Tous les articles par Florence VANCOILLIE

Nourrir notre espérance

https://www.youtube.com/watch?v=s0tSPH6ubVU

Dans cette période de crise, une des difficultés, c’est le manque – de différentes choses ! Pour certains un manque financier dû à une perte d’emploi, pour d’autres le manque de relations sociales, pour d’autres encore le manque d’activités ressourçantes (sport, culture). Ou encore le manque de projets pour dessiner l’avenir. Même ceux qui sont très occupés manquent – de relations informelles avec les collègues, de liberté de déplacement (18h c’est tôt !), de voir la famille ou les amis sans crainte. Et on en souffre aussi en église : les petits groupes, les repas d’église, l’hospitalité, et au-delà, la chaleur et la fluidité des relations nous manquent ! tout comme la possibilité de nous projeter, la clarté sur la ligne à suivre, nous manquent !

Dans ce contexte de privation et de frustration, j’aimerais vous parler ce matin… du jeûne ! oui, oui, le jeûne !  cette privation supplémentaire… mais volontaire ! Le jeûne, c’est la privation volontaire de nourriture – partielle (comme p. ex. ce qu’on appelle le jeûne de Daniel où on ne mange que du végétal) ou totale (sans nourriture, pendant une partie de la journée, une journée ou plusieurs). Par extension, certains pratiquent des jeûnes électroniques, de réseaux sociaux, de télé… Le jeûne, comme la prière et l’aumône, fait partie des pratiques spirituelles courantes dans la plupart des religions, et aussi chez les chrétiens.

Alors chez les évangéliques, on trouve plusieurs positions. Certains sont très assidus dans le jeûne comme soutien de la prière, avec des soirées jeûne et prière en communauté p. ex. ou des jeûnes individuels. D’autres sont indifférents ou allergiques à cette pratique, qui paraît peut-être trop rituelle, ou dont on ne saisit pas bien l’objectif.

On sait que Jésus a pratiqué le jeûne, notamment juste après son baptême, pendant 40 jours, comme pour se préparer à sa mission qui allait aboutir à un renoncement total : le don de sa vie sur la Croix. Il ne s’est pas privé de nourriture : il s’est privé de sa vie, pour que nous soyons pardonnés et réconciliés avec Dieu !

Sinon, Jésus parle rarement du jeûne : comme ça fait partie des pratiques spirituelles juives, on part du principe que Jésus et ses auditeurs le pratiquaient mais Jésus ne le met pas particulièrement en avant.  Il en donne l’explication dans un échange avec les disciples de Jean-Baptiste, qui nous est transmis dans l’évangile de Matthieu ch.9.

Lecture biblique : Matthieu 9.14-17

14 Les disciples de Jean le baptiste s’approchèrent de Jésus et lui dirent : « Pourquoi nous et les pharisiens jeûnons-nous souvent, tandis que tes disciples ne jeûnent pas ? » 

15 Jésus leur répondit : « Pensez-vous que les invités à un mariage pourraient pleurer pendant que le marié est avec eux ? Mais des jours viendront où le marié leur sera enlevé ; alors ils jeûneront.

16 Personne ne répare un vieux vêtement avec un morceau de tissu neuf ; car ce morceau tirerait sur le vieux vêtement et la déchirure s’agrandirait encore. 

17 On ne met pas non plus du vin nouveau dans de vieilles outres ; sinon les outres éclatent, le vin se répand et les outres sont perdues. On verse au contraire le vin nouveau dans des outres neuves et ainsi le tout se conserve bien. »

[verset 14] A l’époque de Jésus, il y a une diversité spirituelle. Les pharisiens et les disciples de Jean-Baptiste ne sont franchement pas pareils, mais les deux mouvements regroupent des personnes consacrées, engagées, qui essaient de suivre Dieu dans tout ce qu’ils font. Et ces personnes pratiquent le jeûne. Tous les Juifs sont censés pratiquer le jeûne, une fois par an au moins, lors du Jour des Expiations (Yom Kippour), en signe de repentance devant Dieu. D’autres jeûnes existent, dont on retrouve des exemples dans l’Ancien Testament : jeûne spontané pour se repentir d’une faute collective ou individuelle, jeûne qui exprime la lamentation, le deuil, devant des tragédies, et parfois des jeûnes pour se consacrer à la prière et chercher la volonté de Dieu. Certains pharisiens jeûnaient volontiers 2 jours par semaine. Les disciples de Jean-Baptiste, dans ce mouvement de renouveau centré sur la repentance et la recherche de la volonté de Dieu, intégraient manifestement eux aussi le jeûne à leur pratique régulière.

