Une crise d’ado qui nous recentre sur nos priorités

Les fêtes de fin d’année, c’est une période tout à fait particulière. Une période où l’on voit, ou recontacte, plus de monde, un temps particulier, un temps souvent accéléré : il faut choisir les cadeaux, anticiper, organiser des repas,… Chacun a ses petites traditions, ses attentes, parfois ses déceptions (cette année particulièrement, où beaucoup ont dû vivre autrement ces fêtes, pandémie oblige). Cette période, riche, nous renvoie aussi aux Noëls précédents, à nos souvenirs d’enfance,… C’est comme un point d’étape qui nous fait dire : « déjà un an de passé ! »

Et en même temps, l’approche du Nouvel An nous tourne vers l’avenir. Il y a bien sûr les traditionnels messages de vœux et les bonnes résolutions… ou simplement les questions autour de la pandémie, des élections, de nos décisions à prendre, de nos projets… que nous réserve 2022 ?

En bref, la période des fêtes, bien qu’intense, peut-être morcelée, nous pousse (plus ou moins joyeusement, plus ou moins douloureusement) à faire un peu le point : où est-ce que j’en suis ? avec nos attentes, nos frustrations, nos rêves, nos craintes…

Ces questionnements, on les retrouve un peu dans le texte biblique proposé aujourd’hui, un texte qu’on ne trouve que dans l’Evangile de Luc, un texte presque anecdotique qui vient conclure tout son cycle sur la naissance de Jésus, avant de passer au rayonnement de sa vie d’adulte.

Lecture biblique : Luc 2.40-52

40 L’enfant grandissait et se développait. Il était rempli de sagesse et la faveur de Dieu reposait sur lui.

41 Chaque année, les parents de Jésus montaient à Jérusalem pour la fête de la Pâque. 

42 Lorsque Jésus eut douze ans, ils l’emmenèrent avec eux selon la coutume. 

43 Quand la fête fut terminée, ils repartirent, mais l’enfant Jésus resta à Jérusalem et ses parents ne s’en aperçurent pas. 

44 Ils pensaient que Jésus était avec leurs compagnons de voyage et ils firent une journée de marche. Ils se mirent ensuite à le chercher parmi leurs parents et leurs amis, 45 mais sans le trouver. Ils retournèrent donc à Jérusalem en continuant à le chercher. 46 Le troisième jour, ils le trouvèrent dans le temple : il était assis au milieu des spécialistes des Écritures, les écoutait et leur posait des questions. 47 Toutes les personnes qui l’entendaient étaient stupéfaites de son intelligence et des réponses qu’il donnait. 

48 Quand ses parents l’aperçurent, ils furent saisis d’émotion et sa mère lui dit : « Mon enfant, pourquoi nous as-tu fait cela ? Ton père et moi, nous étions très inquiets en te cherchant. » 49 Il leur répondit : « Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas que je dois être dans la maison de mon Père ? » 50 Mais ils ne comprirent pas ce qu’il leur disait.

51 Jésus repartit avec eux à Nazareth. Il leur obéissait. Sa mère gardait en elle le souvenir de tous ces événements. 

52 Et Jésus grandissait. Il progressait en sagesse et se rendait agréable auprès de Dieu et de chacun.

Hier encore, Jésus venait de naître, petit nourrisson emmailloté au milieu de la crèche. Il a bien grandi depuis !  Nous avons très peu d’informations sur l’enfance de Jésus, sur tout ce qui précède le moment, où, vers 30 ans, il a commencé à arpenter le pays en parlant de Dieu et en faisant du bien autour de lui. Mais l’évangéliste Luc, qui a recueilli bien des témoignages pour écrire son livre sur Jésus, nous donne cette petite anecdote tirée de l’adolescence de Jésus.

Jésus, un vrai ado

Et Jésus est un vrai ado ! Franchement, si ce n’était pas Jésus, on trouverait qu’il exagère un peu, non ? Il reste à Jérusalem sans prévenir ! Et il n’y a pas de téléphone portable, hein, pour pouvoir rassurer les parents à distance ! Vous imaginez le stress des parents ?!

