terre, sa passion en quelque sorte, et c’est ce qui le conduit à repousser le secondaire à sa place.

Les vendeurs et les changeurs installés dans le temple, a priori pour des bonnes raisons, nous interrogent sur nos pratiques. Est-ce que parfois, même pour des bonnes raisons, nous n’en venons pas à nous décentrer nous aussi de Dieu et de l’essentiel ? Quelles sont les choses censées nous aider dans notre relation avec Dieu qui deviennent des obstacles ? des diversions ? Est-ce que nous avons des principes, des habitudes, qui prennent le pas sur l’essentiel, sur notre relation avec Dieu, lors du culte communautaire, lors de nos rencontres en semaine, ou dans notre intimité personnelle avec Dieu ?

2)   Jésus l’Agneau   annonce le culte véritable

Devant cette initiative de Jésus, les autorités juives viennent lui demander de prouver qu’il a bien l’autorité pour chambouler l’ordre du culte. S’ensuit un dialogue un peu irréaliste : « Quel signe miraculeux peux-tu nous montrer pour prouver que tu as le droit d’agir ainsi ? » Jésus répond : « Démolissez le Temple et en 3 jours, je le relèverai. » « Comment ? Il a fallu 46 ans pour reconstruire ce Temple et toi tu serais capable de le relever en 3 jours ? » Et le dialogue s’arrête là. Jésus donne l’impression de répondre à côté de la question, et devant l’interprétation littérale de ses paroles, il se tait.

Ce qui ressort de cet échange étrange, c’est la parole de Jésus, décalée, incomprise, que Jean, qui connaît la suite, nous explique pour nous sortir du désarroi. Dans cette prédiction mal comprise, Jésus fait référence à une autre fête de la Pâque, qui interviendra deux ans plus tard, et pendant laquelle il sera mis à mort sous l’initiative de ces mêmes autorités juives. Crucifié, il se relèvera pourtant trois jours plus tard, ressuscité jaillissant de la mort.

Jésus relie avec force le temple et son propre corps, sa propre personne, comme s’il était, lui, le véritable temple. En effet, qu’est-ce que le Temple sinon le lieu où Dieu réside, sa demeure, le lieu qu’il remplit de sa présence ? Jésus, Dieu le Fils devenu homme, est celui en qui Dieu établit sa présence, il est l’interface ultime qui nous permet de rencontrer Dieu pleinement. Jean, dans son introduction à l’évangile, dit de Jésus qu’en lui, Dieu est venu habiter parmi les hommes. Jésus est le nouveau Temple, annoncé par le Temple de pierres dans lequel il se trouve à ce moment-là. Par son geste, il montre comment doit se vivre la relation avec Dieu – il purifie le temple et la manière de rendre un culte à Dieu – mais dans son dialogue il suggère que ce culte est insuffisant, et que le vrai lieu de rencontre avec Dieu c’est lui. En quelque sorte il purifie la réalité existante mais il montre aussi qu’elle pointe vers une autre réalité.

La référence de Jésus à la croix évoque encore un autre élément. Il en parle lors de cette de la Pâque, fête qui célèbre chaque année l’exode, ce moment fondamental où Dieu a délivré son peuple de l’esclavage en Egypte, suite au 10e fléau que Dieu envoya aux Egyptiens qui refusaient de libérer Israël. Ce 10e fléau, c’est la mort de tout premier-né, sauf chez ceux qui ont sacrifié un agneau immaculé. Cet agneau, et tous les autres sacrifices, montrent qu’on ne peut pas se tenir en présence du Dieu parfait, pur, saint, et vivre. Cet agneau nous renvoie à notre péché, à notre besoin de pardon et de grâce pour pouvoir rencontrer Dieu qui s’approche de nous. Seulement, encore une fois, ce système de sacrifices, certes instauré par Dieu, est insuffisant, car il ne nous rend pas profondément, durablement dignes de vivre avec Dieu. En faisant référence à sa mort à quelques Pâque de là, Jésus évoque son propre sacrifice, le sacrifice d’un homme innocent, qui se donne volontairement à notre place, en assumant notre culpabilité pour nous offrir sa justice. Aux yeux de Dieu, nous sommes donc pardonnés, purifiés, saints, dignes de nous approcher de lui.

Jésus chasse les vendeurs du temple, mais dans ce geste énergique il y a aussi une prophétie : un jour, il n’y aura plus besoin de sacrifice car Jésus lui-même, l’Agneau ultime, parfait, prendra le péché du monde et permettra de s’approcher librement de Dieu.  Par son geste et ses paroles, il indique que notre relation avec Dieu va se transformer : elle va être purifiée mais elle va aussi s’approfondir et s’intérioriser.

3)   Devant Jésus le Seigneur, comment croire ?