Leur question vient du fait qu’ils reconnaissent en Jésus, et en ses disciples, des croyants engagés, consacrés, sincères, entiers. Pourtant, ils ont un mode de vie plutôt festif, léger, et on ne les voit guère jeûner. Dans l’épisode qui précède, les pharisiens étaient choqués de voir Jésus participer à une fête avec des gens peu recommandables… Nul doute que Jésus est attaché à Dieu, mais pourquoi se démarque-t-il autant du bon ton spirituel ?

[v.15] Jésus répond avec 3 images qui soulignent la radicalité du changement. Avec son arrivée à lui, sous l’image du marié, la situation a changé si profondément, qu’il faut changer la façon de voir les choses, et la façon de vivre – on ne peut pas bricoler en intégrant quelques nouveautés à un état d’esprit ancien, ça ne va pas ensemble : d’où les images du tissu qui se déchire ou de l’outre de vin qui éclate. Le changement de fond va avec un changement de forme !

Et qu’est-ce qui change avec l’arrivée de Jésus ? C’est la fête ! La fête de l’amour de Dieu qui se révèle à travers Jésus ! Dieu qui pardonne à ceux qui se repentent, et qui offre un nouveau départ. Dieu qui communique sa vie – vivifiante, restauratrice – à tous ceux qui sont blessés ou moribonds. Dieu qui donne la joie à ceux qui pleurent, et la paix à ceux qui ont peur. Dieu qui montre le chemin à ceux qui cherchent sa volonté. Tout ce que le jeûne exprime comme attente reçoit une réponse en Christ.

Pourquoi s’humilier, se lamenter, se frustrer, alors que la paix, la vie, la vérité sont présentes là, physiquement, en Christ ? On ne cherche plus, on reçoit ! Jésus n’est pas un prophète comme Jean-Baptiste ou un enseignant doué, dans le genre des maîtres rabbiniques – c’est là que ses interlocuteurs se trompent – il est Dieu lui-même qui ouvre ses bras avec amour. C’est la fête ! Et rien de mieux que l’image du mariage pour exprimer cette joie exubérante de voir Dieu nous rejoindre à travers Jésus…

Mais dans notre lecture, on s’arrête trop souvent là ! Car Jésus ajoute une précision : tant qu’il est là, pas besoin de jeûner ou de se lamenter… mais le jour viendra où il sera enlevé, et la tristesse du deuil sera à nouveau appropriée.

A quoi Jésus fait-il référence ? Sûrement à sa mort violente. Les disciples, sonnés de voir Jésus disparaître, sombreront dans l’incompréhension, la peur, le découragement. En annonçant ce moment, Jésus montre qu’il y a encore des ombres au tableau.

Déjà et pas encore, la fête et le jeûne

Où nous situer, nous, aujourd’hui ? Sommes-nous dans la fête de la présence du Christ ? Ou dans la tristesse de son absence ?

Les deux !

Jésus est mort, c’est vrai, mais il est ressuscité. Il a rejoint Dieu, aux côtés de qui il règne aujourd’hui. A ses disciples, et à nous, il fait cette promesse extraordinaire : « Toute autorité m’a été donnée dans le ciel et sur la terre. […] sachez-le : je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde. » ( Matthieu 28.18, 20). C’est la fête ! En Christ, nous avons accès à Dieu, librement, joyeusement, abondamment… Notre vie a changé !