Ils ne s’inquiètent pas de suite; manifestement, ils sont habitués à voyager en grand groupe, avec peut-être les jeunes qui restent ensemble… Mais le premier soir du voyage de retour, au moment de se coucher, ils ne trouvent pas leur fils. Deuxième jour de voyage : ils le cherchent partout dans le convoi. Ne minimisons pas l’angoisse : même 5 minutes, pour un parent qui ne trouve pas son enfant, c’est une éternité. Donc un jour entier, avec son lot d’inquiétude, de culpabilité, de rationalisation (« mais qu’est-ce qu’il fait ? où est-il ? vous ne l’avez pas vu ? oh et s’il lui est arrivé quelque chose, et qu’on l’a cherché trop tard, oh la la, tout est de notre faute ! Ah non, peut-être que lui, là, a vu Jésus. Peut-être qu’on s’inquiète pour rien ? ah non, même lui ne sait rien. »)

Bredouilles, ils décident de refaire le chemin inverse, sans doute envahis de questions, de stress, avec les pires scénarios en tête, tout en essayant de se remonter le moral l’un à l’autre… Chercher son enfant dans la capitale, vous imaginez la simplicité de la démarche ! Et quand, au bout de 3 jours de séparation, ils finissent par arriver au Temple, Jésus est là, innocemment, en train de discuter théologie. A leur place, j’aurais hésité entre le serrer dans mes bras et le secouer : non mais, on ne fait pas des frayeurs comme ça !!

Je trouve ça drôle, de voir Jésus comme un vrai ado, un peu oublieux des règles, tellement absorbé par ce qu’il est en train de vivre qu’il ne prévient pas ses parents. Sa réponse aux parents ne détonnerait pas dans la bouche d’un jeune : « ben quoi, qu’est-ce qu’il y a, vous n’savez pas que… ? » On voit un début d’autonomie, bourgeonnante, pas encore complètement apprivoisée. Jésus n’est plus un enfant, mais il n’est pas encore un adulte : il est entre-deux.

Et dans le texte, Luc nous montre subtilement que ce statut n’est pas si facile à apprivoiser, pour Jésus, et pour ses parents, qui ont peut-être un peu de mal à le voir grandir (v.40, 42, 48 « enfant »; v.52 « Jésus »). Certes, dans les yeux de nos parents, on reste toujours un enfant, même quand on a 60 ans ! Mais Jésus manifeste ici une certaine indépendance, il exprime ses priorités, quitte à secouer les habitudes. C’est d’ailleurs la première fois que Jésus parle dans l’Evangile – jusqu’ici, on a beaucoup parlé de lui, mais maintenant il prend la parole : il commence à s’émanciper, à trouver sa voix/ voie.

C’est le chemin de l’adolescence ! Et Jésus a lui aussi vécu cette étape universelle, inconfortable, source de malentendus et de frustrations, ce tiraillement identitaire. Il l’a vécue sans pécher, sans faire de mal – et ses parents non plus ne sont pas fautifs. Depuis le début, on voit qu’ils sont pieux, réceptifs à Dieu…

Qu’est-ce que c’est encourageant de voir que Jésus est passé par notre chemin d’humanité, par nos apprentissages, qu’il a dû lui aussi apprivoiser sa liberté, apprendre à se positionner… si vous êtes un ado en plein questionnement : Jésus vous comprend !! Et si vous n’êtes plus ado, Jésus comprend aussi vos tiraillements, vos périodes critiques, ces moments d’entre-deux où on change de statut : nouveau marié, nouveau parent ou grand-parent, ou parent d’ado (!) , un changement de travail, la retraite !, un déménagement, un changement de responsabilité ou de famille… L’inconfort dans ces entre-deux est normal, même quand tout le monde est bien intentionné, même pour Jésus ! Cela fait partie des petits déséquilibres qui nous poussent à grandir, à changer de vitesse pour mieux vivre la suite du chemin.

Un sacré potentiel !

Evidemment, il y a une immense différence entre Jésus et nous. Luc nous présente à la fois le côté très humain de Jésus, et puis son potentiel plus qu’humain. On le sait depuis l’annonciation à Marie : l’enfant qu’elle met au monde n’est pas tout à fait comme les autres. Il deviendra le sauveur du monde ! il sera appelé fils de Dieu, Emmanuel « Dieu avec nous » !

Avec cette anecdote, et même tout le cycle de la nativité, on a l’impression que Luc insiste sur le potentiel de Jésus : « tout petit déjà,… ». Tout petit déjà, Jésus était d’une sagesse incroyable, d’une finesse et d’une profondeur spirituelles qui impressionnaient ses auditeurs, et même les érudits de la capitale ! Comme on dit dans le Sud, ceux qui l’entourent sont tout espantés, scotchés, par ce que ce jeune transmet.

Bien sûr, on peut en tirer l’invitation à écouter nos jeunes, parce que la profondeur n’est pas proportionnelle à l’âge. Mais Luc insiste surtout ici sur le fait Jésus a une identité et une mission particulières. Son cheminement le tourne vers Dieu, vers les priorités et les projets de Dieu. Peu à peu, il prend l’envergure du prophète, du représentant de Dieu, du sauveur. Dans ce texte, on voit que c’est devenu une évidence : sa vie, c’est de remplir la mission unique que Dieu lui a confiée !

