La foi de Marthe

 

Le récit de la résurrection de Lazare est extrêmement riche et passionnant. Mais il est un peu long aussi. Je propose donc de nous concentrer sur un moment de ce récit : le dialogue entre Jésus et Marthe, une des sœurs de Lazare.

Mais résumons d’abord en quelques mots l’ensemble de l’épisode. Des messagers viennent avertir Jésus que son ami Lazare est gravement malade. Mais il ne semble pas s’en inquiéter particulièrement : « La maladie de Lazare ne va pas le faire mourir… ». Et il s’attarde encore deux jours. Puis il décide de partir pour la Judée, même si ses disciples s’en inquiètent : la dernière fois, on a voulu le tuer à coup de pierres…

Lorsqu’il arrive à Béthanie, ça fait déjà quatre jours que Lazare est mort et dans le tombeau. Marthe vient à la rencontre de Jésus en dehors de la ville et c’est là qu’elle a un dialogue avec lui que nous lirons et méditerons tout à l’heure. Ce sera ensuite Marie, sa sœur, qui viendra à la rencontre de Jésus. Toutes les deux lui font la même remarque : « Si tu avais été là, notre frère ne serait pas mort ! ».

Alors Jésus, profondément touché, va vers la tombe, demande qu’on enlève la pierre et prie son Père à voix haute. Ensuite il crie : « Lazare, sors de là ! » Et Lazare sort de la tombe, vivant !

Lisons donc le dialogue entre Jésus et Marthe, au milieu de notre récit, lorsque Jésus arrive à Béthanie :

Jean 11.20-27 :
20 Marthe apprend que Jésus arrive et elle part à sa rencontre. Marie reste assise à la maison. 21 Marthe dit à Jésus : « Seigneur, si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort. 22 Mais, même maintenant, Dieu te donnera tout ce que tu lui demanderas, j’en suis sûre. » 23 Jésus lui dit : « Ton frère se relèvera de la mort. » 24 Marthe lui répond : « Oui, je le sais, il se relèvera de la mort quand tous les morts se relèveront, le dernier jour. » 25 Jésus lui dit : « Celui qui relève de la mort, c’est moi. La vie, c’est moi. Celui qui croit en moi aura la vie, même s’il meurt. 26 Et tous ceux qui vivent et qui croient en moi ne mourront jamais. Est-ce que tu crois cela ? » 27 Marthe répond à Jésus : « Oui, Seigneur, je crois que tu es le Messie, le Fils de Dieu, celui qui devait venir dans le monde. »

Ce dialogue a une importance particulière dans la récit de la résurrection de Lazare parce qu’il aboutit à une confession de foi christologique, qui entre en écho avec l’ensemble du récit. En effet, au début du récit, Jésus dit à ses disciples : « La maladie de Lazare ne va pas le faire mourir, mais elle va servir à montrer la gloire de Dieu. Ainsi elle donnera de la gloire au Fils de Dieu. ». Et à la fin du récit, dans sa prière au moment de faire sortir Lazare de la tombe, Jésus dit : « Père, je te dis merci, parce que tu m’as écouté. Tu m’écoutes toujours, je le sais. Mais je dis cela à cause des gens qui sont autour de moi. Ainsi, ils pourront croire que tu m’as envoyé. »

L’enjeu de ce récit est donc de révéler la personne de Jésus, Fils de Dieu, Messie. Et c’est Marthe qui le confesse de manière explicite. Une affirmation de foi qui, pourtant avait commencé dans l’hésitation… La foi de Marthe, comme la nôtre, connais des hauts et des bas !

1. Hésitante

C’est Marthe qui prend l’initiative du dialogue, et elle s’adresse à Jésus avec un ton de regret, voire de reproche : « si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort… » N’oublions pas que Marthe et Marie avaient fait avertir Jésus de la maladie de leur frère… et qu’il n’avait pas estimé urgent de venir tout de suite. Mais en même temps, elle veut garder foi et espoir dans l’impossible : « même maintenant, Dieu te donnera tout ce que tu lui demanderas. »

Le croit-elle vraiment ? Difficile à dire… En tout cas, quand Jésus lui dit que son frère va se relever de la mort, Marthe n’imagine pas que ce ça puisse être tout de suite mais elle pense que Jésus parle de la résurrection à la fin des temps. Ce n’est pas facile d’avoir toujours une foi cohérente et ferme. Surtout au cœur de l’épreuve comme c’est le cas de Marthe. Elle vient de perdre son frère… et elle ne comprend pas pourquoi Jésus n’est pas venu plus tôt.

Pourtant il y a quelque chose d’authentique et vrai, et même de beau, dans cette foi hésitante de Marthe. Ca me rappelle un peu cette phrase étonnante, dans un autre évangile, d’un père dont l’enfant était durement tourmenté et qui implorait Jésus de le guérir. A l’affirmation de Jésus « tout est possible à celui qui croit », le père a répondu : « Je crois ! Viens au secours de mon incrédulité ! »

Il y a un peu la même tension chez Marthe dans notre récit. Et il me semble que cette tension est le lot de tous les croyants. Il y a toujours un certain inconfort dans la foi, une tension entre assurance et doute, entre espérance et découragement. Ce n’est jamais évident. En matière de foi et de vie chrétienne, je me méfie du triomphalisme… de ceux qui donnent l’impression d’être toujours au top, insensible aux épreuves et imperméables aux doutes. Comme le disait Paul aux Corinthiens : « Que celui qui est debout prenne garde de ne pas tomber… » (1 Co 10.12).

