Dieu, celui qui nous voit (Quand Dieu se révèle 1/4)

Qui reçoit la bénédiction de Dieu ? Dans la Bible, Abraham est le modèle, l’exemple-type : Dieu accorde sa bénédiction généreusement, gracieusement, en demandant la confiance et l’obéissance. Celui ou celle qui est prêt à suivre Dieu recevra sa bénédiction. Abram est déjà vieux quand Dieu l’appelle, et il n’a pas d’enfant. Dieu promet de le bénir personnellement, mais surtout de lui donner un territoire et une descendance. Abram se met en route, Dieu lui rappelle ici et là ses promesses, mais nous voilà 10-15 ans après son départ et toujours pas d’enfant. Par la suite, Dieu renouvellera ses promesses, il les précisera en désignant Saraï comme la mère du fils promis, il changera le nom d’Abram en Abraham pour marquer l’abondance, et Saraï en Sarah pour marquer sa dignité de mère. Mais pour l’instant, ils sont toujours Abram & Saraï, sans enfant.

Genèse 16.1-6

1 Saraï, femme d’Abram, ne lui avait pas donné d’enfant. Elle avait une servante égyptienne du nom de Hagar. 

2 Saraï dit à Abram : Puisque le SEIGNEUR m’a empêchée d’avoir des enfants, va avec ma servante, je te prie ; peut-être aurai-je un fils par elle. Abram écouta Saraï. 

3 Ainsi, après qu’Abram eut habité dix ans en Canaan, Saraï, femme d’Abram, prit Hagar l’Egyptienne, sa servante, et elle la donna comme femme à Abram, son mari. 

4 Il alla avec Hagar, et elle fut enceinte. Quand elle se vit enceinte, sa maîtresse ne compta plus à ses yeux. 

5 Alors Saraï dit à Abram : Que la violence qui m’est faite retombe sur toi ! C’est moi-même qui ai placé ma servante sur ton sein ; et maintenant qu’elle se voit enceinte, je ne compte plus à ses yeux. Que le SEIGNEUR soit juge entre moi et toi ! 

6 Abram répondit à Saraï : Ta servante est entre tes mains ; agis à son égard comme il te plaira. Alors Saraï se mit à l’affliger, et Hagar s’enfuit pour lui échapper.

Au bout de 10 ans sur-place, Saraï décide de prendre les choses en main et cherche un plan B pour donner à Abram un héritier. Est-ce un manque de foi, de patience, vis-à-vis du plan de Dieu ? Pas forcément ! A l’époque, lorsqu’une femme n’arrive pas à avoir d’enfant, on a couramment recours à une servante ou une concubine dont on adopte l’enfant (on retrouve des exemples de ces pratiques dans plusieurs codes civils des pays autour d’Israël). La pratique de gestation pour autrui était bien courante à l’époque ! En plus, jusqu’ici, Dieu n’a jamais dit à Abram que son enfant naîtrait de Saraï. Donc sur le papier, ce plan B est tout à fait acceptable.

Pourtant, ce récit nous met un peu mal à l’aise. Par exemple, Abram brille par sa passivité : il obéit en silence, et quand Saraï se plaint du comportement d’Hagar il n’arbitre surtout pas, il ne donne pas son avis et ne prend pas position.

Le texte pointe aussi un certain malaise avec cette pratique : Saraï, femme d’Abram, prit Hagar l’Egyptienne, sa servante, et elle la donna comme femme à Abram, son mari (v.3) Une épouse qui donne une autre femme en épouse à son mari : le rapport sexuel n’est pas juste anecdotique, ce n’est pas un service ou un acte comme un autre, c’est une intimité qui vient modifier profondément la relation entre Abram et Hagar. Le mépris d’Hagar quand elle se découvre enceinte montre qu’elle a du mal à se situer : elle n’est plus seulement la servante de Saraï, elle est aussi sa rivale !

