Vous êtes le sel de la terre (4) Un sel qui se mélange

 
Dans le cadre de notre campagne de rentrée, nous poursuivons l’évocation des différentes propriétés du sel, en écho à la parole de Jésus dans le Sermon sur la Montagne : “Vous êtes le sel de la terre”. Après avoir parlé du sel qui donne du goût, puis du sel qui conserve, attachons-nous ce matin au sel qui se mélange. C’est bien une de ses propriétés. Si vous ajoutez du sel à un plat, il se mélange aux autres ingrédients. On ne voit plus le sel, et pourtant on sent bien sa présence (ou son absence) !

Appliqué à la métaphore de Jésus, on pourrait dire que si nous sommes sel de la terre, nous ne pouvons pas rester dans la salière ! La salière, ça peut être l’Église ou toute autre bulle que nous nous construisons pour notre confort personnel. Et si on sort de la salière, c’est pour se mélanger au monde. C’est seulement si on se mélange au monde qu’on pourra remplir les autres tâches du sel, selon ses propriétés, notamment donner du goût et conserver.

Pour réfléchir à cette propriété du sel qui se mélange, je vous propose de lire un extrait de la grande prière de Jésus pour ses disciples au chapitre 17 de l’Évangile selon Jean.

Jean 17.15-19
15 Je ne te prie pas de les retirer du monde, mais de les garder du Mauvais. 16 Ils n’appartiennent pas au monde, comme moi je n’appartiens pas au monde. 17 Fais qu’ils soient entièrement à toi, par le moyen de la vérité ; ta parole est la vérité. 18 Comme toi tu m’as envoyé dans le monde, moi aussi je les ai envoyés dans le monde. 19 Je m’offre entièrement à toi pour eux, afin qu’eux aussi soient entièrement à toi.

Jésus, dans ces quelques versets, parle bien aussi du monde (l’équivalent de la terre dans la métaphore de Jésus) et de notre rapport au monde. Plus encore, il évoque bien l’idée d’un nécessaire mélange puisqu’il envoie ses disciples dans le monde et demande à Dieu de ne pas les en retirer !

Cette prière de Jésus fournit à notre concept de “sel qui se mélange” un fondement théologique et des principes pour sa mise en pratique.

Un fondement théologique

Le verset 18 peut être mentionné comme fondement théologique au “mélange” dans le monde : “Comme toi tu m’as envoyé dans le monde, moi aussi je les ai envoyés dans le monde.“
Nous sommes envoyés dans le monde comme le Christ a été envoyé dans le monde par son Père. Et cette affirmation a plus d’implications qu’on pourrait le penser à la première lecture :

  • Il y a bien-sûr une dimension missiologique : le Christ nous envoie en mission dans le monde. Comment pourrions-nous répondre à cet appel en restant entre nous, sans nous “mélanger” au monde ?
  • Mais il y a aussi une dimension christologique. Il s’agit d’être envoyé comme le Christ a été envoyé. Or, comment le Fils est-il venu dans le monde ? En devenant homme ! L’incarnation, c’est un peu Dieu qui se mélange à l’humanité, au monde.
  • Il y a même une dimension trinitaire… Tout en devenant homme, le Fils est resté Dieu. Il est pleinement homme et pleinement Dieu. En devenant homme, le Fils n’a pas perdu sa pleine communion avec le Père.

Comprendre l’incarnation comme le modèle de notre présence au monde nous conduit nécessairement à comprendre cette dernière comme un mélange et non un retrait, un mélange qui ne se fait pas au détriment de notre communion avec Dieu.

Retenons donc cela de ce fondement théologique : nous sommes appelés par le Christ à nous mélanger au monde, comme lui, le Fils, s’est mélangé au monde en devenant homme.

Des principes pour la mise en pratique

J’aimerais souligner trois principes dans la mise en pratique de ce fondement théologique.

La tentation du retrait du monde

Il y a, tout d’abord, le verset 15 : “Je ne te prie pas de les retirer du monde, mais de les garder du Mauvais.” (v.15)

C’est assez surprenant que Jésus dise d’abord ce qu’il ne demande pas à son Père : “je ne te prie pas de les retirer du monde…” C’est bien que la tentation existe. Et peut-être est-ce même la solution de facilité. Pourquoi cette tentation du retrait du monde existe-t-elle ?

Il y a le décalage ressenti entre les valeurs du Royaume de Dieu et celles de notre monde. Ce n’est pas nouveau, même si les tensions ont évolué au fil des siècles. Et ce décalage n’est pas sans fondement. Jésus a bien dit que son Royaume n’était pas de ce monde. Et il a mis en garde contre la confusion des deux, avec son fameux “Il faut rendre à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu”. D’ailleurs, dans l’histoire, quand il y a eu confusion entre l’Eglise et le pouvoir politique, ça a donné lieu à de terribles dérives.

Du coup, à cause de ce décalage, il y a parfois la crainte de perdre ces valeurs du Royaume au contact du monde, la peur de la compromission. Alors, pour se protéger, on se retire du monde. Et on préfère la compagnie de ceux qui croient comme nous et qui pensent comme nous. C’est rassurant.

