Vivre la fraternité (3) Jusqu’au bout

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Jusqu’où ? Quelle est la limite ? Sous quelles conditions ? Quelles sont les petites lettres en bas du contrat, ou les pages cachées derrière le lien « en cliquant sur cette case, vous acceptez  les conditions générales d’utilisation/ les conditions générales de vente et d’achat… » ? Dès qu’on souscrit à un contrat, qu’on accepte une responsabilité, qu’on signe un papier, la question c’est : jusqu’où ? Qu’est-ce que ça va me coûter ? Quelles sont les limites de notre, ou de leur, engagement ?

Depuis deux semaines, avec Vincent on vous parle d’amour. De fraternité. C’est un des leitmotivs de Dieu, de Jésus, de la Bible : aimez-vous. A peu près tout le monde, chrétien ou pas, prône l’amour – mais jusqu’où ? Jusqu’où aimer ? Jusqu’où pardonner ? A quoi nous engage cette fameuse fraternité ? Cet amour dont parle Jésus ? Est-ce que je dois aimer la personne qui m’agace ? Qui me blesse ? Qui m’ignore ? Qui me choque ? Qui me veut du mal ? On parle de fraternité dans l’église, mais jusqu’où ?

Il y a deux semaines, un texte de l’apôtre Jean définissait notre condition : par notre foi partagée, en Christ, nous sommes frères, car enfants du même Dieu. Dimanche dernier, Vincent a abordé un défi particulier : la diversité – comment être frères quand on est différents, quand on ne se comprend pas ? Et aujourd’hui : comment être frères quand on s’est fait mal ? Quand on est en désaccord – pas un simple malentendu, mais qu’on est blessé, déçu, choqué ? Dans bien des fratries, la fraternité rencontre des couacs ; dans l’église aussi ! Que fait-on quand ça frotte, quand ça se déchire ?

Inspiré par Dieu, l’apôtre Paul, disciple de Jésus, nous apporte une réponse, souvent lue dans les mariages (vous allez peut-être reconnaître). Mais il n’écrit pas pour des couples ! Il écrit à une église marquée par les divisions, les rivalités, les frottements, et il les exhorte à aimer – pas comme un beau sentiment enrobé de barbe à papa, mais dans le concret des relations réelles, avec leur passif.

Lecture biblique : 1 Corinthiens 13.4-8

4 L’amour est patient, l’amour rend service. Il n’est pas jaloux, il ne se vante pas, il ne se gonfle pas d’orgueil. 5 L’amour ne fait rien de honteux. Il ne cherche pas son intérêt, il ne se met pas en colère, il ne se souvient pas du mal. 6 Il ne se réjouit pas de l’injustice, mais il se réjouit de la vérité. 7 L’amour excuse tout, il croit tout, il espère tout, il supporte tout.

8 L’amour ne disparaît jamais.

Alors, cet amour ! L’amour que Paul décrit n’est pas le sentiment passionné que nous pouvons ressentir pour nos enfants, notre conjoint, nos familles. Si je retraduis, il s’agit de patience, de serviabilité, d’humilité. De bienveillance et d’encouragement, d’honnêteté, de confiance. Paul décrit en fait une posture, une attitude, un caractère qui se manifeste dans toutes nos actions, dans toutes nos relations, un genre de réglage par défaut qui s’applique quelle que soit la personne. Celui qui aime, c’est celui qui ne se met pas en avant mais qui fait une place à l’autre pour lui faire du bien.

Un amour jusque-boutiste

Le problème c’est ce petit mot : « tout ». « L’amour excuse tout, il croit tout, il espère tout, il supporte tout ». Alors je pourrais vous rassurer, me rassurer, en relativisant, en donnant des définitions subtiles, en rappelant les exceptions possibles, en faisant appel au bon sens pour bloquer ce qui est intolérable. Mais ce n’est pas ce que fait Paul ! Il ne dit pas que tout est excusable, mais que celui qui aime doit être prêt à tout pardonner. A offrir une nouvelle chance quoi qu’il arrive. A accepter l’autre tel qu’il est, même quand il nous fait bondir. Il est fou, Paul ou quoi ? Il y a des limites, quand même ! Non, dit Paul : l’amour va jusqu’au bout.