Si vous suivez le calendrier de lecture « La Bible en 6 ans », toute cette semaine nous avons lu dans les Lamentations de Jérémie. C’est incroyable qu’un tel livre soit dans la Bible, où l’auteur exprime librement devant Dieu son désespoir, ses interrogations profondes. Voyez aussi les Psaumes, ces prières dans lesquelles si souvent se glissent des questions, des interpellations à Dieu et des doutes. Même l’apôtre Paul, dans certaines de ses épîtres, ne cache pas ses luttes spirituelles intimes et profondes.

La vie de foi n’est pas un long fleuve tranquille…

2. En décalage

Revenons au dialogue entre Jésus et Marthe. Sa foi hésitante la met dans une situation où elle ne comprend pas ce que Jésus veut lui dire. Ainsi, lorsque Jésus lui dit que Lazare se relèvera de la mort, Marthe récite son catéchisme ! « Oui, je le sais, il se relèvera de la mort quand tous les morts se relèveront, le dernier jour. »

Mais ce n’est pas ce que Jésus veut dire ! Il ne parle pas du dernier jour, il parle d’aujourd’hui. Et pour le faire comprendre à Marthe, il recentre son attention sur lui : « la résurrection, c’est moi ! » On n’est plus dans la confession de foi seulement… On ne parle pas de demain mais d’aujourd’hui !

Ce que Marthe dit est vrai théologiquement. Mais c’est impersonnel, désincarné, éloigné de ce qu’elle vit. La connaissance biblique, l’éducation religieuse, le catéchisme… tout cela est important. Mais ce n’est pas cela qui va nous sauver. Il faut aller au-delà de la foi du catéchisme.

Ça me rappelle un peu ceux qui, en toute circonstance, citent des versets bibliques comme des réponses toute faites, des recettes spirituelles prêtes à l’emploi. Vous savez, un peu comme ces soupes instantanées où il suffit de verser de l’eau chaude… Ce n’est pas la vraie soupe qui a mijoté longtemps !

La foi véritable et authentique n’est pas une affaire de récitations du catéchisme ou de versets bibliques…

3. Vers la confiance

Jésus va donc orienter la foi de Marthe non pas vers le catéchisme mais vers sa personne : « La résurrection, c’est moi ! La vie, c’est moi ! Celui qui croit en moi aura la vie, même s’il meurt. Et tous ceux qui vivent et qui croient en moi ne mourront jamais. Est-ce que tu crois cela ? »

La question de Jésus ne porte pas sur un article de confession de foi ou un chapitre de catéchisme. Elle porte sur sa personne. Et d’ailleurs, la réponse de Marthe est christologique. Elle ne dit pas : « oui je crois que tu peux ressusciter les morts » Elle dit :
« Oui, Seigneur, je crois que tu es le Messie, le Fils de Dieu, celui qui devait venir dans le monde. »

On est passé de ce que Jésus fait, ou peut faire, à ce que Jésus est. Marthe a-t-elle compris toutes les implications de ce qu’elle disait ? Pas forcément… on le voit dans son attitude par la suite. Mais elle a compris que sa foi devait s’orienter vers la confiance plus que la croyance. Et elle nous y invite aussi.

Nous pouvons nous aussi nous tromper en confondant foi personnelle et contenu de la foi. Je ne dis pas qu’il n’y a pas de contenu à notre foi. Il est juste et bon de réfléchir notre foi, d’approfondir ce que nous croyons. Mais nous ne devons jamais oublier que, fondamentalement, la foi chrétienne est la confiance placée en la personne de Jésus-Christ. Aujourd’hui, pas demain. Pour ce monde-ci déjà, pas seulement pour le monde à venir. Comme la vie qu’il offre n’est pas seulement pour demain mais pour aujourd’hui. « Je suis la résurrection et la vie ». Pas « Je serai… ». Et « tous ceux qui vivent et qui croient en moi ne mourront jamais. » On ne parle pas seulement de vie après la mort. Ou de résurrection des morts au dernier jour. On parle de la vie en Jésus-Christ, aujourd’hui.

Quand Jésus demande à Marthe : « crois-tu cela ? » Il ne lui demande pas de se prononcer sur une confession de foi mais de s’interroger sur sa relation à Jésus-Christ. Crois-tu que la résurrection et la vie, c’est moi ? Crois-tu que si tu places ta confiance en moi, tu vis et tu vivras. Et que même la mort ne t’ôtera pas cette vie !

L’appel à la foi, c’est un appel à la relation. Une relation vivante avec le Christ vivant. Il est notre résurrection et notre vie.

Conclusion

La foi de Marthe, telle qu’elle se révèle dans son dialogue avec Jésus, nous rejoint dans notre cheminement spirituel. Nous aussi nous connaissons des tensions et des hésitations, nous aussi nous sommes parfois en décalage, dans le flou…

C’est pourquoi nous devons toujours recentrer notre foi sur la personne de Jésus-Christ. Toujours comprendre la foi prioritairement en termes de relation et non de croyance.

Jésus-Christ est la résurrection et la vie. Aujourd’hui. Pour tous ceux qui croient. Placer sa confiance en lui aujourd’hui, c’est avoir l’assurance que la vie du Christ en nous ne s’arrêtera jamais. Même la mort n’y mettra pas un terme !

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