Attendre l’intervention de Dieu (Esaïe 63.15-64.8)

Nous commençons aujourd’hui la période de l’Avent, c’est-à-dire l’attente de la venue du Seigneur. Dans cette période, plusieurs attentes se superposent : à côté des petits – et des grands – qui attendent la fête avec plus ou moins d’excitation, voire avec un calendrier spécial, nous nous souvenons des jours qui ont précédé la naissance de Jésus le Messie, de ces derniers jours avant l’accomplissement de la promesse divine d’envoyer un sauveur pour le monde. Pour nous qui vivons après la naissance de Jésus, ce temps d’avent revêt deux autres aspects : nous attendons le retour du Seigneur, selon sa promesse de revenir pour instaurer son règne de paix, mais c’est aussi un temps privilégié pour dire notre besoin de Dieu dès maintenant, notre désir de le retrouver, de l’écouter, de le voir à l’œuvre dans notre vie, aujourd’hui – un besoin permanent que cette période d’attente nous permet d’exprimer de manière particulière. Pour ouvrir donc ces semaines où nous essaierons de nous tourner plus particulièrement vers le Seigneur, je vous propose de méditer ensemble un texte du prophète Esaïe qui demande avec force l’intervention de Dieu.

Lecture Es 63.15-64.8

Esaïe prononce cette prière, cette supplication, au nom du peuple en détresse. Dans la première moitié de son livre, le prophète annonce au peuple juif comment Dieu va agir envers eux : à cause de l’infidélité et de l’injustice du peuple, Dieu va leur ôter leurs privilèges, leur pays, et les livrer aux mains des ennemis voisins. Dans la deuxième partie du livre, Esaïe s’adresse au peuple exilé pour lui adresser des paroles d’encouragement, pour lui rappeler la bonté de Dieu, juste et saint, certes, mais aussi compatissant. Nous sommes à ce moment-là, où Esaïe évoque la détresse du peuple puni, dépouillé, dispersé, esclave de maîtres étrangers, et adresse en leur nom une supplication à Dieu. Dans cette prière pour que Dieu intervienne en faveur de son peuple, nous trouvons trois caractéristiques qui colorent notre propre attente et qui forment une sorte de passerelle entre ce peuple exilé et nous.

1)   La douleur de l’attente

En relisant ce texte cette semaine, j’ai été choquée par le ton de la prière. J’ai eu l’impression d’entendre quelqu’un à vif, presque écorché. Le prophète exprime la douleur extrême d’un peuple qui se sent abandonné. Déporté en exil de l’autre côté du désert, à Babylone, le peuple a tout perdu : sa souveraineté, sa terre, et même son Dieu, pourrait-on dire. En effet, le Temple de Jérusalem, lieu de rencontre avec Dieu, a été détruit (18b Nos ennemis ont écrasé ton lieu saint). Le peuple se retrouve complètement démuni, livré au mépris et à la domination païenne, sans avoir de grandes perspectives pour l’avenir.

Le prophète exprime avec vigueur, au nom de ses compatriotes, l’expérience de l’absence de Dieu, comme si Dieu s’était retiré de leur vie, de leur peuple.

15 Où est ton brûlant amour pour nous ? Où est ta puissance ?

Nous ne sentons plus ta tendresse et ta bonté pour nous.

6b tu ne veux plus nous voir

et tu nous as abandonnés au pouvoir de nos fautes.

Dieu leur a tourné le dos, il les a laissés à leur triste sort. Cette absence, le peuple la ressent cruellement pendant l’exil, mais c’est une expérience que nous avons aussi parfois. Dans la souffrance, la solitude, la difficulté, nous avons l’impression que Dieu lui-même nous abandonne. A l’épreuve s’ajoute l’absence de Dieu, son silence indéchiffrable, et c’est parfois le plus insupportable : se demander où est passé Dieu, pourquoi il nous laisse seuls.

Face à la distance de Dieu, le prophète constate et dit sa tristesse, mais il va plus loin et n’hésite pas à interpeller Dieu avec un ton presque vindicatif.

17a : SEIGNEUR, tu nous a laissés nous perdre loin de ton chemin,

tu as laissé nos cœurs se fermer et refuser de te respecter.