Face à cet événement percutant, les réactions sont variées. L’apôtre Jean écrit son évangile pour que ses lecteurs connaissent Jésus, le reconnaissent dans la foi comme Dieu le Fils venu sauver les hommes, et se mettent à le suivre. Il a donc souvent le souci de montrer comment les gens ont perçu Jésus, dans le but de nous interroger sur notre réaction face à Jésus-Christ.

D’abord, on voit les autorités religieuses d’Israël qui refusent de se laisser vraiment interpeller et qui se trouvent des portes de sortie pour éviter de se remettre en question et de reconnaître le sens véritable de ce que Jésus a fait. Face à son geste lourd de sens, ils ne cherchent pas où est le problème dans leur culte mais ils s’intéressent d’abord à la légitimité de Jésus, ils enferment le geste prophétique dans un carcan de droits et de pouvoir, sans se douter que Jésus a toute autorité sur ce temple. Quand Jésus leur répond, ils s’attachent au sens premier, littéral, avec une lourdeur d’esprit consternante. Leur obstination à se considérer comme justes dans leur manière de faire, en refusant toute critique et toute remise en cause, cette obstination annonce la jalousie, la défiance et l’envie de meurtre qui vont se développer chez eux au point de comploter pour faire mourir Jésus.

D’un autre côté, il y a tous ces gens qui croient en Jésus à cause des actes spectaculaires, guérisons et miracles, qu’il accomplit, mais dont Jésus se méfie. Ces miracles ne sont pas une mauvaise raison de croire en Jésus, puisqu’il les fait aussi dans le but de susciter la foi en montrant qui il est. Toutefois, il me semble que si Jésus reste méfiant vis-à-vis de ces croyants, c’est peut-être parce qu’il sait que leur foi n’ira pas plus loin. Ils aiment les miracles, mais comment réagiront-ils aux enseignements de Jésus ? Aimeront-ils son exigence, sa radicalité ? Accepteront-ils qui il est vraiment, le Roi, le Messie prolifique qui fait des tas de miracles, mais aussi celui qui va mourir sur la croix, qui empruntera un chemin sombre et difficile, sur lequel il appelle à le suivre ? Jésus sait que l’homme tend à trier, à choisir ce qui l’arrange, ce qui lui fait du bien, mais qu’il rebrousse chemin lorsque la voie à suivre impose des remises en question trop radicales, des abandons, des difficultés.

Au milieu se trouvent les disciples, qui ne comprennent pas de suite, mais seulement après la croix, la résurrection, le don de l’Esprit. Pourtant, même sans tout comprendre, ils restent attachés à Jésus, le suivant malgré leurs doutes et leurs questions, acceptant que la réponse vienne plus tard, mais déjà convaincus que c’est lui qui les mènera à Dieu, que c’est lui, le chemin, la vérité, la vie.

A qui ressemblons-nous aujourd’hui ? Sommes-nous récalcitrants à la voix du Christ ? Sommes-nous attirés vers ce Jésus impressionnant, mais effrayés par l’implication que cela nous demande ? Ou encore sommes-nous un peu ignorants, sans trop d’assurance, mais avec la conviction que notre vie est en lui ? Où que nous en soyons, le Christ nous invite à le rencontrer et à le  reconnaître tel qu’il est, Dieu le fils devenu Agneau pour nous donner le pardon et la vie.




L’épreuve d’Abraham

https://soundcloud.com/eel-toulouse/l-preuve-dabraham

Lecture biblique: Genèse 22.1-19

Pour approfondir notre réflexion sur notre consécration à Dieu, sur ce que nous lui offrons, ou pas, et comment, je vous invite à méditer le texte du jour, dans le livre de la Genèse, qui relate un épisode phare de la vie du patriarche Abraham.

Cet épisode de la Bible, ce presque sacrifice d’un fils par son père, est d’une intensité rare, et cette scène a interpelé – et continue d’interpeller – bien des croyants, mais aussi des penseurs et des artistes, tant elle rassemble des aspects essentiels de notre humanité. Sans chercher à tout relever, ou à répondre à toutes les questions que ce texte a peut-être soulevées, j’aimerais simplement ce matin relire ce texte dans le cadre de notre chemin vers Pâques, dans le cadre de notre chemin de retour à Dieu, de retour à l’essentiel, de consécration, parce que l’histoire d’Abraham le croyant nous aide à avancer, aujourd’hui, sur notre chemin de foi.

1)    « Je te donne tout » : jusqu’où se consacrer à Dieu ?