Bon, Jésus disait la même chose : aime ton ennemi, quand tu demandes pardon à Dieu rappelle-toi de pardonner toi aussi, aimez-vous comme je vous ai aimés… Oui mais c’est Jésus, c’est facile pour lui, il est parfait ! (c’est ce qu’on se dit, non ?) Mais Paul… Paul a connu les mêmes églises que nous, avec les mêmes chrétiens que nous : des gens qui se chamaillent (Ph 4), immoraux, tricheurs, menteurs, colériques, violents, paresseux, profiteurs, orgueilleux, cupides… Paul n’a pas fréquenté des chrétiens modèles, non, c’était les mêmes que vous et moi ! Il s’en est pris plein la figure, il a été trahi, attaqué, traîné dans la boue. Et c’est ce même Paul qui dit : l’amour pardonne tout. L’amour n’a pas de conditions. Celui qui aime n’a pas de limites.

L’amour chrétien n’est pas une vague bienveillance béate, souriante et aseptisée, avec des petites fleurs dans les cheveux et un pendentif de licorne. L’amour que Dieu nous appelle à vivre est un amour extrême, radical, jusque boutiste. Un amour qui sera testé, et re-testé, et re-testé, par ceux qui nous entourent. Un amour ambitieux.

En fait, Dieu nous demande d’avoir pour les autres le même amour que lui a pour nous : un amour têtu, obstiné, qui choisit l’espoir à chaque impasse. Dieu a aimé des gens décevants, blessants, usants – peut-être qu’on ne se définit pas nous-mêmes comme ça, mais c’est ce qu’on est : je blesse autant que je suis blessée ! Je fatigue autant qu’on me fatigue ! L’enfer, ce n’est pas que les autres, c’est moi aussi – mais Dieu nous a aimés ! Avec notre mesquinerie, notre bêtise, notre vanité, nos déviances et notre indifférence. Il s’est donné pour des gens comme nous. Nous ne sommes peut-être pas les pires qui puissent exister, mais nous pouvons facilement nous rendre insupportables. Pourtant Dieu nous supporte, il nous aime, il est patient, serviable, il dépasse sa colère et ses frustrations, il cherche ce qui est bon pour nous, il met de côté nos erreurs et nos fautes, il croit tout, il excuse tout, il espère tout, il supporte tout.

Jésus a dit : aime ton ennemi, tout le monde peut aimer ses amis. Aime ton frère. Mais quand un frère ou une sœur de l’église nous blesse, ou nous déçoit, qu’est-ce qu’on fait ? Il n’y a pas de catégorie entre « frère avec qui je m’entends bien » et « ennemi », une zone au milieu où on n’aurait pas à aimer : c’est depuis le frère jusqu’à l’ennemi. Et quand mon frère se rapproche de l’ennemi, me trahit ou me casse, Jésus nous dit là aussi : aime-le.

citation CS Lewis : « Il est plus facile d’être enthousiaste pour l’Humanité [ou l’Eglise en général !] que pour des individus exaspérants, dépravés, ou peu attirants d’une manière ou d’une autre »

Un défi impossible

Aimer jusqu’au bout, c’est impossible ! C’est inhumain ! Même dans l’église.

L’église, comme toute famille, est un lieu formidable & terrible. Formidable car nous y avons une même référence, le Christ, une même énergie, l’Esprit, une même espérance. Nous nous sentons chez nous. Mais terrible car nous y avons tant d’attentes : que ce soit comme notre famille naturelle, ou bien mieux. Que tout s’y passe bien, que tout coule, car on se rassemble autour de Dieu – mais la diversité de nos attentes, nos cultures, nos caractères conduit fréquemment à des déceptions, des malentendus, des blessures et des conflits. Que faire dans ces cas-là ? Etre chrétien ne signifie pas qu’il n’y aura jamais de problèmes : je lutte avec mon péché, mes défauts, mes failles, comme chacun d’entre nous !