Cependant, il reste des ombres au tableau. Le mal demeure, avec son lot de tragédies, d’injustices, de souffrances et de larmes. Et même à titre personnel, intérieur : même si nous sommes pardonnés, nous subissons encore les tentacules du péché, de ce mal en nous qui nous déforme de l’intérieur. Nous sommes enfants de Dieu, mais trop souvent encore alourdis de pensées, réflexes, comportements, qui ne sont pas en accord avec cette vie nouvelle. Nous vivons avec Dieu, mais pas encore dans la plénitude.

Nous sommes donc dans le « déjà », et dans le « pas encore ». C’est comme si Jésus avait acheté une maison, elle lui appartient, son nom est sur la porte, mais il n’a pas encore emménagé… Nous nous réjouissons que notre monde ait été racheté par Dieu, mais ô combien nous attendons son emménagement ! Il y a encore trop de moments d’ombre, de vide et de froid. Il nous manque la chaleur et la présence, la pleine lumière de notre Dieu.

Oui, la rencontre avec le Christ nous rassasie comme une fête, mais elle attise aussi en nous la faim de plus – plus de sainteté, dans notre cœur ; plus de justice, dans notre vie et notre monde. Et cette faim s’exprime dans cette prière qui crie à Dieu : que ton règne vienne ! Une prière d’espérance qui modifie peu à peu nos priorités et nos comportements.

Que pourrait bien apporter le jeûne dans cette démarche d’espérance ?

Nourrir notre espérance

Au niveau du jeûne alimentaire, ou même des autres (électronique p. ex.) il y a bien des avantages : le temps libéré pour prier ou lire la Bible, ou bien l’économie, par exemple d’un repas qui peut se transformer en don équivalent – à une association, à un proche dans le besoin… Et c’est vrai, le jeûne donne du temps et change notre rapport à ceux qui sont vraiment dans le manque (matériellement et spirituellement).

Mais le jeûne est aussi intéressant en lui-même, en tant qu’exercice spirituel du « pas encore ».

1/ l’expérience. Parfois notre spiritualité est un peu désincarnée : tout se passe dans la réflexion, les intentions… Le jeûne est une façon concrète d’exprimer, de ressentir, la faim réelle que Dieu se révèle.

C’est comme sourire pour accueillir, prendre dans ses bras pour réconforter,… Tous ces gestes qui nous manquent, et qui appuient, soutiennent, la parole ! Ces gestes qui nous impliquent autrement. Je ne crois pas que le jeûne change la valeur ou l’intensité de la prière, mais d’une certaine façon, notre corps entre à son tour dans cette démarche d’attente, d’espérance – et ça nous implique autrement. Un ami jeûneur me disait même que son corps l’incitait à prier. Quand son ventre gargouille, première pensée : j’ai faim ! Mais il le réoriente : non, Seigneur, c’est de ta présence que j’ai vraiment faim.

2/ l’exercice. Le jeûne est aussi un exercice de la frustration. Alors, dit comme ça, ça ne fait pas rêver ! La frustration, aujourd’hui, c’est presque une insulte – quelqu’un de frustré, c’est l’inverse de quelqu’un d’épanoui. Le jeûne alimentaire, comme frustration volontaire, est une façon de prendre position, et d’affirmer (à soi-même d’abord !) que le bonheur, l’épanouissement, le repos et la satisfaction ultimes nous manquent. Que la vie aujourd’hui nous frustre, oui, qu’elle ne correspond pas à ce que nous désirons vraiment au fond de nous. Vous pouvez avoir une famille, un super travail, une maison, de quoi vivre au large… le mal est toujours là ! peu importe sous quelle forme – nous ne sommes pas au paradis.

Pourquoi appuyer sur ce qui nous manque ? N’est-ce pas masochiste ? Parce que notre société nous invite sans relâche à combler nos manques – nos envies, nos désirs, nos révoltes – par des succédanés temporaires et parfois monnayés. Mais ces satisfactions sont rarement justes et équitables, rarement durables, rarement profondes. Le jeûne, en nous forçant à expérimenter un manque ponctuel, nous rappelle que le seul qui puisse vraiment nous satisfaire au plus profond de nous, c’est Dieu ! Par son pardon, son amour, sa vie, sa justice, sa vérité, sa paix… Dieu seul comble notre faim, à travers le Christ.