La demande de Dieu à Abraham nous choque, et à juste titre ! En plus de la cruauté du sacrifice d’un enfant, cette demande est injuste, notamment au regard de la volonté divine – Dieu lui-même, dans sa loi, interdira vigoureusement les sacrifices d’enfants pratiqués dans certaines religions et punira le peuple avec sévérité quand il commettra ces abominations. Cette demande, contraire à la volonté de Dieu, est d’autant plus absurde qu’elle contredit aussi les nombreuses promesses que Dieu a faites à Abraham depuis qu’il l’a appelé à le suivre, quelques décennies plus tôt. En effet, Dieu avait promis à Abraham et Sara un fils, de qui descendrait un grand peuple, malgré la stérilité de ce couple âgé. Dieu a pris son temps pour réaliser cette promesse, mais Isaac a fini par naître, fils tant attendu et tant chéri, porteur de la promesse de Dieu. Abraham a même dû se séparer de son fils illégitime, Ismaël, pour qu’Isaac puisse recevoir l’intégralité de l’héritage prévu par Dieu. Et maintenant, voici que Dieu demande à Abraham de sacrifier Isaac !

Le texte nous donne quelques indices pour comprendre cette demande incompréhensible. D’abord, avant même de savoir ce que Dieu va demander à Abraham, nous lisons que Dieu voulut mettre Abraham à l’épreuve, et cette demande est un test – ce que Dieu veut, ce n’est la vie de cet enfant, mais c’est voir ce qu’il en est vraiment de la foi d’Abraham. Un autre indice nous aide à comprendre, lorsque Dieu dit : « prends ton fils, je te prie, ton fils unique, celui que tu aimes » (v.2). La demande concerne Isaac car c’est Isaac qui est précieux aux yeux d’Abraham, c’est lui qui a été attendu, désiré, qui porte les promesses ; et il me semble que l’enjeu de cette demande, c’est de savoir si Abraham est prêt à donner à Dieu ce qu’il a de plus précieux.

Quand nous parlons d’offrande, ou de consécration, quand nous chantons « je te donne tout », ou « entre tes mains j’abandonne tout ce que j’appelle mien », est-ce que c’est une manière de parler ? Est-ce que c’est une image ? Qu’est-ce que nous donnons à Dieu ?

Cette question de l’offrande, de ce que nous consacrons à Dieu, est révélatrice de la place que nous lui donnons dans notre vie. Est-ce que nous sommes prêts à lui donner ce qui a le plus de valeur pour nous, ou y a-t-il des choses que nous voulons garder de côté, que nous lui refusons parce qu’à  nos yeux, elles ont plus de valeur que lui ? Quels sont les domaines où, si Dieu nous posait le même ultimatum, nous préférerions nous détourner de Dieu ? L’histoire d’Abraham évoque l’histoire du jeune homme riche, qui voulait bien faire, qui était prêt à donner de son temps, de son amour à Dieu, mais qui, lorsque Jésus lui demanda de donner toutes ses richesses et de faire de Dieu sa seule richesse, se détourna et partit sur un autre chemin. Quelles sont, finalement, nos idoles, ces choses, ces relations qui prennent à nos yeux plus de valeur que Dieu lui-même ?

2)   Le signe d’une confiance radicale

Ce que Dieu nous demande, c’est un geste fou, radical, le don de soi, le don de ce qui nous fait vibrer. Pourtant, et c’est essentiel pour comprendre cette épreuve, Dieu ne permet pas qu’Abraham aille au bout de son geste ! Il empêche que le sacrifice se réalise vraiment – mais il l’empêche au dernier moment, comme pour voir jusqu’où Abraham est prêt à aller, jusqu’où il est prêt à obéir, à suivre son Dieu.

Abraham nous impressionne par son silence, par son obéissance, mais s’il ne se révolte pas, il n’apparaît pas non plus indifférent à la situation. Le texte met en valeur sa tristesse en rappelant sans cesse la valeur d’Isaac à ses yeux, son fils, son unique, son très cher fils. Dans ses réponses aux serviteurs, à son fils, Abraham se montre ambigu : « moi et le garçon, nous irons là-haut pour rendre un culte puis nous reviendrons vers vous » (v.5) et « que le seigneur voie lui-même quel animal il aura pour le sacrifice » (v.8) – c’est peut-être pour éviter d’alerter les autres de peur qu’ils ne l’arrêtent, mais dans ces réponses on sent aussi l’espoir, peut-être la foi, que Dieu n’abandonnera pas Abraham à la détresse et qu’Isaac vivra.

Il passe ces trois jours dans l’affliction, mais il ne se dérobe pas. Il suit ce chemin très étroit sur lequel Dieu l’appelle, prêt à se délester de tout pour répondre présent à l’appel de Dieu. Tout comme il avait quitté sa patrie et sa famille lorsque Dieu l’a appelé la première fois, aujourd’hui il se montre prêt à tout laisser pour suivre Dieu, déjà ce qu’il a de plus cher, mais aussi les bénédictions de Dieu, les promesses que Dieu lui a faites.