Pourquoi donc ?

Clairement, à ce moment-là, le peuple est puni par Dieu lors de l’exil : dès le début de son alliance avec Israël, Dieu les prévenus que s’ils ne respectaient pas les termes de l’alliance, Dieu leur retirerait ce qu’il leur a donné, à savoir la liberté, un pays, et une relation privilégiée avec lui, il les livrerait au chemin qu’ils auraient choisi. Mais même dans cette situation qui résulte de la culpabilité du peuple, et qui est juste, Esaie interpelle Dieu et demande à Dieu de tempérer sa colère : Ne sois pas trop en colère, SEIGNEUR (8a). Comme un enfant qui aurait fait une bêtise malgré les interdictions répétées et serait mis au coin, mais qui ne cesserait de se retourner pour demander : mais combien de temps encore ? La prière frôlerait presque l’insolence !  Ces questions soulignent, à mon sens, combien l’absence de Dieu est terrible à supporter.

2)   Humilité et repentance de celui qui attend

Si Esaïe interpelle Dieu et souligne que c’est Dieu qui a toutes les clefs en main, il ne l’accuse pas d’être injuste, bien au contraire. Tout en exprimant la douleur face à l’absence de Dieu et le besoin ardent que Dieu mette un terme à sa punition, le prophète reconnaît la responsabilité d’un peuple qui s’est détourné de Dieu et qui n’a finalement que ce qu’il mérite. Il reste lucide et juste, conscient que le peuple d’Israël a vécu trop longtemps dans l’incrédulité :

Depuis longtemps, c’est comme si tu n’étais plus notre roi, comme si nous ne portions plus ton nom. (19a) Personne ne fait plus appel à toi, personne ne se réveille pour s’attacher à toi. (6a)

Le peuple a vécu comme un peuple païen, sans foi ni loi, sans donner à Dieu la place de roi, sans l’écouter, sans lui obéir. Ils ont vécu la plupart du temps comme s’ils ne connaissaient pas Dieu. Du coup l’exil paraît presque logique : « vous faites comme si je n’existais pas et que je ne vous avais pas tout donné, alors je vais me rendre absent et vous retirer les biens pour lesquels vous n’avez aucune gratitude ».

Le prophète en est conscient, et il ne remet pas en cause le juste jugement de Dieu. Il reconnaît même l’injustice du peuple qui invalide tout, une injustice sociale, religieuse, politique, qui recouvre tout ce que le peuple pourrait faire d’un voile de pourriture.

Nous sommes tous comme des gens impurs,  et nos meilleures actions

sont aussi dégoûtantes qu’un linge taché de sang.

Nos fautes nous rendent semblables à des feuilles mortes emportées par le vent. (5)

Ce qui fait le paradoxe de cette prière, c’est que le peuple mérite pleinement sa peine et n’a droit à aucun allègement, à aucun recours, tant il est coupable, mais le prophète s’adresse quand même à Dieu pour lui demander de faire grâce. Il demande à Dieu de revenir, de voir, d’intervenir :

SEIGNEUR, regarde du haut du ciel, le lieu saint et magnifique où tu habites, vois ce qui nous arrive. (15a) Reviens (17b)  Ah ! si tu déchirais le ciel et si tu descendais ! (19b)

Ne sois pas trop en colère, SEIGNEUR. Ne te souviens pas pour toujours de nos fautes.

Regarde, nous t’en prions, nous sommes tous ton peuple. (8)

Tout en étant lucide sur l’état spirituel du peuple, et sur sa culpabilité, le prophète ne cesse d’avoir recours à Dieu, de lui demander de mettre un terme à la peine.

Dans cette prière, nous trouvons la repentance et l’humilité de celui qui se sait indigne devant Dieu, qui n’invoque aucun droit, aucun mérite, tant il est lucide sur sa responsabilité. Toutefois, cette repentance ne s’exprime pas dans les termes habituels : le prophète ne reste pas passif, silencieusement résigné à son sort, mais il supplie tant et plus le Dieu tout-puissant de prendre pitié.

3)   L’appel à Dieu le Père, seul sauveur

Quelles sont les raisons pour demander la clémence de Dieu tout en se sachant indignes de la demander ?

