Pardonner, jusqu’où?

La grâce, le pardon, est au cœur de la foi chrétienne. Même sans être chrétien, il est au cœur de la vie en général : il est impossible d’avancer sans être blessé un jour par quelqu’un. Alors la question se pose, de pardonner – ou pas.

Quand il faut pardonner, nous ne réagissons pas tous de la même façon. Il y a ces actes ou ces défauts qui nous horripilent bien plus que d’autres : le mensonge scandalisera l’un mais l’avarice choquera un autre plus profondément. Il y a aussi des caractères : certains pardonnent presque tout, parce qu’ils craignent d’aller au conflit ou parce qu’ils ne veulent pas s’encombrer d’un poids. Certains au contraire se vengent. Et puis il y a ceux qui, tout simplement, vous rayent de la carte – c’est comme si vous n’existiez plus pour eux, une fois que vous les avez blessés ou déçus.

Au-delà de notre caractère et de notre habitude, pardonner fait débat : combien de fois peut-on pardonner la même faute, à quelle condition, doit-on tout pardonner, qu’implique le pardon ?… Ce genre de questions, les disciples de Jésus déjà se les posaient, et je vous invite à nous pencher sur une discussion entre Pierre, élève de Jésus, et Jésus.

Dans le contexte de la conversation, Jésus a expliqué aux disciples qu’ils devaient prendre l’initiative du pardon si quelqu’un les avait offensés, en allant les voir, d’abord seul, puis à deux, puis en groupe si vraiment l’offenseur ne se remettait pas en question. Mais Pierre sait que, même si celui qui nous a offensés demande pardon, il risque de recommencer… et que faire alors ? Lui pardonner encore ? et encore ? et encore ??

Lecture biblique : Mt 18.21-35.

21 Pierre s’approcha de Jésus et lui demanda : « Seigneur, combien de fois pardonnerai-je à mon frère s’il fait ce qui est mal envers moi ? jusqu’à sept fois ? »

Dans la tradition juive, on s’attendait à ce qu’un croyant compatissant pardonne 3 fois. 3 fois, ça montre déjà de la patience ! Pierre comprend que Jésus a des attentes plus hautes en termes de pardon et de compassion : il est prêt à aller jusqu’à 7 fois.

22 « Non, dit Jésus, je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois. 

Ne calculez pas… Jésus invite à changer de logique ! A ne pas tenir les comptes mais à pardonner, point. Pour justifier cette exigence, il raconte une histoire.

23 À ce sujet, voici à quoi ressemble le royaume des cieux : Un roi décida de régler ses comptes avec ses serviteurs. 

24 Il commençait à le faire, quand on lui en amena un qui lui devait une énorme somme d’argent. 

Dans le texte original, on parle de 10 000 talents. Pour vous donner une idée, aujourd’hui, ça représenterait une dette de plusieurs milliards… Le genre de dette qu’un serviteur ne peut pas rembourser !

25 Cet homme n’avait pas de quoi rembourser ; aussi son maître donna-t-il l’ordre de le vendre comme esclave et de vendre également sa femme, ses enfants et tout ce qu’il possédait, afin d’être remboursé. 

26 Le serviteur se prosterna aux pieds du maître et lui dit : “Prends patience envers moi et je te rembourserai tout !” 

27 Bouleversé, le maître de ce serviteur le laissa partir et annula sa dette. 

Contre toute attente, tout est bien qui finit bien… Mais l’histoire n’est pas finie !

28 Le serviteur sortit et rencontra un de ses compagnons de service qui lui devait une petite somme d’argent.

Dans le texte original, il s’agit de 100 deniers, ce qui ferait 4-5000 euros. C’est une belle somme, mais comparée à des milliards, ça paraît dérisoire.

Il le saisit à la gorge et le serrait à l’étouffer en disant : “Rembourse ce que tu me dois !” 

29 Son compagnon de service se jeta à ses pieds et le supplia : “Prends patience envers moi et je te rembourserai !” 

30 Mais l’autre refusa ; bien plus, il le fit jeter en prison jusqu’à ce qu’il rembourse ce qu’il devait. 

Vous avez noté les points communs entre les deux histoires ? une dette, l’exigence de rembourser, le débiteur qui implore la pitié de l’autre… Et LA grande différence : alors que le roi, bouleversé, se laisse fléchir, le serviteur pardonné se montre intransigeant.