Là se trouve le sens de son épreuve, qui ressemble un peu à l’épreuve de Job : pour quelle raison Abraham suit-il Dieu ? Quelle est sa motivation ? Est-ce que c’est pour être béni de Dieu ? Est-ce qu’il espère gagner quelque chose ? Mériter quelque chose ? Regarde, j’abandonne mes parents, parce que tu vas me donner des enfants, c’est gagnant-gagnant. J’arrête de fumer, mais tu me guéris. Je te donne de l’argent mais tu m’aides dans mon travail. On fait un échange, on négocie. Le marchandage, c’est la base des religions, mais Dieu n’est pas dans le marchandage. Dieu lui demande de tout lui donner, même ce qu’il espère, même ce qu’il attend de la part de Dieu, de rendre en quelque sorte ses promesses à Dieu. Est-ce qu’Abraham est prêt à suivre Dieu s’il n’y gagne rien ? Est-ce qu’il est prêt à le suivre de manière désintéressée, gratuite ? Est-ce que Dieu est un outil qui améliore notre vie, qui nous aide à obtenir certaines choses, une béquille qui compense certaines faiblesses ? ou est-ce que c’est le Dieu tout-puissant, le créateur, le Seigneur, le Premier et le Dernier qui mérite notre adoration, notre crainte, notre foi, parce qu’il est le vrai Dieu ?

Mis à l’épreuve, Abraham montre qu’il suit Dieu de manière désintéressée, qu’il le suit parce qu’ils ont une relation, parce qu’il le connaît et qu’il sait que c’est le vrai Dieu, qui a plus de valeur que toute autre chose dans le monde.

3)   Un Dieu qui comble celui qui se donne

Ce texte nous montre la profondeur de la foi d’Abraham, sa pureté et son intégrité, mais il nous fait aussi voir quel est ce Dieu qu’Abraham est prêt à suivre à tout prix. Ce Dieu c’est le Dieu de la vie, le Dieu de la grâce, le Dieu qui se montre fidèle et généreux.

Dieu demande à Abraham un acte presque impossible, mais en voyant la foi de cet homme, il ne manque de répondre présent lui aussi. Non seulement il pourvoit en donnant une victime pour le sacrifice – prouvant qu’Abraham a eu raison de garder espoir en lui – mais en plus, il renouvelle son alliance avec Abraham, allant encore plus loin dans les promesses : il jure par lui-même, par le Tout-Puissant, il s’engage pleinement à respecter ses promesses de bénédiction. Abraham était prêt à tout donner, et Dieu répond à sa foi en le comblant de bénédictions.

Il y a un jeu de mots dans le texte, je ne sais pas si vous l’avez remarqué : v.14, Abraham appelle le lieu du nom « le Seigneur voit » et l’explication qui est donnée ensuite, c’est que sur cette montagne, le Seigneur est vu, il apparaît. Dieu veut nous voir, il veut voir de quel bois nous sommes faits, une fois que disparaissent les vœux pieux et les bonnes intentions. Il veut voir, tester, éprouver, la qualité de notre relation avec lui, de notre foi, de notre amour pour lui : de la même manière que les difficultés de la vie montrent les vrais amis, de même les épreuves montrent à Dieu quel amour nous anime. Si Dieu veut voir, il est aussi celui qui se montre, celui qui se laisse voir, celui qui apparaît, qui répond à l’appel. Dans ces épreuves, qui sont des moments de vérité, Dieu nous pousse à montrer quel amour nous lui portons, et en réponse, il montre à son tour quel amour il nous porte.

Remarquons que cette relation n’est pas symétrique. Dieu nous précède par sa grâce, et il nous répond avec une générosité débordante. Nous avons souvent peur de nous donner, d’offrir, de consacrer à Dieu ce qui nous est précieux : est-ce que nous ne risquons pas de tout perdre en donnant à Dieu la priorité ? N’allons-nous pas perdre ce que nous aimons, ce qui nous rassure, ce qui nous définit ? En nous donnant tout entiers à Dieu, n’allons-nous pas nous perdre ?

Ce texte répond en montrant à quel Dieu nous nous donnons : un Dieu qui s’engage, un Dieu qui donne à celui qui se donne, un Dieu qui comble, qui bénit, qui inonde de grâce et d’amour celui qui ose faire ce pas, ce saut, de la foi.

