Etre grand, c’est accueillir le petit… (Jésus et les enfants 2/4)

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Nous avons commencé la semaine dernière une série de prédications pour nous accompagner vers Noël… Et comme Noël c’est une fête qui fait belle place à l’enfance, nous avons choisi quatre textes de l’Evangile qui parlent des enfants… La semaine dernière, Jésus recevait les enfants de son entourage, en donnant une leçon à ses disciples : le royaume de Dieu est pour ceux qui ressemblent aux enfants… qui sont humbles et dépendants, vulnérables, qui dans leur foi reconnaissent leur petitesse et leur besoin de Dieu. Jésus renverse les valeurs : votre modèle, dit-il, c’est l’enfant, pas celui qui veut vous impressionner…

Jésus touche là à un point délicat : ce renversement des valeurs est très beau en théorie, mais dans les faits… ce n’est pas si simple pour les disciples, et pour nous, de changer de posture. En voici un exemple.

Lecture biblique : Marc 9.33-37

33 Ils allèrent à Capharnaüm. Une fois à la maison, Jésus leur demanda : « De quoi discutiez-vous en chemin ? » 34 Mais ils se taisaient, car, en chemin, ils s’étaient querellés pour savoir qui était le plus grand. 35 Jésus s’assit et il appela les Douze ; il leur dit : « Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous. » 

Ce n’est ni la première ni la dernière fois que cette question perturbe les disciples : ils ont besoin de savoir qui est le plus grand, le n°2. Nous non plus, cette question du statut, du regard des autres, de la reconnaissance, ne nous laisse pas indifférents : qui est le meilleur de la classe ? qui a le mieux travaillé ? qui a raison ? qui possède le plus, fait le plus, donne le plus, est le plus populaire sur les réseaux ?… peu importe, on tombe très vite, comme les disciples, dans la comparaison et la rivalité.

Jésus balaye cette question : pour être le premier, il faut être le dernier. La maîtrise, c’est d’être serviteur. Le dessus du panier, c’est se mettre dessous. Il en est l’incarnation : lui le Roi du monde arrive parmi nous sous les traits d’un petit bébé, et meurt comme un homme crucifié, humilié, lynché.

On pourrait s’attarder longtemps sur ce renversement mais vous vous demandez peut-être où est l’enfant dans ce texte ! Diapo texte à trous

36 Et prenant un enfant, il le plaça au milieu d’eux. Et, après l’avoir pris dans ses bras, il leur dit : 37 « Qui accueille en mon nom un enfant comme celui-là, m’accueille moi-même ; et qui m’accueille, ce n’est pas moi qu’il accueille, mais Celui qui m’a envoyé. »

Spontanément, on attendrait l’équation : que celui qui veut être le premier passe au dernier rang et se fasse serviteur des autres – tenez, voilà un enfant, soyez comme lui, voilà la vraie grandeur ! Et Jésus le dit, ailleurs, comme dans le texte de la semaine dernière (Mt 19.13-15). Or, ici, il passe de « être le dernier, être serviteur ou servir tous »… à « accueillir l’enfant »! Être le plus grand aux yeux de Jésus, c’est accueillir le plus petit.

 

Creusons un peu pour voir ce que Jésus veut dire.

  • Un service gratuit.

(diapo 35, 37) si quelqu’un veut être grand, qu’il se fasse serviteur de tous… tenez, même d’un enfant comme celui-ci.

Aujourd’hui, en Occident, notre société est beaucoup plus centrée sur l’enfant : sa vulnérabilité, ses besoins, les lieux et les moyens de l’aider à grandir – en tout cas en théorie. Mais à l’époque de Jésus, l’enfant n’a pas vraiment de statut : il est potentiellement l’héritier, le soutien,… mais ça c’est pour plus tard ! tant qu’il est enfant, il est une charge et puis c’est tout. Accueillir l’enfant, se faire serviteur même de l’enfant, c’est accepter de descendre tout en bas de l’échelle, se mettre sous celui qui est tout en bas. On ne passe pas du premier rang au milieu ! mais du premier au dernier.