Dès son jeune âge, sa priorité, sa vie, c’est de remplir la mission que Dieu lui confie : il existe pour révéler Dieu, pour être Dieu parmi les hommes, pour réconcilier Dieu et l’humanité. Là, à douze ans, dans le Temple, Jésus ne revendique pas sa proximité avec Dieu comme un privilège exclusif… Mais il suit son chemin, pour remplir sa mission. Ce n’est pas anodin que Luc raconte ce qui s’est passé à la fête de Pâque… annonçant une autre fête de Pâque des années plus tard. Dieu se fait enfant, ado, adulte ; prophète, enseignant, soignant ; victime crucifiée… pour payer la rançon et nous ramener à la maison, pour effacer tout ce qui nous perturbe notre relation avec lui, afin que nous puissions dire, à notre tour, sans hésitation : « Dieu est mon Père. Je suis enfant de Dieu. »

D’abord enfants de Dieu

Jésus est unique : il a une identité unique (Dieu devenu homme), il a une mission unique (sauver l’humanité), il a un destin unique (régner glorieusement sur le monde terrestre et céleste, en instaurant la paix et la justice).

Jésus est unique, mais il nous invite à suivre ses traces, là où nous le pouvons. Comment cette anecdote qui nous fait admirer Jésus, vrai homme, vrai Dieu, comment cette anecdote peut-elle nous aider à vivre comme Jésus, à suivre ses pas ?

Un des enjeux de ce passage, c’est de montrer l’entre-deux que traverse Jésus, et qui le pousse à assumer son identité. Son Père, c’est d’abord Dieu ! Par le biais de Jésus, nous sommes appelés nous aussi à nous saisir de cette identité : nous sommes enfants de Dieu, grâce au Christ qui nous réconcilie avec Dieu, grâce à son Esprit qui demeure en nous comme un ADN surnaturel qui nous transforme de l’intérieur – le chrétien est un OGM (organisme génétiquement modifié) !

Et c’est tellement libérateur ! Ce qui nous définit, en Christ, c’est l’amour que Dieu nous porte, la valeur qu’il nous accorde, l’invitation à lui ressembler ! Quelle dignité !

Ce que nous avons hérité du passé, dans toutes ses beautés et ses failles ; ce que nous avons accompli, dans toute sa richesse et son imperfection ; ce que nous sommes aujourd’hui avec nos limites et notre potentiel… sur cette trame de vie tissée par nous et par d’autres, dont les motifs nous accablent parfois, Jésus brode en lettres majuscules : tu es enfant de Dieu !

Et cette identité nouvelle, fondée sur le Christ, vivifiée par l’Esprit de Dieu, n’est pas à égalité avec le reste… Jésus exprime très clairement une priorité pour lui-même : « ne savez-vous pas que je dois m’occuper des affaires de mon Père ? » De la même façon, notre identité d’enfants de Dieu, si chèrement acquise à la croix, est une priorité. Par la foi, nous devenons enfants de Dieu, et d’abord enfants de Dieu. Cela devient notre première caractéristique !

Ce statut nouveau oriente nos projets : si nous sommes enfants de Dieu, appelés à travailler avec lui, à vivre pour lui, à le refléter dans tout ce que nous vivons, qu’est-ce que ça implique dans nos projets, notre comportement, nos priorités… ?

Ce statut nouveau questionne nos orientations, et aussi nos loyautés : dans telle situation, qui est-ce que je veux satisfaire ? Mon patron ? mon client ? Mes parents (même quand on a bien grandi…) ? Mon conjoint ? La société ? Mon ego ? « Je dois m’occuper des affaires de mon Père… »

Notre loyauté va à Dieu, et à Dieu d’abord ! Ca ne veut pas dire qu’on envoie balader le reste du monde, bien au contraire, mais être enfant de Dieu implique de fonder toute notre vie sur lui, de le placer au centre – quitte à expérimenter quelques tiraillements ou à susciter des incompréhensions (comme Marie & Joseph qui n’ont dû comprendre que bien plus tard pourquoi Jésus avait fait cette réflexion…).

 

« La Parole a été faite chair… Dieu s’est fait homme… Il est venu dans le monde pour que tous ceux qui croient en lui deviennent enfants de Dieu » (d’après Jean 1.1-14). Jésus s’est donné, sur la croix, pour que nous soyons pardonnés. Il est ressuscité, pour triompher de la mort et du mal, pour nous ouvrir un chemin de vie, proche de Dieu. Par la foi, nous sommes enfants de Dieu. Mais nous devenons aussi enfants de Dieu, nous apprenons notre identité, notre vocation, à la suite du Christ qui a dû lui aussi apprendre ! Alors quelle que soit la période que vous traversez, que Dieu, par son Esprit, continue de tricoter en vous cette identité nouvelle, surnaturelle, éternelle : vous êtes enfants de Dieu !

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