 

Conclusion

Alors, en réalité, peu importe que vous jeûniez ou pas… Le jeûne est une discipline vraiment intéressante, facile à essayer (vous pouvez trouver des conseils pratiques sur internet) et sans danger si vous n’êtes pas enceinte ou malade. Peu importe que vous jeûniez, parce que ce qui compte vraiment, et c’est ce que Jésus interrogeait, c’est le sens. Au-delà de la pratique, quelle faim avez-vous de Dieu ? Avez-vous soif de le voir se révéler, dans votre vie et dans le monde ? Comment cette espérance se manifeste-t-elle dans votre vie, qu’est-ce qu’elle vient transformer ?

« Heureux ceux qui ont faim et soif d’un monde juste, disait Jésus, car ils seront rassasiés » (Matthieu 5.6)

Aimer son prochain 2/2: relancer le dialogue

https://www.youtube.com/watch?v=0dkVeF7JTvc   (La prédication commence à 5’30)

Qu’est-ce qui peut entraver, ternir notre joie, et même notre joie devant Dieu ? les soucis, les souffrances, les craintes… et les conflits. La semaine dernière, j’ai commencé une prédication en deux parties sur un texte de loi de l’Ancien Testament, dans le livre du Lévitique, au ch. 19, qui affirme ce grand principe : Tu aimeras ton prochain comme toi-même, repris par Jésus et ses disciples comme principe fondamental de notre attitude vis-à-vis de l’autre. Dans la première partie du texte de la semaine dernière, 3 éléments ressortaient pour expliquer ce que signifie « aimer son prochain » : lui montrer du respect, être équitable, et même généreux dans les occasions du quotidien. Il nous restait deux versets qui parlent plutôt des conflits dans nos relations. Ce texte ne parle pas forcément des grands affronts, des scandales comme on peut en rencontrer quelques uns dans une vie, mais plutôt des petites / moyennes difficultés récurrentes, ces déchirures issues de malentendus et maladresses, des égoïsmes et indifférences banales et ordinaires…

Lecture biblique : Lévitique 19.17-18

17 Tu ne détesteras pas ton frère dans ton cœur ; tu avertiras ton compatriote, mais tu ne te chargeras pas d’un péché à cause de lui. 

18 Tu ne te vengeras pas ; tu ne garderas pas de rancune envers les gens de ton peuple ; tu aimeras ton prochain comme toi-même. Je suis le SEIGNEUR.

 

Quand vous vous sentez offensé, votre première réaction est de…

A/ tendre un doigt accusateur, et piquer une colère

B/ serrer le poing, et chercher à vous venger (plus ou moins frontalement)

C/ croiser les bras, et vous refermer sur vous

Le texte propose une 4e réponse : avertir l’autre, lui tendre la main. Prendre l’initiative de lancer le dialogue sur ce sujet – dans le but implicite de résoudre la situation.

Dans un conflit, « aimer son prochain » équivaut à s’abstenir d’un certain nombre de réactions (ici, la haine, la rancune et la vengeance) et à en adopter une autre (relancer le dialogue). Creusons un peu…

1/ Veiller sur son cœur

Loin de se cantonner aux actes extérieurs, Dieu s’intéresse à notre attitude intérieure. Nos actes comptent, et aussi nos intentions, nos motivations, nos réactions intérieures… Jésus tire le fil en disant plus tard que celui qui insulte son frère, même en pensée, est sur la même pente que le meurtrier… A partir de petits commencements et de petites pensées inoffensives, nos pires comportements se préparent. On passe rarement du vide au trop-plein : c’est goutte à goutte que le vase proverbial se remplit. Dieu s’y intéresse, parce qu’il le voit, il connaît, il pèse ce qui se passe en nous, ce qui se trame dans notre âme.

Ainsi, en particulier dans le conflit, Dieu nous invite à veiller d’abord sur notre cœur, sur ces mouvements intérieurs qui vont faire germer tel ou tel comportement. Aimer, c’est d’abord refuser de détester, de se laisser aller à la rancune, à l’amertume, au mépris – c’est jeter le pinceau noir qui viendrait gribouiller la vision que nous avons de l’autre. Même si nos réactions sont intuitives et involontaires, Dieu nous invite à ne pas en rester là, à ne pas les laisser nous ballotter ou nous pousser sur une pente glissante, mais il nous appelle à choisir le chemin que nous voulons emprunter.

