Vivre par la foi seule ?

La foi est un mode de relation avec Dieu extraordinaire : extra-ordinaire, en dehors de l’ordinaire. Oui, on peut avoir différentes sortes de foi (croire en Dieu, croire en Shiva, croire en les fées, croire en soi, croire en…), mais la foi comme relation basée sur la confiance en Dieu et non sur les œuvres est unique dans la constellation des religions existantes (en tout cas, celles que je connais !). En général, il faut suivre des règles pour être approuvé de Dieu ou des autres. Même dans les courants « new age », on s’appuie sur une bienveillance diffuse dans l’univers, mais il faut toujours se dépasser, se surpasser, lutter avec soi, pour réussir, pour trouver le bonheur, le repos. Pour avancer, il faut se surpasser.

Et même en étant chrétien, en chantant à tue-tête la grâce du Christ, en se rappelant dimanche après dimanche que nous avons accès à Dieu par Jésus, crucifié et ressuscité, même en étant chrétien donc, on est tenté de céder à ces exigences de performance. Je cite deux cas de figure opposés : celui qui a chuté, et qui se dit que Dieu ne veut plus de lui, et celle qui fait tout bien comme il faut, et qui se dit qu’ainsi tout va bien avec Dieu.

L’apôtre Paul, disciple de Jésus, aborde en partie cette question en écrivant sa lettre aux chrétiens de Galatie, dans des églises qu’il a lui-même implantées, une vingtaine d’années après le départ de Jésus. Leur problématique est assez spécifique : les premiers chrétiens, ce sont des Juifs convertis à Jésus – ils comprennent que Jésus accomplit leurs lois et leurs attentes, et ils s’attachent à lui, avec une certaine continuité dans leur foi. C’est comme si Jésus les avait rejoints sur la route pour les conduire à destination, qu’il avait comblé le fossé qui les séparait de Dieu.

Mais Jésus est si extraordinaire que ces Juifs devenus chrétiens se rendent vite compte que la lumière de Jésus concerne tous les humains : ils prêchent largement, et des non-Juifs, des « Grecs », des polythéistes, se convertissent, avec tout leur arrière-plan à eux ! Alors certains chrétiens d’origine juive sont gênés par la différence, et ils finissent par exiger que les chrétiens d’origine non-juive adoptent une partie de la culture juive (ses règles, ses coutumes, ses symboles – la « loi ») : comme si Jésus était une porte d’entrée, mais qu’il fallait quand même faire un bout de chemin juif, si vous voulez, pour pouvoir aller plus loin avec Dieu. Dans un contexte différent du nôtre, la même question se pose : que faut-il faire pour vivre avec Dieu, pour demeurer dans la vie avec lui ?

Paul répond. Il commence par rappeler que le père des croyants juifs, Abraham, n’a pas été sauvé par son obéissance envers la Loi, mais simplement en faisant confiance à Dieu.

Lecture biblique : Galates 3.14-29

Cela pour que la bénédiction d’Abraham parvienne aux païens en Jésus Christ, et qu’ainsi nous recevions, par la foi, l’Esprit, objet de la promesse. 15 Frères, partons des usages humains : un simple testament humain (Paul joue sur le sens du mot diathèkè en grec, qui signifie à la fois alliance/contrat et testament), s’il est en règle, personne ne l’annule ni ne le complète. 16 Eh bien, c’est à Abraham que les promesses ont été faites, et à sa descendance. Il n’est pas dit : « et aux descendances », comme s’il s’agissait de plusieurs, mais c’est d’une seule qu’il s’agit : et à ta descendance, c’est-à-dire Christ. 

17 Voici donc ma pensée : un testament en règle a d’abord été établi par Dieu. La loi, venue quatre cent trente ans plus tard, ne l’abroge pas, ce qui rendrait vaine la promesse. 18 Car, si c’est par la loi que s’obtient l’héritage, ce n’est plus par la promesse. Or, c’est au moyen d’une promesse que Dieu a accordé sa grâce à Abraham. 

Paul affirme une continuité entre les promesses faites à Abraham (une descendance, un pays, une bénédiction qui s’étend à ceux qu’il rencontre) et le salut offert en Christ : il s’agit de la vie avec Dieu, baignée dans sa présence spirituelle (l’Esprit). Par rapport à la Loi (donnée à Moïse quelques siècles plus tard, fondatrice pour le peuple juif), Paul veut prouver la supériorité, la priorité, de l’alliance avec Abraham : Dieu lui a donné sa parole, il ne revient pas en arrière !