Mais ce n’est pas ce à quoi Jésus nous appelle. Voilà pourquoi il demande à son père de ne pas nous retirer du monde. Et n’oublions pas l’exemple que Jésus nous a laissé, et les reproches que les chefs religieux de l’époque lui faisaient de fréquenter des gens considérés comme infréquentables. On reprochait à Jésus de trop se mélanger, et même de se compromettre avec le monde…

Les limites du mélange

Refuser le retrait du monde, ce n’est pas pour autant s’y perdre sans discernement ! Il y a, bien-sûr, des limites.

On sait qu’il existe un écueil, celui de tellement se mélanger qu’on en perd notre identité, notre sel. Et finalement, on n’est plus du sel mais… du tofu. Le tofu, ça n’a pratiquement pas de goût. Ca prend le goût de la sauce dans lequel il baigne. C’est facile d’être “le tofu de la terre”… mais ça ne sert pas à grand chose.

Il y a bien un danger duquel il faut se méfier. Et ce danger, ce n’est pas le monde, c’est le Mauvais (ou le Malin). Car tout n’est pas bon dans notre monde, loin de là… Il faut indéniablement rester vigilant. Il y a des pratiques, des idéologies, des discours qui sont contraires à l’Evangile et au Royaume de Dieu. Et qui se rencontrent même parfois dans l’Eglise… Il s’agit de s’en préserver et même, s’il le faut, les dénoncer.

Mais Jésus insiste sur le fait que le moyen de s’en préserver, c’est d’être entièrement à Dieu. C’est de garder intact notre goût et notre saveur, de rester du sel qui puise sa saveur en Christ. Ne nous trompons pas : notre saveur ne vient pas de notre notre opposition au monde, elle vient de notre attachement à Dieu. Cet attachement peut évidemment nous conduire parfois à être en décalage, voire en opposition avec le monde dans lequel nous vivons. Mais ce qui nous préserve du Mauvais, c’est notre attachement à Dieu et à sa Parole. Pas notre retrait du monde…

La nécessité du mélange

Conscient de la tentation du retrait du monde et des limites du mélange, il faut aussi affirmer la nécessité du mélange. Il est strictement impossible de répondre à l’appel du Christ qui nous envoie dans le monde sans se mélanger au monde ! Pour nous y aider, je vous propose deux pistes concrètes.

Considérer que le Christ nous envoie sur nos lieux de vie

Il y a des lieux où on se mélange aux autres de façon obligée, comme l’école ou l’entreprise. Il y a d’autres lieux possibles, basés sur le volontariat, comme le milieu associatif. Dans tous les cas, il nous faut considérer nos lieux de vie, tous nos lieux de vie, qu’ils soient choisis ou obligés, comme les lieux où le Christ nous envoie. C’est là qu’il nous veut, c’est là qu’il nous attend. Il me semble que c’est une bonne façon de ne pas percevoir le mélange comme un danger mais comme une chance, celle d’y être des grains de sel utiles et qui font la différence. Notre prière, chaque jour, devait être : “Seigneur, comment pourrai-je être un grain de sel aujourd’hui, dans ma famille, à l’école, dans mon lieu de travail ou mon engagement associatif ?”

Prêter l’oreille à la voix du monde

La voix du monde, c’est ce que nos contemporains expriment, ce qu’ils pensent, ce qui les préoccupe et les anime, ce qui modèle leur pensée, ce qui les motive ou ce qui les révolte… Cette voix ne s’exprime pas seulement à travers les éditorialistes des chaînes d’information continue et les vidéos des influenceurs sur les réseaux sociaux. Loin de là. Elle s’exprime aussi à travers l’art et la culture. Il me paraît vraiment dommageable, pour un croyant, de s’enfermer dans une sous-culture chrétienne, avec sa musique, ses films, sa littérature… justement parce que si on s’y enferme, on se retire du monde ! Il nous faut, au contraire, développer une sensibilité à l’art et la culture d’aujourd’hui. On y accède plus facilement que jamais, à travers le cinéma, les séries, la littérature, la musique… toutes les formes d’art ! On n’est pas obligé d’aimer ce qu’on voit ou ce qu’on entend, mais on doit y prêter l’oreille. Comment se mélanger au monde si on n’entend pas sa voix, si on ne comprend pas son langage ?

Conclusion

“Vous êtes le sel de la terre !” Mais comment pourrions-nous l’être en restant dans notre salière ? Une des propriétés du sel est de se mélanger, et c’est aussi ce à quoi le Christ nous appelle dans le monde.

Le défi du mélange, c’est le défi d’un témoignage de l’Evangile culturellement pertinent aujourd’hui. C’est le défi d’une présence au coeur du monde, avec la saveur du Christ. C’est le défi d’être, chacun et chacune, disciple de Jésus-Christ au quotidien, sur nos lieux de vie, là où il nous envoie.

Le monde change. Le défi change. Mais l’appel reste le même : “Vous êtes le sel de la terre !”

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