Nos stratégies habituelles : amertume, rancune, ragots, clans, ou alors se renfermer, mettre de la distance, ignorer l’autre (après tout l’église est grande). Éventuellement quitter l’église (on peut comme ça faire toutes les églises de Toulouse, en partant au moindre conflit), éventuellement renoncer aux églises. Mais la vraie fraternité n’est pas cet univers aseptisé où on se sourit sans se connaître, où on ne dit rien jusqu’au jour où on part. Non, on peut aimer et discuter, parfois avec ardeur, on peut critiquer – mais l’amour ne détruit pas, il construit. Celui qui aime ne crie pas plus fort que les autres, après avoir parlé il écoute de bon cœur. Celui qui aime accorde le bénéfice du doute à l’autre, avec humilité il se remet en question.

Un défi qui nous met à genoux

Franchement, c’est difficile. Et souvent impossible, tant les déchirures peuvent être profondes. C’est impossible, oui, mais impossible à qui ? A nous, mais pas à Dieu ! (diapo)

L’ambition de Dieu pour nous, elle nous met à genoux. Elle nous plonge dans la prière. Ce défi nous donne soif, soif de son Esprit : « O Dieu, je n’ai pas le cœur pour aimer comme toi. Mais toi tu changes les cœurs. Alors, viens au secours de mon manque de foi. Transforme-moi par ton Esprit »

Et Dieu donne ce qu’il ordonne, disait déjà Saint Augustin au 5e siècle. Dieu donne ce qu’il ordonne. Dieu ne nous demande rien qu’il ne soit prêt à nous aider à vivre ! Dieu nous met des défis impossibles ? Des défis de fou ? Il nous donne son Esprit ! Mais je dois lui demander. Je dois aller puiser, pour boire. Si je ne prie pas pour que Dieu me donne un cœur humble, qu’il me donne de pardonner, ça n’arrivera pas tout seul. Si je ne réclame pas à Dieu son aide, je ne m’en sortirai pas. Mais pourquoi nous acharner à vivre les défis de Dieu sans Dieu ? Pourquoi rapetisser notre vocation – parce qu’on a peur de lui demander ? Bien sûr qu’aimer est difficile, bien sûr que pardonner demande du temps – je ne dis pas le contraire ! Mais ce texte nous pose la question : quelles limites mettons-nous à ce que Dieu nous demande ? Quelles limites mettons-nous à nos prières ? Celui qui demande peu reçoit peu – peu d’amour, peu de patience, peu de pardon. Mais celui qui demande beaucoup recevra beaucoup ! Devant des personnes blessantes, rageantes, désespérantes, vers quelle source d’amour nous tournons-nous ? La nôtre ? On sera vite à sec !

Oui, Dieu nous appelle à l’impossible : dépasser nos peurs pour ouvrir notre cœur et tendre notre main. Mais Dieu s’épanouit dans l’impossible : dans le désert, il met des vignes. Dans les pleurs, il met le chant. Dans la mort, il met la vie. Dans la haine, ne mettra-t-il pas le pardon ? Dans la douleur, la guérison ?

Conclusion 

Les histoires d’amitié, de fraternité, de réconciliation, sont magiques. Dans un film ou un témoignage, elles font bondir notre cœur. Quand on entend que deux frères se sont réconciliés après trente ans, ou qu’une femme a pardonné au meurtrier de son fils, on a le vertige, le vertige de l’espoir. C’est impossible, mais c’est arrivé ! Dieu est intervenu, il a débloqué des freins, ouvert des portes, bâti des passerelles. C’est dans les défis impossibles que Dieu se révèle, que l’on voit la marque de sa main, que l’on sent le souffle de sa voix. Certains peuvent se contenter d’une fraternité de surface, sage et creuse – vous pouvez mais ce n’est pas ce que Dieu a en tête. Le Dieu incroyable dont nous sommes si fiers est un Dieu qui transforme, pas après pas, pardon après pardon, prière après prière, un Dieu qui nous entraîne dans le sillage de son amour impossible mais bien réel.

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