Faux débats et vraies questions

 

J’ai de plus en plus de mal à regarder à la télévision les émissions de débat politique ou sociétal, en particulier sur les chaînes d’information continue… On nous y abreuve de débats qui attisent la suspicion, les peurs voire la haine. Ces derniers temps, c’est à propos du voile et des soi-disant signes extérieurs de radicalisation… J’ai vu que sur une chaîne de télévision, on a quand même débattu sur la différence entre une barbe innocente et une barbe signifiante ou préoccupante !

Et puis il est de bon ton, depuis quelque temps, pour ne pas être taxé d’islamophobie, de mettre dans le même sac les islamistes et les évangélistes (sic!). Ca c’est nous… décrits comme de dangereux obscurantistes rétrogrades, des prosélytes qui bafouent la laïcité. Bonjour les clichés et les amalgames !

Ceci dit, ce n’est pas nouveau. De tout temps, il y a eu des faux débats qui occultaient les vraies questions. Même dans l’Eglise… N’est-il pas arrivé, et n’arrive-t-il pas encore parfois, que des questions secondaires prennent tellement d’importance qu’on en vient à oublier l’essentiel ? Certains doivent se souvenir qu’il y a quelques années, dans le milieu évangélique, on se jetait mutuellement l’anathème pour des questions de chronologie des événements liés à la fin des temps ! Il peut même arriver encore que des Églises se déchirent pour des questions de choix de cantiques ou de tenues vestimentaires !

Bref, hier comme aujourd’hui, il y a des faux débats qui peuvent occulter les vraies questions, et faire oublier ce qui est vraiment important. Le texte de l’Evangile de ce matin nous en donne un exemple édifiant :

Luc 20.27-40
27 Quelques sadducéens vinrent auprès de Jésus. Ce sont eux qui affirment qu’il n’y a pas de résurrection. Ils l’interrogèrent 28 de la façon suivante : « Maître, Moïse a écrit pour nous : “Si un homme a un frère qui meurt en laissant une femme sans enfant, il doit épouser la veuve pour donner une descendance à celui qui est mort.” 29 Or, il y avait sept frères. Le premier se maria et mourut sans laisser de descendance. 30 Le deuxième épousa la veuve, 31 puis le troisième. Il en fut de même pour tous les sept, qui moururent sans laisser de descendance. 32 Finalement, la femme mourut à son tour. 33 À la résurrection des morts, de qui sera-t-elle l’épouse ? Car tous les sept l’ont eue comme épouse ! » 34 Jésus leur répondit : « Les hommes et les femmes de ce monde-ci se marient ; 35 mais les hommes et les femmes qui sont jugés dignes de ressusciter d’entre les morts et de vivre dans le monde à venir ne se marient pas. 36 Ils ne peuvent plus mourir, ils sont pareils aux anges. Ils sont enfants de Dieu, car il les a ressuscités. 37 Moïse indique clairement que les morts doivent ressusciter. Dans le passage qui parle du buisson, il appelle le Seigneur “le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob” 38 Dieu n’est pas le Dieu des morts mais des vivants, car tous sont vivants pour lui. » 39 Quelques spécialistes des Écritures prirent alors la parole et dirent : « Tu as bien parlé, maître. » 40 Et ils n’osaient plus lui poser d’autres questions.

Les Sadducéens étaient un parti religieux important au temps de Jésus, différent des Pharisiens. En fait, les deux partis n’étaient pas vraiment amis, ils s’opposaient même souvent quant à la façon de comprendre la Bible ! Luc précise ici un point important, essentiel même pour comprendre la question qu’ils vont poser à Jésus : ils affirmaient qu’il n’y a pas de résurrection. Or, la foi en une résurrection finale était largement répandue parmi les Juifs du temps de Jésus. Les Pharisiens le croyaient par exemple. Mais pas les Sadducéens…

Quelques membres de ce parti religieux viennent donc poser une question à Jésus, en se référant à la loi de Moïse, qui faisait autorité pour tous. Et, justement, la question qu’ils posent est liée à la résurrection ! On peut donc déjà s’interroger sur la sincérité de leur question, eux qui n’y croyaient pas… Et puis leur question est quand même assez tarabiscotée. Évidemment, le cas qu’ils évoquent est théoriquement possible. On peut imaginer une femme être veuve sept fois, de sept frères successivement ! Même si, d’ailleurs, la question pourrait se poser à partir de deux mariages successifs, pas besoin d’aller jusqu’à sept…

La réponse de Jésus a fait couler beaucoup d’encre. Et je vous avoue que je ne suis pas sûr de bien tout comprendre. Jésus affirme-t-il que les liens tissés dans ce monde-ci ne compteront plus après la résurrection ? Que signifie l’expression désignant les hommes et les femmes ressuscités comme étant “pareils aux anges” ? C’est une phrase qui a pu alimenter un vieux débat, pendant le Moyen- ge, sur le sexe des anges ! C’est fou quand même : alors que Jésus répond à une question tarabiscotée, les chrétiens ont trouvé dans la réponse de Jésus une occasion de débattre sur une autre question tarabiscotée !