Permettez-moi d’insister : l’enfant, dans ce contexte, c’est celui qui est dépendant, c’est-à-dire celui qui dépend de nous, c’est-à-dire celui qui compte sur nous… et sur qui on ne peut pas compter !! Donc sur le plan des relations sociales, c’est la plus asymétrique : l’enfant ne peut rien pour moi. Donc, lorsque je rends service à un enfant, il n’y a pas de réciprocité ! si je l’accueille, je n’en retire aucun privilège ! (diapo relataion désintéressée)

On pourrait envisager de passer derrière ou rendre service à un supérieur, voire à un pair, voire à quelqu’un d’inférieur qui a quand même ses petites compétences, son petit réseau… Quand nous rendons service à quelqu’un, c’est souvent un investissement plus ou moins conscient. On passe derrière, mais ça ne nous empêche pas gravir les échelons. Mais rendre service à un enfant, rendre service au plus petit, sans espoir de retour – c’est gratuit !

Dans notre quotidien, il n’y a pas que les enfants qui ne peuvent pas nous donner en retour, à qui rendre service ne nous servira pas ou ne nous apportera pas de statut particulier. Il y a l’étranger sans papier, la personne qui n’a pas de toit, celle qui est gravement malade ou celui qui est emporté par la sénilité. Moins dramatique : l’inconnu que je ne recroiserai pas ou le collègue qui s’en va.

Avec eux, notre service est gratuit, parce que l’autre ne va pas nous renvoyer l’ascenseur.

Jésus nous invite à oser des relations asymétriques, des initiatives sans investissement – à donner sans espérer recevoir, sans faire pression sur l’autre, à abandonner nos arrière-pensées, nos stratégies, nos calculs. Avec les plus petits de notre société, mais avec tous… même avec les forts, les grands, les impressionnants…

L’an dernier, je me suis rendu compte à quel point la gratuité est difficile à saisir : j’étais partie laver ma voiture, avec mon petit stock de jetons. A côté de moi, arrive un homme, jeune cadre dynamique, qui se retrouve coincé : le distributeur de jetons était en panne. Sans aller jusqu’à la gratuité (j’ai du chemin à faire), je lui ai proposé de lui vendre deux de mes jetons – l’incrédulité dans son regard ! « Vous essayez pas de m’arnaquer hein ! » Pour 2 euros !! Et comme ça le perturbait vraiment, il s’est moqué de ma voiture. C’est tellement difficile d’envisager la gratuité, même quand il n’y a pas de gratuité, même pour des petits enjeux…

Et je ne lui jette pas la pierre ! parce qu’à la même époque, j’ai lu «  Aimer sans utiliser » un excellent livre d’un théologien catholique, Pascal Ide. J’avoue que j’ai été surprise : il a trop bien mis à jour les ambiguïtés, les petites arrière-pensées mesquines, les bénéfices secondaires qui viennent brouiller mes initiatives – à ma honte !

J’arrête là ma confession – mais j’imagine que je ne suis pas la seule ! Combien la grâce, cette générosité abondante, pure, désintéressée, combien la grâce typique de Dieu nous échappe et combien nous avons besoin d’être travaillés par le Christ pour nous approprier vraiment ses valeurs… !

 

  • Plus que servir, accueillir/ recevoir

Être serviteur de tous, même de l’enfant, rendre service sans espoir de retour, pour adopter la grâce pure et désintéressée que le Christ nous a montrée…

Depuis tout à l’heure, je rends équivalents servir et accueillir, pourtant il y a une petite différence ! (diapo servir/ accueillir) Le choix du verbe « accueillir », ou « recevoir » dans d’autres traductions, est loin d’être anodin.

Pensez-y : pensez à une fois où on vous a servi, et une fois où vous avez été accueilli.  Quelles différences entre servir et accueillir un patient, une cliente, un élève, une collègue, un passager dans le bus, une voisine, un nouveau dans la classe, ou même notre famille ?