Esaïe remonte à la première alliance de Dieu avec ce qui allait devenir le peuple d’Israël : l’alliance avec Abraham, père d’Isaac et de Jacob qui donne son nom – Israël – au peuple que Dieu délivre près de 500 ans plus tard ! Esaïe rappelle à Dieu qu’il s’est engagé : le jour où il a appelé Abraham (qui n’avait rien demandé) et qu’il a mis en marche son projet de bénir cet homme stérile pour que naisse de lui un peuple qui serait béni de Dieu, Dieu s’est engagé. Dieu est le Père, l’initiateur du peuple, celui qui a tout commencé, ce qui revient plusieurs fois dans le texte.

Mais toi, SEIGNEUR, tu es notre père, « notre libérateur », voilà ton nom depuis toujours. (16)

Nous sommes l’argile, et tu es le potier. Tes mains nous ont tous formés. (7)

Esaïe confronte donc Dieu à ses propres projets, à ses propres engagements : pourquoi nous avoir fait naître si tu nous abandonnes maintenant ? La raison pour demander grâce, c’est la fidélité de Dieu à lui-même, à ses décisions, malgré les ratés et les fautes du peuple : Dieu s’est engagé, et parce que c’est lui qui a conclu le contrat, il ne peut pas l’annuler sans se renier lui-même.

Esaïe évoque ainsi les engagements de Dieu, mais aussi les délivrances passées : en demandant à ce que Dieu descende du ciel et déchire el ciel, qu’il fasse trembler les montagnes et les peuples, Esaie rappelle la sortie d’Egypte, les œuvres étonnantes que Dieu a accomplies pour sauver le peuple de l’esclavage (les plaies d’Egypte, la traversée de la mer) ainsi que ce moment extraordinaire où Dieu s’est révélé au peuple sur la montagne du Sinaï, dans le tonnerre et le feu. Dieu est capable d’intervenir, le passé en est la preuve.

Enfin, Esaïe rappelle à Dieu son identité :

Aucun autre dieu que toi n’agit de cette façon pour ceux qui ont confiance en lui.

Non, personne n’en a jamais entendu parler, personne ne l’a jamais appris,

aucun œil ne l’a jamais vu.

4Tu viens à la rencontre de ceux qui pratiquent la justice avec joie,

qui se souviennent de toi pour suivre ton chemin. (3-4a)

Dieu se tourne vers ceux qui se tournent vers lui, il répond à celui qui appelle, il ouvre à celui qui frappe : il est compatissant, prêt à écouter, prêt à répondre, d’abord à celui qui pratique la justice, mais Esaïe ose espérer que la compassion de Dieu atteindra aussi celui qui est injuste, qui le reconnaît et qui souhaite trouver la justice, qui souhaite revenir sans trop savoir comment sur le bon chemin.

Conclusion

Dans cette période de l’Avent, nous ne sommes pas en exil, nous ne sommes pas tous éprouvés ou punis. En rappelant l’horreur de l’absence de Dieu, cette prière nous invite à rechercher avec ardeur, à mettre toute notre énergie à appeler Dieu dans notre vie. Elle nous rappelle que l’amour de Dieu n’est pas un dû, pour nous qui sommes faibles et bien souvent injustes aux yeux de Dieu. Pourtant, l’espoir demeure, à cause de l’identité de Dieu : il est celui qui bénit, celui qui délivre, celui qui aime, celui qui intervient. Dieu est juste et compatissant, et parce qu’il est fidèle à lui-même et à son amour pour nous, nous avons toujours une porte d’entrée, un accès à Dieu. Sa compassion, Dieu l’a manifestée d’une manière étonnante, inouïe, en envoyant son propre fils mourir sur la croix pour nous sauver de notre injustice. C’est un fait. Quel que soit le point où nous sommes, quelle que soit notre responsabilité pour notre situation, si nous invoquons le Seigneur et si nous faisons appel à sa miséricorde, Dieu nous répondra parce qu’il s’est engagé envers nous en Jésus-Christ, par amour, par pure grâce. Approchons-nous donc de lui avec humilité et confiance !

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