Un coeur saint

A quoi ressemble la sainteté ? Chacun pourrait donner une définition, plus ou moins biblique, j’imagine… Mais j’ai lu récemment un passage du livre d’Ezechiel qui attire notre attention sur un aspect essentiel et peut-être négligé de la sainteté.

Quelques mots de contexte : Ezechiel est un prophète juif, à l’époque où la dernière partie du royaume d’Israël, au sud, va être envoyée en exil. La partie nord, avec Samarie pour capitale, a déjà été abandonnée par Dieu, environ cent ans plus tôt, parce qu’elle s’était engouffrée dans des pratiques sociales et spirituelles destructrices. Le sud a suivi le même chemin – qui conduit à la même réponse de Dieu : ne plus les soutenir ni les protéger devant l’empire babylonien. Ce que nous allons lire vient d’un discours passionné et vibrant où Dieu, par Ezechiel, s’adresse à Jérusalem en la comparant à une jeune femme qu’il aurait recueillie, soignée, honorée, épousée. Mais cette femme l’a trahi, et Dieu la compare à une femme aux multiples amants – tant il est vrai que le peuple d’Israël a adopté des croyances et des pratiques incompatibles avec la foi en Dieu.

Lecture biblique: Ezechiel, chapitre 16, vv. 44 à 52.

44 Jérusalem, ceux qui inventent des proverbes diront à propos de toi : “Telle mère, telle fille!” 45 En effet, tu es bien la fille de ta mère, cette femme qui a détesté son mari et ses enfants. Tu es pareille à tes sœurs, qui ont détesté leur mari et leurs enfants. Votre mère était hittite et votre père était amorite. 46 Ta sœur aînée, c’est Samarie, dans le nord, avec les localités voisines. Ta jeune sœur, c’est Sodome, dans le sud, avec les localités voisines. 47 Tu ne t’es pas contentée d’imiter leur conduite et leurs actions abominables, c’était trop peu ! En tout, ton comportement a été bien pire que le leur ! 48 Aussi vrai que je suis vivant, je l’affirme, moi, le Seigneur Dieu, ta sœur Sodome et les localités voisines n’ont jamais fait autant de mal que toi et les localités voisines. 

49 Voici ce que fut la faute de Sodome : elle a vécu dans l’orgueil, le rassasiement et une tranquille insouciance ; elle et ses filles n’ont pas secouru les pauvres et les défavorisés. 50 Elles sont devenues hautaines et ont commis des actes qui me sont insupportables. Alors je les ai fait disparaître de la terre, comme tu le sais. 51 Quant à Samarie, elle n’a pas commis la moitié de tes fautes ! Tu as agi de façon bien plus abominable qu’elle. Sodome et Samarie, tes sœurs, semblent innocentes en comparaison de toi ! 

52 Eh bien maintenant, tu dois supporter ton humiliation ! Tu as innocenté tes sœurs : puisque tu as commis des fautes bien plus abominables qu’elles, elles apparaissent plus justes que toi. À ton tour de subir la honte et l’humiliation, toi qui leur as donné une apparence d’innocence !

Une comparaison qui interpelle

Ce discours de jugement est terrible et a pour but de confronter le peuple de Jérusalem à la gravité de ses actes et à leurs conséquences. Par la suite, Dieu donnera des promesses extraordinaires de rétablissement, mais avant de guérir et rétablir, il faut bien expliciter le problème et ses conséquences. Jérusalem devra passer par l’exil, elle devra tout perdre pour pouvoir revenir à Dieu et l’apprécier, l’aimer, comme il le mérite. Parfois notre cœur est tellement dur, que c’est seulement quand on perd quelque chose ou quelqu’un, qu’on se rend vraiment compte de sa valeur.

Le prophète compare ici Jérusalem à Samarie, mais aussi à Sodome, cette ville corrompue, violente et sans limites, qui a été détruite plus d’un millénaire auparavant, à l’époque d’Abraham (Genèse 18-19). Dans l’imaginaire biblique, Sodome, c’est la référence d’une société humaine pourrie, dont on ne peut plus rien attendre. En théorie, le contraire de Jérusalem, capitale du peuple de Dieu.