Si on regarde en Genèse 15, où la promesse de Dieu est en effet ratifiée devant Abraham, on se rend compte que non seulement Dieu a appelé Abraham pour l’inviter à l’abondance, sans rien demander d’autre que de la confiance, mais en plus, au moment de ratifier le contrat, le testament, à l’aide d’un sacrifice, Abraham s’endort pendant que Dieu passe (Gn 15.12). Ce sommeil, c’est le repos de celui qui ne prouve rien mais qui reçoit le cadeau et la promesse que Dieu lui fait.

Il y a une certaine incompatibilité entre loi et promesse. Le pasteur Tim Keller prend un bon exemple : imaginez que qu’un vieil oncle vienne vous voir en vous proposant la somme de 10 000 euros. Il peut vous les donner par affection, et vous n’avez qu’à les recevoir en cadeau. Mais s’il vous demande de vous occuper de lui, de faire ses courses, sa cuisine, le ménage, les papiers, de le conduire ici et là, de vivre à demeure lorsqu’il est malade, jusqu’à sa mort, est-ce que c’est encore un cadeau ? Non c’est un salaire, que vous méritez en échange de vos efforts. Pour le salut, c’est pareil : soit on le reçoit en cadeau, soit on le mérite.

L’enjeu, pour Paul, c’est l’unité du peuple de Dieu, rattaché au Christ : si le Christ est notre porte d’entrée dans la vie avec Dieu, on ne peut pas avoir pour certains la promesse, et pour d’autres la Loi – soit le Christ nous offre le salut par la foi, soit c’est par la loi. Si on repasse par la loi, alors le salut n’est plus le cadeau que le Christ nous fait, c’est la juste réponse à nos efforts.

 19 Dès lors, que vient faire la loi ?

Bonne question ! s’il y a une ligne droite d’Abraham à Jésus, de la promesse à la grâce, pourquoi la Loi a-t-elle été donnée par Moïse ?

Elle vient s’ajouter pour que se manifestent les transgressions, en attendant la venue de la descendance à laquelle était destinée la promesse : elle a été promulguée par les anges par la main d’un médiateur. 20 Or, ce médiateur n’est pas médiateur d’un seul. Et Dieu est unique.

21 La loi va-t-elle donc à l’encontre des promesses de Dieu ? Certes non !! Si en effet une loi avait été donnée, qui ait le pouvoir de faire vivre, alors c’est de la loi qu’effectivement viendrait la justice. 22 Mais l’Ecriture a tout soumis au péché dans une commune captivité afin que, par la foi en Jésus Christ, la promesse fût accomplie pour les croyants.

23 Avant la venue de la foi, nous étions gardés en captivité sous la loi, en vue de la foi qui devait être révélée. 24 Ainsi donc, la loi a été notre surveillant, en attendant le Christ, afin que nous soyons justifiés par la foi. 25 Mais, après la venue de la foi, nous ne sommes plus soumis à ce surveillant.

Une remarque : Paul ici ne fait pas un traité sur le bien-fondé de la Loi, sur l’importance d’un cadre pour vivre. Ici, il se concentre sur la place de la Loi comme base (ou non) de notre relation avec Dieu.

La Loi donnée à Moïse veut, officiellement, nous éviter de pécher ! Comme le Code civil en France doit nous éviter de faire du mal à ceux qui nous entourent. Mais la Loi donnée par Dieu exige la justice, en tout temps, en toute situation – et comme nous sommes incapables de vivre cette justice parfaitement, la Loi vient braquer ses projecteurs sur nos défaillances, elle révèle notre péché.

Disons que notre péché, notre distance d’avec Dieu, a créé des fêlures dans notre âme, comme une assiette fêlée. La Loi vient mettre la pression sur l’assiette, jusqu’à ce qu’elle casse – elle nous oblige à toucher le fond.

Pourquoi ? D’une part, pour qu’on ne puisse pas prendre le problème à la légère, en disant que l’assiette fêlée est saine : jusqu’au moment où elle craque sous nos doigts et nous coupe. Dieu veut nous montrer la gravité de ce qui se passe dans notre cœur, parce que dans nos fêlures se larve la destruction – de soi et des autres.