Comment faut-il donc comprendre la réponse de Jésus ? Je me demande s’il ne reste pas volontairement mystérieux dans sa réponse, pour nous dire qu’on ne peut pas vraiment comprendre. On ne peut pas comparer notre situation ici-bas à celle qui nous est réservée dans l’éternité, après notre résurrection. C’est comme vouloir se comparer aux anges… Se perdre dans des hypothèses ou des élucubrations sur le sujet est une perte de temps.

Parce que finalement, le point important est ailleurs. On le voit apparaître à la fin de la réponse de Jésus, lorsqu’il affirme explicitement quelque chose de clair et sans ambiguïté : “Moïse indique clairement que les morts doivent ressusciter.” (v.37) En réalité, Jésus répond donc à la question que les Sadducéens ne lui ont pas posée… celle de la réalité ou non de la résurrection à venir. Pour Jésus, c’est clair, il y aura bien une résurrection, parce que Dieu n’est pas le Dieu des morts mais le Dieu des vivants. Essayons de comprendre l’argument de Jésus.

Il fait référence à l’épisode du buisson ardent, lorsque le Seigneur s’est révélé à Moïse et qu’il lui dit : “Je suis le Dieu de ton père, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob.” (Exode 3.6) Plus loin il l’enverra vers le Pharaon pour délivrer son peuple de l’esclavage. C’est alors que Moïse demanda à Dieu de lui révéler son nom. Et Dieu lui répondit par une phrase un peu énigmatique que l’on peut traduire par “Je suis qui je suis”, ou “je serai qui je serai”. Et il ajoute : ”Voici donc ce que tu diras aux Israélites : “‘Je serai’ m’a envoyé vers vous”. (Exode 3.14).

Dieu est et il sera. Il est éternel, sans commencement ni fin. Et pour Jésus c’est à cause de la personne et de la nature même de Dieu qu’il peut affirmer qu’il y aura une résurrection. Parce que ce Dieu “qui est et qui sera” a choisi, depuis Abraham et même avant, de se révéler aux humains et de les sauver. “Je suis le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob” : Comment ce Dieu-là pourrait-il laisser se perdre dans la mort ceux avec qui il fait alliance ? D’ailleurs, Jésus l’affirme avec force : “Dieu n’est pas le Dieu des morts mais des vivants, car tous sont vivants pour lui.”

De plus, ce que personne alors, ni les Sadducéens ni les disciples, ne pouvait savoir, c’est que Jésus lui-même allait en donner la preuve la plus éclatante par sa résurrection !

La vraie question n’est donc pas seulement de savoir s’il y aura ou non une résurrection d’entre les morts, mais de savoir si on connaît vraiment aujourd’hui le Dieu des vivants. Ce n’est pas une question théologique abstraite, c’est une question existentielle et relationnelle ! Voilà ce qui est vraiment important et qu’aucun faux débat ne devrait occulter !

C’était vrai pour les Sadducéens… ça reste vrai pour nous aujourd’hui !

Une question de curseur

Quels sont, aujourd’hui, les faux débats qui peuvent nous faire oublier ce qui est vraiment important ? Ou peut-être pourrait-on poser d’abord la question de façon positive : qu’est-ce qui est vraiment important ? Quel est le coeur du message que nous proclamons et que nous nous efforçons de vivre ?

Quelques éléments de réponse possibles : l’amour de Dieu ; la personne et l’oeuvre de Jésus ; comprendre comment dire cette bonne nouvelle aujourd’hui pour être compris ; aimer notre prochain, concrètement ; approfondir notre connaissance de Dieu, être transformé par lui…

Là on touche à l’essentiel. Et tout le reste n’est pas sans importance… mais doit avoir une importance relative. Et c’est important de le reconnaître. Nous devons accepter une certaine hiérarchisation dans la foi. Tout, dans la foi chrétienne, dans la vie chrétienne, tout n’a pas la même importance. Sinon, plus rien n’a d’importance… on nivelle toujours par le bas !