Saraï s’est embarquée dans une solution qui a des ramifications bien plus complexes qu’elle ne l’imaginait : c’est tout un engrenage ! Et c’est souvent le cas, quand on touche aux questions du corps, de l’intimité, de la relation… Ce récit n’a certes pas vocation à trancher dans les débats d’éthique, mais il nous invite à la prudence… Nos plans bien ficelés font facilement des victimes.

Et la victime, ici, c’est Hagar ! Pas question de consentement pour elle ! Elle, la servante-esclave étrangère, est traitée comme un objet, on la prend, on la donne, on l’utilise – jusque dans son intimité la plus profonde. Son mépris envers Saraï est une réponse, dure, à l’injustice, un signe de sa révolte et de sa blessure, même si ça ne fera qu’aggraver encore la situation.

C’est flagrant de voir, ici, comme dans l’Histoire, comme aujourd’hui, à quel point de petits aménagements, apparemment innocents, peuvent déboucher sur des dommages collatéraux imprévus et terribles. En particulier quand des personnes sont utilisées comme des moyens ou des objets, pour remplir des cases, être utilisées, sans qu’on considère leur dignité. C’est évidemment vrai sur les questions complexes autour de la sexualité ou de la bioéthique, mais aussi au niveau économique et social, quand des personnes ou des peuples deviennent des statistiques ou des « ressources » évaluées en fonction de leur utilité.

Mais ce qui est le plus intéressant dans ce texte, c’est la suite. Hagar s’est enfuie et…

          Genèse 16.7-16

7 Le messager du SEIGNEUR la trouva près d’une source dans le désert, celle qui est sur le chemin de Shour. 

8 Il dit : Hagar, servante de Saraï, d’où viens-tu et où vas-tu ? Elle répondit : Je me suis enfuie pour échapper à Saraï, ma maîtresse. 

9 Le messager du SEIGNEUR lui dit : Retourne chez ta maîtresse et laisse-toi affliger par elle. 

10 Le messager du SEIGNEUR lui dit : Je multiplierai ta descendance ; on ne pourra pas la compter, tant elle sera nombreuse. 

11 Le messager du SEIGNEUR lui dit : 

Te voici enceinte ; 

Tu vas mettre au monde un fils, 

et tu l’appelleras du nom d’Ismaël (« Dieu entend ») ; 

car le SEIGNEUR t’a entendue dans ton affliction.

12 Il sera comme un âne sauvage ; 

sa main sera contre tous, 

et la main de tous sera contre lui ; 

il établira sa demeure face à tous ses frères.

13 Elle appela le SEIGNEUR, qui lui avait parlé : « Tu es El-Roï — le Dieu qui me voit », car, dit-elle : « Ai-je vu ici après qu’il m’a vue ? » 14 C’est pourquoi on a appelé ce puits Puits Lahaï-Roï (« Au Vivant qui me voit ») ; il est entre Qadesh et Béred. 

15 Hagar donna un fils à Abram ; Abram appela du nom d’Ismaël le fils que Hagar lui avait donné. 16 Abram avait quatre-vingt-six ans lorsque Hagar donna Ismaël à Abram.

Hagar est en route pour rentrer en Egypte, quand elle rencontre le messager du Seigneur, parfois traduit « ange de l’Eternel ». Ce personnage mystérieux est porte-parole de Dieu, mais il est plus que ça, souvent mis sur le même plan que Dieu mais sans la gloire aveuglante. C’est plus qu’un messager : quand il parle, Dieu parle.

Et la toute première fois qu’il est mentionné dans la Bible, c’est ici, près de cette source, auprès de cette servante étrangère, enceinte, en fuite, à cette femme en grande précarité, en insécurité, victime d’abus et rejetée.

Le messager commence par poser des questions, même s’il est déjà au courant vu qu’il sait qui elle est – il redonne la parole à Hagar. Elle redevient sujet, elle retrouve une forme de dignité. Mais dans ce dialogue, c’est surtout Dieu qui parle, et le texte insiste à chaque fois, en précisant que c’est bien l’ange de l’Eternel lui-même qui parle à Hagar.