D’autre part, voir le problème réel nous empêche de croire qu’on peut s’en sortir tout seul, par nos propres efforts : si l’assiette reste seulement fêlée, on s’imagine que ça va, qu’en faisant attention, on peut encore l’utiliser… Mais quand l’assiette est cassée, on est obligé de se rendre à l’évidence : il faut la réparer. Et rafistoler avec un peu de colle ou de scotch ne fera pas l’affaire !

La Loi que Dieu a donnée à Moïse nous confronte à une exigence de justice dont on trouve l’écho dans toutes les cultures, une exigence qui nous révèle nos failles intérieures dans le but de nous forcer à abandonner nos illusions pour recevoir, les mains ouvertes, le cœur confiant, le salut, la restauration, la réparation que Dieu nous offre par le Christ, qui dans sa mort a payé le prix de nos assiettes cassées ; il a assumé le coût, le poids, le fardeau de nos défaillances – afin que Dieu vienne nous réparer de l’intérieur.

Bien sûr que la Loi reste utile pour nous montrer à quoi ressemble la justice – mais ce n’est pas sur cette base-là que nous sommes réparés : la Loi, depuis le début, nous oblige à nous tourner vers Dieu avec humilité & confiance (même si pendant un temps, le Christ, le grand Réparateur n’était pas visible).

26 Car tous, vous êtes, par la foi, fils de Dieu, en Jésus Christ. 27 Oui, vous tous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu Christ. 28 Il n’y a plus ni Juif, ni Grec ; il n’y a plus ni esclave, ni homme libre ; il n’y a plus l’homme et la femme ; car tous, vous n’êtes qu’un en Jésus Christ. 29 Et si vous appartenez au Christ, c’est donc que vous êtes la descendance d’Abraham ; selon la promesse, vous êtes héritiers.

C’est la finalité du salut ! être les fils de Dieu, grâce à Jésus-Christ. Fils de Dieu, fils héritiers – qu’on soit homme ou femme, esclave ou citoyen, on reçoit le privilège de l’héritier – par le Christ, qui est le seul Fils « biologique » de Dieu si je peux le dire ainsi : par son sacrifice, il a payé pour notre adoption.

En conséquence, du moment que nous croyons, que nous faisons confiance à Jésus pour nous réparer devant Dieu, nous sommes enfants de Dieu, héritiers du salut, dans la pure lignée des enfants d’Abraham, sauvés par la grâce de Dieu.

Il y a deux enjeux ici. D’abord, le repos de l’âme : je n’ai plus rien à rafistoler, avant ou après mon adhésion au Christ – seul Dieu sauve, seul le Christ répare, seul l’Esprit fait revivre. Parce que nous sommes acceptés par Dieu, lentement réparés par lui, nous désirons bien sûr la justice (présentée par la Loi) mais ce n’est pas une condition, c’est une conséquence. Et les nombreuses défaillances qui sont en attente de réparation sont couvertes par le Christ, qui a déjà réglé le devis. Vouloir nous-mêmes nous rafistoler, c’est, comme les Galates avec leur retour à la Loi, barrer l’œuvre du Christ. La foi-confiance reste le principe de la vie avec Dieu.

L’autre enjeu, c’est l’unité dans l’église : si nous sommes tous sauvés de la même manière, alors nous avons tous, d’un coup, le même statut, le plus haut statut – enfants chéris de Dieu ! Il n’y a pas de catégorie premium… Donc, à l’époque, les barrières entre chrétiens d’origine juive ou non-juive s’effondrent : pas sur le plan culturel, mais sur le plan spirituel – ils ont le même statut devant Dieu, en Christ. Et Paul élargit, en reprenant les trois catégories identitaires de l’époque : l’arrière-plan spirituel, la situation sociale/politique, et le genre. A l’époque antique, il y avait dans ces trois domaines une séparation du même type que la ségrégation raciale qui a eu lieu aux Etats-Unis ou en Afrique du Sud. Et régulièrement, Juifs ou pas, on se réjouissait de n’être ni étranger, ni esclave, ni femme !

En Christ, cela n’a plus d’importance – notre identité première, c’est l’amour que Dieu nous porte ! C’est sa promesse ! Bien sûr, nous gardons ce qui nous caractérise, mais cela ne doit plus causer d’écart dans le peuple de Dieu – nous sommes tous au même niveau, en Christ, quelles que soient nos fêlures, ou le regard que la société porte sur nous. Le baptême dit bien cette unité, cette égalité : un geste unique, pour tous les chrétiens, qui dit notre attachement au Christ, notre seule espérance.

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