Nous devons accepter qu’il y ait des choses importantes et d’autres moins. Accepter qu’on puisse ne pas être d’accord sur la compréhension de certains textes bibliques, sur la façon de prier, sur certaines convictions doctrinales, sur des positionnements éthiques… et pour autant s’aimer, se respecter, se reconnaître comme frères et soeurs. Sinon aucune Église n’est possible… ou alors comme un groupement sectaire !

Tout est ici une question de curseur. Toutes les questions peuvent être intéressantes… dans la mesure où on y consacre le temps et l’énergie appropriés.

Il y a des questions vraiment secondaires. Là, le curseur est tout en bas. Pourtant elles peuvent prendre parfois une importance démesurée. Ce sont des questions de goût, de sensibilité personnelle. Je me souviens (pas dans cette Église !) du temps que nous avons consacré à choisir la couleur des nouveaux rideaux et des nouvelles chaises ! Incroyable ! Sur la question des cantiques et des tenues vestimentaires, évoquées en introduction, je suis sûr qu’on trouverait des versets bibliques pour alimenter le débat. Et c’est pareil pour plein d’autres questions… par exemple, en vrac, la longueur des cheveux, ou celle des jupes pour les jeunes filles, les tatouages, le fait de boire ou non de l’alcool, de fumer…

Je ne dis pas qu’on n’a rien à dire sur toutes ces questions. Je dis simplement qu’on peut facilement se perdre dans des débats stériles, faire de ces questions somme toute secondaires, des sujets de dispute, parfois même de division !

Je pousse un peu le curseur, avec des questions plus polémiques… mais qui peuvent aussi prendre trop de place ! Le fait de parler en langues ou pas, la compréhension du Millénium, le ministère pastoral féminin, la Création et l’évolution…

Allez, je monte encore un peu le curseur ? On se rapproche de la zone rouge… ça commence à devenir chaud ! L’interprétation des prophéties bibliques, la défense du modèle familial traditionnel, notre attitude face aux revendications LGBT…

Vous me direz que là, quand même, ce sont des questions importantes. C’est vrai… Mais ne sont-elles pas moins importantes que celles qui sont au coeur de l’Evangile, et qui doivent être notre motivation première ? Les questions pour lesquelles nous devons consacrer le plus de temps et d’énergie ?

Je les rappelle ? L’amour de Dieu ; la personne et l’oeuvre de Jésus ; comprendre comment dire cette bonne nouvelle aujourd’hui pour être compris ; aimer notre prochain, concrètement ; approfondir notre connaissance de Dieu, être transformé par lui…

Conclusion

Ne laissons pas des questions secondaires, ou moins importantes, nous faire passer à côté de l’essentiel. Soyons bien au clair sur ce qui constitue le coeur de notre foi. Nous pourrons toujours discuter des autres questions, sans y mettre trop d’énergie… et surtout sans perdre de vue le plus important : le Dieu vivant qui nous aime et qui nous sauve !

3 réflexions au sujet de « Faux débats et vraies questions »

  1. Bonjour

    Je ne suis pas certain que Jésus utilise un curseur clivant opposant les uns aux autres dans de vaines polémiques, pour nous inciter à aimer le pécheur et haïr le péché
    Je ne parle pas ici de la couleur des rideaux bien sur!
    Mais c est ici que nous devons rester ferme et sans compromis: l amour de tous et donc des pécheurs, mais en dénonçant le péché pour le bonheur du pécheur
    Se concentrer sur l essentiel mais sans compromis avec ce que Jesus dénonce comme péché
    Cependant définir ce que signifie pratiquement l essentiel n est pas si simple et mériterait certains développements egalement

    Jesus dit à la Samaritaine, va et ne péche plus. Il ne se contente pas de lui dire va
    Voilà ce que j aurai aimé entendre dans les conclusions et qui me semble manquer en complément de ces pensées.

    1. Sur le fond, je suis d’accord ! Mais ce texte de l’Evangile ne parle pas du péché… et le sujet de ma prédication n’était pas non plus le péché. Le curseur dont je parle ne concerne pas le péché mais les faux débats et les questions plus ou moins importantes. Et c’était bien le coeur de la discussion de Jésus avec les Sadducéens !

      1. Certes , mais je maintiens que j aurai souhaité une conclusion ou «  l’essentiel » apparaissait et en particulier dans ces faux débats bien distinguer sur certains d entre eux la différence d attitude entre pecheur et péché

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