31 Quand les autres serviteurs virent ce qui était arrivé, ils furent profondément attristés et racontèrent tout à leur maître. 

32 À ce moment le maître fit venir ce serviteur et lui dit : “Mauvais serviteur ! j’ai annulé toute ta dette parce que tu m’as supplié. 33 Ne devais-tu pas toi aussi avoir pitié de ton compagnon de service, comme j’ai eu pitié de toi ?” 

34 Le maître était en colère et il envoya le serviteur aux travaux forcés jusqu’à ce qu’il ait remboursé tout ce qu’il devait. »

35 Et Jésus ajouta : « C’est ainsi que mon Père qui est au ciel vous traitera si chacun de vous ne pardonne pas à son frère ou à sa sœur de tout son cœur. »

La source du pardon

Avec cette histoire, Jésus nous invite à partir de plus loin. C’est bien beau de parler de pardon entre frères, entre humains, mais le pardon auquel il nous appelle prend sa source dans l’attitude que Dieu a envers nous. Dieu est un Dieu généreux. Avec des tripes et des plans B pour nous bénir malgré notre incorrigibilité. Dieu va au-delà de la comptabilité de ce qu’on doit et de ce qu’on mérite – tout simplement parce que devant lui, nous sommes tous perdants. Nous avons tous manqué d’amour et de respect envers lui, envers les autres, envers nous-mêmes – et nous avons contracté une énorme dette.

Pierre ne le sait pas encore, mais le pardon de Dieu repose sur le don de Jésus : lors de sa mort, il donnera toutes ses ressources, sa vie, sa justice, pour couvrir nos dettes. Grâce à lui, nous sommes réconciliés avec Dieu.

Si on reste au niveau humain pour parler du pardon, on va se heurter à des écueils : on va pardonner pour être tranquille (comme par exemple le pardon bouddhiste : pardonner pour ne pas garder la colère qui nous ronge), mais c’est un pardon sans amour, juste par désir d’être tranquille. D’autres pardonneront en se sacrifiant pour la paix de la relation – mais l’amertume pousse très bien sur ce terrain-là. Et puis, il y a des limites à ce qu’on peut accepter !

C’est seulement en regardant au pardon infini que Dieu nous accorde en Christ que nous pouvons espérer avoir les ressources nécessaires pour accorder un vrai pardon à l’autre.

Le conflit entre deux logiques

La générosité du roi nous surprend, mais l’attitude du serviteur dans la suite de l’histoire nous scandalise. On dirait qu’il n’a rien compris ! L’annulation de sa dette, sa nouvelle chance, n’a pas changé son comportement ni sa façon de voir les choses : il garde la même logique, du donnant-donnant. Lorsque ses collègues, puis le roi, s’en rendent compte, c’est la grosse déception. Pris par la colère, le roi fait ce qu’on attendait qu’il fasse dès le début : il se fait rembourser en envoyant le serviteur aux galères. Mais ce n’est pas parce qu’il est déçu et en colère que sa décision est injuste ! En fait, il applique au serviteur la règle que celui-ci s’est choisie. C’est soit la générosité qui annule les dettes, soit l’intransigeance qui exige le remboursement. C’est l’un ou l’autre, mais on ne peut pas jouer sur les deux tableaux, en prenant de chaque système ce qui nous arrange ! [cf.code métropolitain / coutume en Nouvelle Calédonie]

Si on a reçu le vrai pardon divin, celui qui nous libère de la honte et de la culpabilité, celui qui nous reconnecte avec Dieu, on ne peut plus revenir en arrière. Il n’est plus possible de ne pas pardonner – on a changé de système ! Le pardon de Dieu n’est pas quelque chose que l’on croit, c’est un mode de vie : on y entre, ou pas.

Et honnêtement, entrer dans la logique de la grâce va nous coûter, parce qu’apprendre à pardonner, c’est un sacrifice ! Alors bien sûr, à long terme, c’est complètement bénéfique (même pour la santé), et je suis absolument convaincue de la supériorité du système de la grâce ! Mais, sur le moment, choisir la grâce, c’est prendre sur soi pour « perdre » une juste colère, le droit de se plaindre, un ascendant sur l’autre…

A contrario, dans la logique du mérite, si sur le court terme on peut exiger de l’autre, sur le long terme on se retrouve confronté à nos propres dettes devant Dieu – et on y perd tout!

