Balaam et son ânesse

Pour ce dimanche estival, je propose que nous nous arrêtions sur une histoire, un récit parmi les plus étonnants de l’Ancien Testament.

Nous sommes avec le peuple Hébreux. Après être sorti d’Egypte sous la conduite de Moïse, et après avoir traversé le désert pendant 40 ans, les voilà proches de la terre promise par Dieu à leur ancêtre Abraham. Ils campent dans les plaines arides de Moab, à l’est du Jourdain, en face de Jéricho. Mais les autochtones ne voient pas leur arrivée d’un très bon œil…

Balac, le roi de Moab, décide alors de se tourner vers un prophète puissant du nom de Balaam. Il lui demande de jeter une malédiction contre ce peuple venu d’Egypte, pour qu’il ait une chance de le vaincre. Mais Dieu parle au prophète et lui dit de ne pas aller avec Balac et de ne pas maudire ce peuple qu’il a béni. Mais Balac insiste, promettant au prophète de le combler d’honneurs s’il vient avec lui… Alors Balaam attend, pour une seconde nuit, ce que Dieu va lui dire.

Nombres 22.20-35
20 Pendant la nuit, Dieu vient dire à Balaam : « Si ces hommes sont venus t’appeler, pars avec eux. Mais tu feras seulement ce que je te dirai. » 21 Le matin suivant, Balaam se lève, il prépare son ânesse et il part avec les chefs de Moab.
22 Quand Dieu voit Balaam partir, il se met en colère. Balaam avance sur la route, monté sur son ânesse. Deux serviteurs sont avec lui. Alors un ange du SEIGNEUR se place sur la route pour l’empêcher de passer. 23 L’ânesse voit l’ange debout au milieu de la route. Il tient une épée à la main. L’ânesse quitte la route et elle passe à travers les champs. Balaam se met à la frapper pour la ramener sur la route. 24 L’ange va se placer plus loin dans un chemin étroit qui traverse des vignes entre deux murs. 25 L’ânesse voit l’ange du SEIGNEUR, elle se serre contre le mur et ainsi, elle blesse le pied de Balaam. Celui-ci la frappe de nouveau. 26 L’ange du SEIGNEUR les dépasse encore une fois. Il va se placer dans un passage très étroit. Là, on ne peut passer ni à sa droite ni à sa gauche. 27 Quand l’ânesse voit l’ange, elle se couche sous Balaam. Celui-ci se met en colère et les coups de bâton pleuvent.
28 Alors le SEIGNEUR fait parler l’ânesse, et elle dit à son maître : « Qu’est-ce que je t’ai fait, pour que tu me frappes trois fois ? » 29 Balaam lui répond : « Tu te moques de moi ! Si j’avais une épée à la main, je te tuerais tout de suite ! » 30 L’ânesse lui dit : « Est-ce que je ne suis pas ton ânesse ? C’est moi que tu montes depuis toujours ! Est-ce que j’ai l’habitude d’agir ainsi avec toi ? » Balaam répond : « Non ! »
31 Alors le SEIGNEUR ouvre les yeux de Balaam. Balaam voit l’ange du SEIGNEUR debout sur le chemin, une épée à la main. Il se met à genoux, le front contre le sol. 32 L’ange du SEIGNEUR lui dit : « Tu as frappé ton ânesse trois fois. Pourquoi donc ? Je suis venu t’empêcher de passer. En effet, ce voyage me paraît dangereux. 33 Ton ânesse m’a vu, et trois fois, elle s’est écartée de moi. Si elle n’avait pas fait cela, je t’aurais tué, mais elle, je l’aurais laissée en vie. » 34 Balaam dit à l’ange : « J’ai commis une faute ! En effet, je n’ai pas vu que tu étais devant moi sur la route. Mais maintenant, si ce voyage te déplaît, je suis prêt à faire demi-tour. » 35 L’ange du SEIGNEUR répond : « Non ! Va avec ces hommes. Mais tu prononceras seulement les paroles que je te dirai. » Alors Balaam continue la route avec les chefs de Balac.