Conclusion

Ce texte nous présente Abraham comme le modèle de tous les croyants, celui qui a donné à Dieu la première place, celui qui a su reconnaître en Dieu le seul vrai Dieu, et qui n’a pu faire autrement que de le suivre quel qu’en soit le prix. Ce Dieu à qui Abraham se consacre tout entier, ce Dieu est un Dieu de grâce, qui bénit celui qui se donne, qui répond à notre foi avec une surabondance extraordinaire. Abraham n’est pas seulement le modèle des croyants, il reflète aussi le Dieu de grâce, le Dieu de l’évangile, ce Dieu qui donne ce qu’il a de plus précieux pour nous, qui a offert en sacrifice son fils, son fils unique, son fils qu’il aime tant, par amour pour nous, pour que plus rien ne nous sépare de Dieu, rien, ni la mort, ni le mal, ni notre culpabilité, pour que rien ne nous sépare de l’amour de Dieu. Dieu n’a pas exigé d’Abraham qu’il aille au bout de son geste, il nous demande de nous donner à lui mais il ne permet pas que nous nous perdions, au contraire, c’est lui qui se donne pour nous, en Jésus-Christ, pour nous bénir, pour nous offrir la vie éternelle.




Face à la tentation

https://soundcloud.com/eel-toulouse/face-la-tentation

Lecture biblique : Marc 1.12-15

Fidèle à son habitude, Marc fait preuve de sobriété dans son récit. Les événements s’enchaînent très rapidement : le baptême de Jésus, sa tentation au désert, le début de son ministère public, le tout en quelques versets à peine. On aurait pourtant tort de ne pas s’y arrêter.

L’épisode de la tentation de Jésus apparaît comme un moment d’intimité, intercalé entre deux moments publics forts : son baptême et le début de son ministère public. Un moment d’intimité qui rejoint notre expérience. Car la tentation est bien une expérience universelle, une préoccupation majeure pour le croyant. N’est-ce pas une des demandes du Notre Père :« Ne nous soumets pas à la tentation… » ?

 

Dans notre jardin secret

L’enchaînement après le baptême est assez brusque : « Tout de suite après, l’Esprit Saint envoie Jésus dans le désert. » On n’a pas le temps de souffler, pas le temps de réaliser ce qui vient de se passer : la première manifestation publique du Messie, une théophanie trinitaire au moment du baptême de Jésus… L’Esprit saint envoie déjà Jésus dans le désert pour 40 jours. Le verbe grec évoque même une action énergique : l’Esprit le chasse, le pousse violemment, dans le désert.

Il y a une impérieuse nécessité à vivre ce temps de désert et de tentation. Mais Jésus devra le vivre seul. Le récit très sobre de Marc le souligne. Matthieu et Luc donneront plus de détails, évoquant même un dialogue entre Jésus et Satan. Chez Marc, on n’accompagne pas Jésus dans le désert. On nous dit juste qu’il a été tenté par Satan pendant 40 jours (alors que Matthieu et Luc placent la tentation à la fin de 40 jours de jeûne). L’épisode reste entouré de mystère. L’expérience appartient au jardin secret de Jésus.

Le baptême de Jésus était le signe public de son incarnation, de sa solidarité avec notre humanité. La tentation au désert est le signe intime et caché de son incarnation. Jésus a partagé notre humanité aussi dans l’intimité de son jardin secret, dans ses luttes intérieures et ses tentations. Comme le dit l’épître aux Hébreux : « Comme nous, il a été tenté en toutes choses » (Hb 4.15).

C’est pourquoi il nous comprend, de « l’intérieur ». L’épître aux Hébreux le dit bien : « il est capable de souffrir avec nous de nos faiblesses. » et « Près de lui, nous recevrons le pardon, nous trouverons son amour, et ainsi, il nous aidera au bon moment. »

Quand nous sommes en lutte en nous-mêmes contre la tentation, Dieu le voit. Il est peut-être le seul à le voir… Mais pas pour nous espionner, pas pour nous culpabiliser ou nous juger. Pour nous aider. Parce qu’il nous comprend !

 

Toujours seul… mais jamais seul

Une autre originalité de Marc se trouve dans la formule qu’il est le seul à utiliser pour décrire l’épisode de la tentation de Jésus, affirmant qu’il était « avec les bêtes sauvages ». Une expression qui traduit sans doute la solitude de Jésus, son éloignement du monde des hommes dont il ne peut attendre aucun secours. Il est seul, au milieu des bêtes sauvages, donc en terrain hostile.

Mais Marc précise aussi que les anges le servaient. Loin de tout, Jésus demeure sous la protection divine. Au cœur même de la tentation, il n’est pas abandonné de son Père qui envoie ses anges pour le servir.