Jésus nous invite à changer de logique – et c’est bien pour ça que régulièrement, quand il parle de pardon, il associe le pardon reçu de Dieu et le pardon accordé à autrui. Quand je pardonne, je m’inscris dans la logique de Dieu. Et quand Dieu me pardonne, c’est si percutant que ça ne peut pas ne pas me transformer. Un grâcié ne peut plus que faire grâce à son tour.

Le pardon en pratique 

Alors concrètement, qu’est-ce que ça donne ? C’était d’ailleurs la question de Pierre : il faut pardonner, mais… jusqu’où ?

Jésus a répondu : jusqu’au bout. 70*7 fois – toujours ! Parce que le pardon à accorder ne dépend pas de l’autre – c’est-à-dire que personne ne mérite notre pardon. Si nous pardonnons, c’est forcément dans une logique de grâce, hors du cadre de la justice, avec Dieu comme critère et non pas l’offense commise.

Si on poursuit cette logique, que faire quand l’offenseur ne demande pas pardon ? peut-on effectuer un « remboursement » qu’il n’a pas demandé ?  C’est une vraie question, et plusieurs positions sont possibles – certains disent oui à cause de l’invitation à pardonner inconditionnellement, d’autres disent non car même le pardon de Dieu n’est efficace que si on le lui demande.

Il faut faire ici la distinction entre mon attitude intérieure, le pardon prononcé (officiel), et la restauration de la relation. L’idéal, l’objectif, c’est d’avoir les trois, comme ce que Dieu nous offre.

Mais quand l’offenseur est dangereux, la relation ne sera peut-être pas restaurée, même si un pardon est accordé. Pardonner à son mari violent ne signifie pas forcément qu’on reste sous le même toit. Pardonner à un agresseur sexuel ne signifie pas qu’on lui confie nos jeunes enfants.

Dans la même logique, si l’offenseur ne vient pas vers nous, le pardon ne peut pas être officialisé. Il ne peut pas le recevoir. Alors, sous prétexte qu’il ne nous a rien demandé, on justifie parfois notre propre dureté de cœur, notre refus de pardonner.

Mais en réalité, dans la logique de Jésus, quoi qu’il arrive, quel que soit l’offenseur, ce qui est toujours entre nos mains, c’est notre attitude intérieure. Même si l’autre ne nous demande rien ou qu’il est dangereux, Jésus nous invite à choisir le chemin du pardon et à nous préparer à cette possibilité. A choisir la grâce, même si nous ne pouvons pas la vivre de manière complète.

J’insiste sur le cœur. C’est dans mon cœur que je dois apprendre la grâce… parce que Dieu m’a touché, dans sa grâce. Cela dit, Dieu connaît notre faiblesse et notre incompétence à la grâce : il sait que nous avons besoin de temps. Besoin d’exprimer notre colère, nos lamentations, nos peurs. Mais encore une fois, le temps dont nous avons besoin pour arriver au pardon ne doit pas être une excuse pour repousser le pardon. Donc ne pas brûler les étapes – et ne pas faire brûler les étapes ! combien de fois j’ai entendu des chrétiens bien intentionnés : « il t’a fait ça… mais tu dois pardonner ! » Facile à dire, quand on n’est pas concerné ! l’injonction à pardonner, je dois d’abord l’entendre pour moi. Et pour l’autre, le frère, la sœur, il nous appartient de prier et d’accompagner avec grâce sur ce chemin qui peut être douloureux.

 

Il est essentiel de se rappeler que pour nous, le pardon n’est pas naturel. Qu’il nous coûte. Qu’il nous prend du temps. Mais Jésus n’a jamais dit qu’il serait automatique ! Simplement, il nous invite à changer de logique et à apprendre à faire grâce, de plus en plus, dans les petites et les grandes choses. Nos ressources ? l’amour infini de Dieu manifesté par Jésus-Christ, qui nous motive et nous modèle, et qui transforme notre cœur par son Esprit – si nous le lui demandons.

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