Dans l’accueil, il y a quelque chose qui touche à la personne, alors que le service pourrait se cantonner au ponctuel, au factuel, au besoin à apaiser, au problème à régler. Dans l’accueil, il y a une rencontre, une relation, même brève, avec l’autre dans ce qu’il est. Regardez Jésus qui prend affectueusement l’enfant dans ses bras. (diapo grand-mère)

Jésus nous invite à envisager le service, comme un accueil : pas seulement une liste de choses à faire, mais une rencontre où l’on fait place à l’autre dans ce qu’il est, dans sa richesse, sa fragilité.

Pour Jésus, la grâce n’est jamais impersonnelle. Ce qu’il fait pour nous, en se donnant sur la croix pour porter à notre place notre honte et notre culpabilité, ce n’est pas juste pour nous donner un quitus, un décret d’innocence, c’est pour nous accueillir à nouveau dans la famille de Dieu, pour faire de nous ses frères et sœurs, ses cohéritiers, proches de lui pour l’éternité. C’est ça l’essentiel pour lui, cette relation réciproque, asymétrique mais réciproque – et c’est pour cette relation éternelle qu’il est prêt à tout assumer pour écarter de notre relation avec Dieu ce qui peut nous brouiller, les conséquences de notre injustice, de notre orgueil, de notre égocentrisme etc. Il se fait serviteur pour nous accueillir.

Je vous propose 3 éléments pour caractériser l’accueil:

  • Voir l’autre, même le plus petit, même le plus insignifiant. Voir la personne et pas seulement le problème à régler
  • S’intéresser à ce qu’il est. Accueillir c’est aussi accueillir son point de vue, même s’il est dépendant ou impuissant, accueillir son point de vue, ses attentes, ses questions… Ca demande de l’humilité ! Bien souvent, quand on voit quelqu’un en difficulté, on est sûr d’avoir la réponse à son problème – alors que des fois on n’a même pas compris le problème, et on veut apporter une aide qui n’est pas adéquate. Ecouter, s’intéresser, voilà l’accueil de l’autre.
  • Et puis honorer. Considérer l’autre comme une personne que Jésus prend dans ses bras, à qui il s’identifie (celui qui l’accueille m’accueille, et accueille Dieu le Père qui m’a envoyé) : peut-être que cette personne n’a pas de statut social, mais elle a une valeur infinie aux yeux du Dieu qui l’a créée et qui l’aime.

Accueillir, même le plus petit, c’est se mettre à niveau, peut-être jusqu’à s’accroupir (geste), jusqu’à adopter une posture qui n’est pas valorisante, mais qui fait toute la place à l’autre.

 

  • Accueillir pour recevoir Jésus

Et là on touche au mystère de ce que Jésus nous invite à vivre. Si nous donnons sans espoir de recevoir, si nous servons de manière désintéressée, si nous aimons d’un cœur pur, alors nous recevons. D’une part l’échange humain, la simple connexion qui nous enrichit, qui enrichit notre âme. D’autre part, et surtout (parce que parfois l’autre ne voudra pas être accueilli), nous recevons le Christ lui-même, et celui qui l’a envoyé, c’est-à-dire Dieu lui-même.

En effet, le Christ s’identifie au petit, à l’enfant, au déshérité, au marginal, et il nous invite à mieux le connaître en nous intéressant aux petits qu’il aime tant. Il n’a pas honte de s’identifier à ceux qui n’ont pas de statut – et ça nous apprend beaucoup sur Dieu, sur son humilité, alors qu’il est le Roi ! sur son amour de créateur, qui accorde tant d’importance à ceux qu’il a façonnés même si nous voyons surtout les bosses et les failles ! sur son amour pour nous, nous qui avons l’impression d’être grands et forts mais qui devant Dieu ne sommes que faibles et nus…

Et dans ce processus d’accueil, comme dans un exercice pratique de grâce, Jésus vient nous rencontrer, il vient nous façonner à son image, travailler notre cœur, notre égo, nos valeurs, nos réflexes, pour que nous devenions comme lui des ouvriers de la grâce…

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