On est toujours seuls face à la tentation. On ne peut jamais se mettre à la place de l’autre.
C’est notre jardin secret, le lieu de nos luttes intimes, personnelles. Jésus était seul « au milieu des bêtes sauvages »…

Bien-sûr on n’a pas le privilège de Jésus d’avoir les anges qui le servaient… mais n’a-t-on pas parfois un ange qui nous protège ? Dans nos tentations et nos luttes, Dieu veille sur nous. Même quand on peut avoir l’impression de se retrouver au milieu des bêtes sauvages, menacé, en danger. Il est là, prêt à nous aider. Prêt à envoyer ses anges nous soutenir.

D’une certaine façon, face à la tentation nous sommes toujours seuls… mais jamais seuls. Toujours seuls parce que personne ne peut lutter à notre place, personne ne peut résister à la tentation à notre place. C’est notre jardin secret. Mais jamais seuls parce que Dieu, notre Père, « voit dans le secret ».

 

La victoire, signe du règne de Dieu

A la fin des 40 jours de désert, Jésus commence son ministère public. Cela coïncide avec le moment de l’arrestation de Jean-Baptiste. Comme s’il fallait que Jean disparaisse pour que Jésus à son tour entre en scène.

Mais Jésus n’a pas été tenté 40 jours seulement. Il a, comme nous, été tenté tous les jours de sa vie ! Cet épisode a valeur de symbole. Peut-être même était-ce un temps de préparation aux tentations multiples qu’il rencontrera dans son ministère.

Et Jésus sort victorieux de l’épreuve. Non seulement des 40 jours dans le désert mais jusqu’à son dernier souffle, quand il dira sur la croix : « Tout est accompli ! » Le message qu’il annonce est une proclamation de victoire : « Le moment décidé par Dieu est arrivé, et le Royaume de Dieu est tout près de vous. » ou comme le traduit la Nouvelle Bible Segond : « Le temps est accompli et le règne de Dieu s’est approché. »

La victoire sur la tentation, dans notre vie, c’est le signe que le règne de Dieu avance. Car pour qu’il avance dans le monde, il faut qu’il avance dans notre cœur. Il faut que le Christ vainqueur nous rende vainqueur.

Conclusion

Face à la tentation, l’Évangile ne donne pas de recette, il donne l’exemple. Celui de Jésus lui-même, tenté pendant 40 jours dans le désert, « tenté en toutes choses » comme nous.

En Jésus-Christ, Dieu a fait l’expérience de nos tentations. Et du coup, alors même que c’est une expérience universelle, et parfois douloureuse, que chacun vit dans son jardin secret, Dieu nous y rejoint en Jésus-Christ.

Il ne nous juge pas, il nous comprend. Il nous aime. Et il veut nous aider à être victorieux et à voir dans ces victoires des signes que le règne de Dieu avance, en chacun de nous.




Au cœur de la tourmente, quelle espérance?

https://soundcloud.com/eel-toulouse/psaume-102-au-coeur-de-la

Psaume 102

Dans ce psaume, nous avons deux portraits : le portrait d’un homme en souffrance qui exprime l’intensité de sa détresse, et, en face, un portrait de Dieu. Le contraste est très fort entre cet homme écrasé et ce Dieu glorieux, céleste, souverain. Entre ces deux portraits, il y a une tension, une tension entre la réalité de la souffrance et la foi en un Dieu bon et puissant. Comment vivre cette tension ? Dans le psaume que nous avons lu, le croyant fait le choix d’espérer, et c’est cette espérance qui fonde sa prière.

1)   Espérer dans le Dieu tout-puissant

L’homme qui prie est dans une situation terrible, qui éveillerait la compassion de n’importe qui. Manifestement, il est au bout du rouleau, et sur tous les plans. A travers une description poétique et éloquente, on devine que cet homme est gravement malade, manifestement en fin de vie. A sa douleur physique s’ajoute l’angoisse de celui qui se retrouve confronté à la mort. Il ne dort plus, ne mange plus, ne peut que pleurer… Au milieu de la détresse, il est rejeté par tous. Il est devenu tellement affreux à voir que ses ennemis prêtent serment en disant : « si je trahis ma parole, Seigneur, rends-moi comme lui ! ». Il n’a plus de force, plus de ressources, plus d’amis. L’image de l’oiseau solitaire perdu au milieu des ruines résume bien sa situation.

Dans cette situation tragique, il se sent abandonné de Dieu, comme si Dieu avait détourné la tête et refusait de l’écouter. Le silence de Dieu le conduit même à penser que ce qu’il vit vient de la colère de Dieu contre lui. Il ressent son silence et son inaction comme un rejet, pas comme une punition (il ne demande pas pardon) mais comme un rejet.