Or Jérusalem est devenu pire que Sodome – autrement dit, pire que tout. Jérusalem a délaissé son « mari », c’est-à-dire Dieu – à qui elle a préféré des divinités étrangères. Mais elle a aussi délaissé ses « enfants », c’est-à-dire ses habitants, son peuple, qu’elle n’a pas hésité à sacrifier – sur le plan social, économique, voire parfois au sens littéral avec des sacrifices d’enfants. Loin d’être influencée par Dieu, elle a imité les peuples païens qui l’entouraient, dont elle se retrouve la digne héritière – telle mère, telle fille.

Aux sources de la sainteté

Mais comment Dieu définit-il cette pourriture commune ? Etonnamment, il ne détaille pas les symptômes du mal, mais il va directement à la source. Il la décrit au verset 49 : elle a vécu dans l’orgueil, le rassasiement et une tranquille insouciance ; elle et ses filles n’ont pas secouru les pauvres et les défavorisés. 

Sodome, comme Samarie et Jérusalem après elle, est une société bouffie, hautaine, satisfaite d’elle-même, qui s’autorise tout et n’importe quoi – de là, de cette auto-suffisance qui conduit au mépris de l’autre, découlent divers crimes qui mèneront ces sociétés à leur fin.

Lorsque nous définissons péché et sainteté, nous regardons souvent à ce qui est visible. Ainsi, nous faisons une séparation entre les bons et les mauvais… Mais Dieu regarde aux racines, au cœur – pas aux unes des journaux à scandale. Ce qui choque Dieu, au fond, à Sodome, c’est l’orgueil et le repli sur soi, la satisfaction d’avoir ce qu’il faut et le confort de continuer dans une routine stable et solide. Ces replis sur soi préparent l’injustice, la corruption, parce que l’autre est peu à peu mis au coin : seuls nos intérêts comptent. Or ce péché, il n’est pas si extra-ordinaire, si loin de nous. Même avec une vie bien rangée, l’attitude suffisante de Sodome peut nous guetter, nous aussi, comme elle a atteint Jérusalem.

Alors à quoi ressemblerait la sainteté ? par contraste avec Sodome : humilité (et non orgueil), empathie ou compassion (et non désintérêt), partage et soutien (et non auto-suffisance). Et c’est logique, puisqu’être saint, c’est ressembler à Dieu. Or Dieu n’est pas simplement un Créateur puissant et sage, il est aussi rempli d’amour et du désir de faire du bien. Plein de compassion, il vient en aide à ceux qui l’appellent. Au point même, de renoncer à ses propres privilèges : en Jésus, il est devenu un homme, humilié et sacrifié, pour nous venir en aide, pour nous servir et nous sauver. En Jésus, nous voyons le visage de Dieu : humble, compatissant, généreux. Comment être saint sans lui ressembler ?

Cultiver l’ouverture

Le repli sur soi est toujours une tentation – pour nous individus comme pour nos communautés, qui finissent par fonctionner en vase clos. Mais avec la crise actuelle, ce risque est peut-être encore plus présent. Il y a l’instinct de survie, mais aussi l’épuisement de ceux qui ont continué de travailler dans des conditions dégradées. Et puis la peur, la peur de ceux qui voient dans le déconfinement la menace du virus. Quand on est fatigué ou apeuré, on a moins le réflexe de la générosité.

Mais ressembler à Dieu signifie qu’on ne peut pas se contenter d’être quelqu’un de bien, avec de bonnes valeurs et une bonne éthique. Dieu ne veut pas des enfants « qui ne font de mal à personne », mais des témoins qui s’ouvrent à l’autre là où ils sont. Dans cette crise, comme au-delà.

Nos églises ne vont pas rouvrir de suite. Et individuellement, notre vie ne va pas reprendre comme avant. Mais comment pouvons-nous cultiver dès aujourd’hui, intentionnellement, le souci de l’autre, avec humilité et générosité ? Comment préparer la suite du déconfinement avec cette priorité du partage ?

Je crois que seul Dieu peut faire de nous des saints, c’est-à-dire des personnes qui lui ressemblent – demandons-lui sans cesse de nous apprendre à lui ressembler, dans toute notre vie. Comment Dieu pourrait-il rester sourd à cette demande ? Alors que Dieu nous remplisse de son Esprit pour que dans ces prochaines semaines, prochains mois, nous retrouvions le rythme de la vie quotidienne avec un cœur renouvelé, humble et généreux – et que nous soyons ainsi des témoins lumineux de son amour.

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