Voilà un récit pour le moins surprenant ! Il y a d’abord, bien sûr, l’ânesse de Balaam : elle voit l’ange du Seigneur sur la route, alors que le prophète qui la monte ne le voit pas… Et ça, trois fois de suite ! Ensuite, la même ânesse se met à parler… A la rigueur, pourquoi pas ? Dieu est tout-puissant ! Mais le plus étonnant, ce n’est pas tellement que l’ânesse parle, c’est que Balaam semble trouver ça tout à fait normal puisqu’il discute avec elle ! Franchement, à la place de Balaam, comment auriez-vous réagi ? Imaginez-vous en train de promener votre chien, comme tous les jours, et tout à coup il s’arrête, vous regarde et se met à vous parler. Vous tapez la discute avec lui, sans broncher ? C’est pourtant ce que semble faire Balaam avec son ânesse !

C’est cet élément qui me laisse penser que ce récit n’est probablement pas à prendre au pied de la lettre… Mais ce n’est pas ce qui m’importe pour ce matin. Prenons, simplement, le récit tel qu’il nous apparaît, avec ses péripéties et ses dialogues étonnants, avec son humour aussi… et demandons-nous quel en est le message, pour le peuple Hébreux à ce moment de son histoire, et quel prolongement nous pouvons discerner pour nous aujourd’hui.

D’autant que la discussion entre Balaam et son ânesse n’est pas le seul élément étonnant de ce récit. L’attitude de Dieu aussi est surprenante. On le voit se mettre en colère quand Balam se met en route… alors qu’il vient juste de lui dire de partir ! Et puis ensuite, il empêche Balaam de passer, affirmant même qu’il l’aurait tué si l’ânesse ne s’était pas arrêtée… et finalement il lui dit de continuer son chemin, en lui redisant, en gros, ce qu’il lui avait dit avant qu’il parte ! Vous y comprenez quelque chose, vous ?

Pourquoi Dieu se met-il en colère ?

Rappelons-nous que lorsque le roi Barac était venu demander de l’aide à Balaam, Dieu avait dit clairement à ce dernier : « Non, tu n’iras pas avec eux ! Tu ne maudiras pas le peuple d’Israël, parce que je l’ai béni. » (Nb 22.12)

Mais Balac était revenu à la charge. Et je me demande si la deuxième réponse de Balaam était si honnête que cela… Balac avait insisté, en promettant de le couvrir d’honneurs mais sans vraiment préciser les choses. Et Balaam, lui, est explicite et même en rajoute un peu : « Même si Balac me donne tout l’argent et tout l’or qui remplissent sa maison, je ne peux pas faire une chose, petite ou grande, contre l’ordre du SEIGNEUR mon Dieu. » (Nb 22.18) Et il dit, quand même, aux émissaire du roi de rester pour la nuit, au cas où Dieu lui dirait quelque chose…

Mais la première réponse de Dieu n’était pas assez claire ? Et pourquoi est-ce qu’il changerait d’avis ? Pourtant, c’est ce qu’il semble faire puisqu’il lui dit : « Si ces hommes sont venus t’appeler, pars avec eux. » Ah bon ? Dieu n’était pas au courant qu’ils étaient déjà venus l’appeler avant ? En fait, j’ai l’impression que Dieu connaît le cœur de Balaam et qu’il le laisse aller. Se disant que de toute façon, il veut y aller… alors qu’il yaille ! Mais attention, il lui précise : « Tu feras seulement ce que je te dirai. »

L’empressement dont le prophète fait preuve ensuite semble bien confirmer cela. Il ne se fait pas prier. Dès le lendemain matin, il selle son ânesse et prend la route ! Et ensuite il sera incapable de voir l’ange qui lui barrera le chemin…

La « colère » de Dieu ne trahit donc pas un brusque changement d’humeur de sa part. Ce n’est pas un caprice… Probablement que le Seigneur veut plutôt donner une leçon au prophète. Il s’obstine à vouloir contourner la réponse négative de Dieu ? Dieu, à son tour, s’obstinera à bloquer Balaam sur son chemin…

Pourquoi le prophète est-il moins clairvoyant que son ânesse ?

C’est toute l’ironie de l’histoire. Alors que le prophète ne comprend pas ce qui se passe, l’ânesse voit, elle, l’ange du Seigneur ! La première fois, elle peut l’éviter en passant par les champs. La deuxième fois, elle doit raser les murs, blessant au passage le pied de Balaam. Mais la troisième fois, le passage est trop étroit et l’ânesse ne peut que s’arrêter. Et le prophète, lui, ne comprend rien, il ne voit rien et tout ce qu’il trouve à faire, c’est se mettre en colère contre son ânesse et la rouer de coups.