Et ce que Dieu lui annonce est à la fois très dur et très bon.

Dieu demande à Hagar de retourner chez Abram et Saraï, dans ce lieu de violence où elle est en danger. Qu’en penser ? Est-ce un principe de vérité générale donné à toute personne qui fuirait la violence domestique ? « Retourne sous les coups » ?! Non… Le contexte est particulier : Hagar porte l’enfant d’Abram, même si ce n’est pas le fils que Dieu avait promis. Faire revenir Hagar c’est reconnaître la place de cet enfant, qui appartient maintenant à la famille d’Abram. Cet enfant est peut-être une « erreur de parcours », mais Dieu ne le rejette pas, il l’accepte et il lui donne une place.

Je trouve ça très encourageant pour notre vie moderne. Chez nous ou chez les autres, nous voyons souvent des erreurs de parcours, des actes qui n’auraient pas dû être – pas seulement sous la forme d’un enfant ! Et on peut avoir l’impression que si on a raté la sortie, on est coincé sur une autoroute qui ne va nulle part. Mais pour Dieu, l’autoroute ne va jamais nulle part. Hagar n’a pas su dire où elle allait, peut-être qu’elle était trop désespérée pour envisager un avenir, mais Dieu lui redonne une direction et une espérance. Difficile, éprouvante : n’allons pas imaginer que les dommages sont effacés et que les conséquences disparaissent ! Ce n’est pas un conte de fées ! Mais, avec Dieu, il y a toujours un espoir !

Et puis, Dieu bénit cet enfant par avance. Dieu choisit lui-même le nom de cet enfant : Ismaël (Dieu entend), dans une scène très proche de l’annonce à Marie qu’elle portera Jésus. Dieu promet de protéger cet enfant et sa descendance, une bénédiction presque parallèle à la promesse pour Abram. Dieu annonce un homme libre et indomptable, un peu marginal, sûrement conflictuel, mais libre et fort. A cette femme terrifiée, Dieu promet la protection et la liberté pour son fils : pour une maman, c’est le plus important !

Et Dieu n’agit pas uniquement par loyauté envers Abram : c’est parce qu’il l’a vue, elle. C’est son affliction à elle qui a attiré son regard. Hagar s’exclamera : Dieu, celui qui me voit ! Elle est la première à donner à Dieu un titre… et son étonnement : « Est-ce que j’ai bien vu ce que j’ai vu ? » qui montre à quel point cette entrevue est une grâce. Elle s’émerveille moins de la bénédiction que de cette découverte : Dieu, il me voit ! Alors que personne jusqu’ici ne l’a respectée, Dieu l’honore de sa présence et de sa bénédiction.

Alors Hagar rentre, quel signe de foi ! et d’obéissance envers Dieu ! malgré tout ce qui est en jeu, elle fait confiance à Dieu. Et Dieu le lui rend : elle porte son enfant, c’est le sien – on ne parle plus de Saraï, et Abram sur les conseils d’Hagar nomme l’enfant Ismaël. Elle a changé de statut, sa voix est entendue.

 

Le Dieu qui se révèle à Hagar est déjà le Dieu de Jésus-Christ : Jésus, lui aussi, a vu – les marginaux, les malades, les pécheurs, les femmes, les enfants, les anonymes, les étrangers. Il leur a montré la même compassion, leur a offert la même espérance, leur a demandé la même confiance. Ce que Jésus révèle va plus loin, bien sûr : sur la croix, il porte tous les dommages collatéraux de nos actes, il s’associe à la fois aux victimes et aux coupables, et à ceux qui sont un peu des deux, jusqu’à la mort, la négation ultime, mais il en revient. Même cette impasse-là, il la perce ! Dans l’histoire d’Hagar comme dans l’Evangile, peu importe où nous sommes, qui nous sommes : Dieu nous voit et il nous offre son amour, son pardon, sa présence, pour nous relever, si nous lui faisons confiance.

 

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