Et puis, après avoir exposé en détails sa situation pitoyable, il a comme un sursaut : « mais toi, toi, tu es Seigneur et tu règnes ! Tu es le roi pour toutes les générations, pour l’éternité ! » Pourquoi l’éternité de Dieu lui redonne-t-elle une espérance ? C’est une réaction un peu étrange ! « Je vais mourir, mais toi non. »

Au cœur de l’épreuve, de la tourmente, ce croyant fait le choix de prendre du recul pour contempler Dieu, pour se rappeler en quelque sorte sa confession de foi – qui est Dieu ? que peut-on dire de lui ? Il est tout-puissant, et il règne. Alors que cet homme vit la fragilité et l’impuissance dans toute leur intensité, il se tourne vers le seul qui soit vraiment puissant et fort, vers le Créateur, celui à côté de qui même l’univers est éphémère – les cieux, la terre, ils passent, mais pas le Créateur. Alors qu’il est complètement vulnérable, il choisit de regarder au Dieu puissant, et de chercher son espérance, son secours, en lui.

Il me semble que cet homme fait un choix important. Il choisit de ne pas se laisser submerger par une situation écrasante, mais de faire confiance au Dieu de sa foi. Deux choses sont devant lui : la réalité visible, palpable, de sa souffrance présente, de sa solitude, et la foi en un Dieu tout-puissant, mais invisible. Dans sa faiblesse, il choisit de croire que ce qui est le plus vrai des deux, le plus sûr, c’est Dieu, contre tout ce qui est visible, contre tout ce qu’il ressent : c’est Dieu qui est le plus véritable, c’est sa puissance qui est la plus forte. Pour le dire autrement, au moment où tout bascule, il ne laisse pas son ressenti déformer sa compréhension de Dieu, mais il choisit de continuer à croire dans le Dieu révélé à travers les Ecritures, révélé dans l’Histoire, dans le Dieu qu’il a loué, prié, écouté, toute sa vie, que d’autres avant lui ont vu et entendu. Et même si maintenant la situation a changé, il choisit de croire que ce Dieu-là est toujours vrai, que lui n’a pas changé, même si, pour une raison qu’il ne connaît pas, il n’est pas encore intervenu.

Cela étant, comment la foi en un Dieu tout-puissant peut-elle réconforter l’homme qui va mourir ? En quoi l’éternité et la puissance de Dieu sont-elles une bonne nouvelle au milieu de la détresse ?

2)   Espérer dans le Dieu tourné vers les hommes

Avant de répondre à cette question, j’aimerais souligner un autre élément étonnant dans cette prière. Dans la première partie, le croyant se concentre sur sa souffrance, à lui. Dans la deuxième, il lève les yeux vers Dieu, en qui il croit, et il explicite son attente en disant, v.14 « tu vas faire quelque chose car tu aimes Jérusalem » et plus loin, v.17 « quand le Seigneur reconstruira Jérusalem, il se montrera dans sa gloire. » Jusque là, on avait une relation entre un homme souffrant et son Dieu, là il introduit une troisième donnée dans la relation : Jérusalem, qui symbolise en tant que capitale le peuple d’Israël. Il me semble qu’en levant les yeux vers Dieu, cet homme a aussi élargi son regard, et il a repris conscience de la souffrance des autres, de ses compatriotes. Il écrit sûrement après l’exil du peuple d’Israël, alors que Jérusalem a été détruite, que le temple a été pillé, et les juifs dispersés. Sa souffrance d’individu est unique, mais elle le rapproche de tous les autres qui souffrent ; même si les causes sont différentes (guerre, maladie, pauvreté, etc.), la fragilité est la même, l’angoisse et l’impuissance face à la mort sont les mêmes. Par sa souffrance, il prend conscience que la souffrance, dans ce qu’elle a de terrible et de scandaleux, est universelle.

Du coup, la prière du malade se transforme : ce n’est plus seulement pour lui qu’il prie, mais aussi pour ses frères accablés, pour la délivrance et la restauration de son peuple. Cette prière solidaire le conduit à voir plus loin, à demander une délivrance qui n’est pas seulement pour lui, même s’il défaille de souffrance, mais pour tous : en gros, sa prière devient « que ton règne vienne ! Que ton règne vienne sur la terre, toi qui es déjà roi dans le ciel ! Que tous, tous les peuples, toutes les nations, puissent te reconnaître comme leur vrai roi, que ta volonté soit faite ici-bas, que ta justice triomphe, que ta paix s’établisse ! Alors on te louera, alors le monde entier pourra se réjouir ! »