Balaam semblait pourtant jusque là capable d’entendre clairement la voix de Dieu… Mais là, il ne voit rien. Il devait être trop concentré sur l’objectif de son voyage, aveuglé par la perspective de la récompense promise par le roi de Moab… Il a obtenu le feu vert de Dieu pour répondre à l’offre de Balac, alors il y va. Il ne se pose plus de question. C’est comme s’il était déjà arrivé au bout de son chemin… et du coup, il n’est plus prêt à rencontrer Dieu sur sa route. Pourtant il aurait quand même dû se douter qu’il y avait quelque chose qui clochait quand Dieu lui a dit d’aller vers Barac alors qu’il venait de le lui interdire formellement.

Il faudra, pour que le prophète sorte de sa torpeur, que le Seigneur lui ouvre les yeux, comme il le ferait pour un aveugle. Alors seulement il verra l’ange du Seigneur et reconnaîtra sa faute.

Quelles leçons pour nous ?

Le première leçon que nous pouvons tirer de cet épisode, c’est que Dieu nous laisse parfois aller jusqu’au bout de nos obstinations… Parce qu’il faut parfois faire l’expérience de l’échec, se retrouver face à un mur, pour comprendre. Ça peut être douloureux… mais nécessaire.

Car Balaam n’est pas un cas isolé, loin de là ! Dans la Bible, il y a une expression qui revient à de nombreuses reprises pour qualifier l’obstination du peuple de Dieu : « avoir la nuque raide », c’est-à-dire refuser de courber la tête, n’en faire qu’à sa tête. Aujourd’hui on dirait avoir la tête dure… Vous ne vous sentez pas concernés ? Vraiment ?

La deuxième leçon est une mise en garde : il n’y a pas plus aveugle que celui qui ne veut pas voir… ni plus sourd que celui qui pense avoir tout compris. Enfermés dans nos certitudes, nous ne sommes plus capables de voir Dieu sur notre chemin.

Même un prophète est moins clairvoyant qu’un âne quand il s’enferme dans son obstination. L’exemple tragi-comique de Balaam doit nous inviter à l’humilité. Méfions-nous de nos certitudes.

Ici, je fais une différence entre les convictions et les certitudes. C’est important de se forger des convictions solides, d’affermir sa foi, d’approfondir sa connaissance de Dieu. On peut s’appuyer sur ses convictions, on peut les partager, on peut même les défendre. Mais gardons nous de faire de nos convictions des certitudes. Par certitude, je veux dire des vérités absolues, définitives, qu’on ne discute pas. On pourrait dire qu’une certitude a le cou raide… alors qu’une conviction est prête à se laisser encore modeler. Les fanatiques ont des certitudes. Les croyants ont des convictions.

Nos certitudes nous rendent aveugles, elles nous empêchent de voir le Seigneur sur notre chemin. Nos convictions nous gardent les yeux ouverts, elles s’affermissent dans la rencontre avec Dieu.

Epilogue

L’histoire de Balaam ne s’arrête pas là. Il semble bien avoir retenu la leçon parce que les deux chapitres suivants nous racontent comment, par trois fois, le prophète prononcera des bénédictions pour le peuple d’Israël au lieu des malédictions qui lui étaient demandées. Il rappellera au passage les promesses de Dieu envers son peuple, concernant son alliance et la terre qui lui est promise. Si bien que le roi de Moab finira par lui dire : « OK, tu ne peux pas les maudire, mais au moins arrête de les bénir ! »

Ce récit étonnant de Balaam a toute son importance dans le récit du livre des Nombres. En marche vers la terre promise, au milieu de peuples pas toujours bienveillants à leur égard, le peuple d’Israël peut être rassuré : Dieu restera toujours fidèle à son alliance et à ses promesses.

N’est-ce pas là aussi une belle leçon pour nous ? Car si nous devons nous méfier de nos certitudes, il y a bien une assurance sur laquelle nous appuyer : Dieu est toujours fidèle à ses promesses, quels que soient les obstacles, quels que soient les adversaires qui nous mettent des bâtons dans les roues… et quelle que soit notre propre obstination !

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