Quel est le fondement de sa prière ? C’est l’alliance que Dieu fait avec les hommes. Dieu est tout-puissant, il est au ciel, trônant avec gloire et majesté, pour l’éternité. Les hommes sont sur terre, mortels, fragiles, quoi qu’ils fassent toujours confrontés à leur propre mort, à leur propre fin, à leur impuissance. Comment les hommes peuvent-ils trouver leur réconfort en Dieu ? Parce que Dieu se tourne vers eux, il se penche, il écoute, il vient voir. L’alliance, c’est ça : l’initiative du Dieu souverain de ne pas laisser les hommes à leur propre sort, à leur souffrance, à leur mort, mais de leur tendre la main. D’abord il l’a fait avec le peuple juif, lorsqu’il l’a choisi et libéré pour établir une relation saine, pour les sauver de la corruption, du mal, et leur donner de sa vie abondante, de sa bonté, de sa grâce, de sa puissance en étant présent parmi eux. Cette alliance commence petit et s’élargit, s’approfondit, se renouvelle en Jésus-Christ, qui lui offre le salut, la vie éternelle, la sainteté, à tout homme, à toute femme, qui se confie en lui.

Dans le cadre de l’alliance, Dieu se révèle dans ses actions, dans son identité, mais il fait aussi des promesses. Et cette prière s’enracine dans ces promesses : promesses de faire vivre celui qui saisit la main de Dieu, de le délivrer, promesses aussi de résoudre pour toujours le problème du mal et de la souffrance, d’éradiquer le péché, d’effacer les larmes, la violence, la haine, la destruction, et d’instaurer un règne de paix, de vérité, de justice, un règne stable, caractérisé par la présence rayonnante du Dieu vivant. Le psalmiste s’accroche à ces promesses, sans trop savoir comment elles se réaliseront, mais il s’y accroche, parce que c’est le Dieu tout-puissant, le roi souverain et éternel, qui les a faites. Et si sa parole a créé le ciel, alors ces promesses de salut se réaliseront aussi.

3)   Espérer, avec audace & humilité

Ce psaume montre la confiance du croyant dans le Dieu tout-puissant, compatissant et fidèle à ses promesses, et cette confiance se traduit par une certaine audace. Cet homme rappelle à Dieu la gravité de la situation et il exprime franchement qu’il est au bord du gouffre : en appelant Dieu à répondre à sa prière, rapidement, à le délivrer, il échappe au fatalisme et à la résignation. La prière pour son peuple a la même connotation v.14 « c’est le moment d’avoir pitié [de Jérusalem], oui c’est vraiment le moment ! » Au cœur de la détresse, au milieu des ruines de sa ville, dans la tourmente de l’angoisse, le croyant ose interpeler Dieu et lui demander d’intervenir, parce qu’il est le seul à pouvoir secourir.

Il met même un peu la pression sur Dieu en lui rappelant que les juifs, eux, ont pitié de leur ville, qu’ils sont émus du sort de leur peuple – Dieu restera-t-il insensible à leur ruine ? De manière sous-entendue, il appelle aussi Dieu à prendre pitié d’un homme plongé dans une situation aussi pathétique que la sienne.

Toutefois, même s’il exhorte Dieu à agir, à se lever, à montrer qui il est, à manifester dès aujourd’hui sa gloire que tous reconnaîtront un jour, le croyant demeure dans l’humilité : il ne donne pas de directive à Dieu, il ne lui dit même pas quoi faire précisément, il ne fait pas de chantage – si tu me laisses comme ça, je ne croirai plus en toi. Avec humilité et foi, il se permet de rappeler à Dieu ses promesses, il s’y accroche, mais il garde l’attitude qu’aura Jésus à Gethsémané : « Père tout est possible pour toi : éloigne de moi cette coupe, cette mort où je vais subir toute ta fureur, toute ta colère, cette coupe de souffrance ! Pourtant, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux ». Confiant que Dieu un jour accomplira parfaitement ce qu’il a promis, il s’appuie sur lui, osant confier ses besoins, sa prière, osant aussi se soumettre au Dieu souverain qui a les meilleurs projets.

Conclusion

Dans ce psaume extraordinaire, un homme choisit la foi au milieu de la détresse. Il choisit de s’approprier à nouveau la foi confessée, transmise de génération en génération, la révélation d’un Dieu puissant et compatissant, saint et miséricordieux. Il se souvient des promesses faites au peuple des croyants, des promesses faites à l’humanité, et il s’en saisit à nouveau. Bien que Dieu n’ait pas l’air de répondre, il refuse de se laisser influencer par les apparences et il choisit la foi, parce que ce Dieu en qui il croit est plus réel, plus fiable, que tout ce qu’il connaît. Sa foi l’aide à retrouver une espérance : la vie éternelle, abondante, que Dieu offre par amour à ceux qui lui font confiance, une vie éternelle encore floue pour le psalmiste mais que le Christ nous promet avec force : celui qui fait confiance à Dieu et au Sauveur qu’il a envoyé aura la vie éternelle. C’est la promesse du Créateur, du Roi souverain, une promesse plus stable que les cieux et la terre qui nous entourent.