On connaît les dégâts de l’amertume, du mépris ou de la vengeance… Dans votre existence, avez-vous déjà vu quelque chose de bon sortir de la rancune, de la haine ou même, de l’indifférence, chez vous ou chez quelqu’un d’autre ? Alors pour vider le vase avant qu’il ne déborde, Dieu conseille d’avertir l’autre de ce qui ne va pas. Et ce faisant, on change de dynamique, on rechoisit son chemin – et on évite par là-même la pente glissante du péché, déjà pour nous, parce que notre vocation est d’être bienfaisants, non pas nocifs !

2/ ton prochain comme toi-même

J’aimerais parler du contenu de cet « avertir » auquel Dieu nous appelle. Mais je dois aussi parler de cette formule « aime ton prochain, comme toi-même ».

De quel prochain parle-t-on ? Ici, le texte mentionne le compatriote : Dieu vient de délivrer un peuple entier pour l’inviter à vivre dans sa présence et à montrer au monde à quoi ressemble la vie avec Dieu. Si ce peuple se déchire de l’intérieur, ça montrera autre chose que l’amour de Dieu, et puis ça gâchera les bénédictions que Dieu accorde. Il y a des similitudes avec le projet de Dieu pour l’Eglise au sens large, qui rassemble ceux que Dieu appelle à vivre en sa présence et à témoigner de sa grâce. Les conflits dans nos communautés, entre nos communautés, témoignent d’autre chose que de l’amour de Dieu…

Mais le prochain ne se rencontre pas que dans l’église ! C’est celui que je rencontre sur ma route quotidienne, avec plus ou moins d’affection : dans ma famille, mon réseau d’amis, dans mon voisinage, sur mon lieu de travail… C’est ma belle-mère, mon neveu, une collègue, un patron, un ami, ou une connaissance qui sort ponctuellement de l’anonymat pour prendre visage devant moi à cette étape du chemin.

Et le « comme toi-même » ? L’apport de la psychologie et de ses dérivés nous permet d’apprécier l’importance de ce « comme toi-même ». Dans une époque où nous sommes nombreux à être blessés de l’intérieur et à douter de notre valeur, cette invitation à recevoir l’amour pour soi sonne juste ! La bonne nouvelle de l’Evangile, c’est que Dieu nous aime, après tout ! Par peur de l’égoïsme et de l’orgueil, on l’a peut-être trop souvent oublié…

Cela dit, je ne suis pas convaincue que c’était l’intention du Lévitique ou de Jésus lorsqu’ils utilisent cette formule « comme toi-même ». Dans ce contexte, l’accent porte très clairement sur « ton prochain », en partant du principe qu’en général, nous nous traitons mieux que nous ne traitons les autres : avec plus d’indulgence, de protection, de réflexion. Nous prenons le temps de manger, dormir, nous laver, nous vêtir, de nous soigner etc. Et s’il y a  des exceptions qui ne le font pas, ce sont des exceptions ! Mais le principe général, c’est que spontanément, instinctivement, nous veillons sur nous-mêmes. Et l’appel qui résonne, en particulier dans le conflit, c’est d’accorder à l’autre les mêmes chances, le même bénéfice du doute, comme le dit Jésus, de faire à l’autre ce qu’on aimerait qu’il nous fasse (Matthieu 7.12).

3/ Avertir avec amour

Avertir et aimer : les deux mots s’éclairent l’un l’autre. Aimer l’autre, ce n’est pas toujours le brosser dans le sens du poil, mais parfois porter à  son attention ce qui ne va pas… et ainsi, on se décharge d’une complicité silencieuse avec son comportement. Mais avertir, dans le sens de l’amour, ce n’est pas seulement pour vider son sac ou son vase, pour lancer l’alerte, faire son devoir et retrouver une certaine tranquillité, mais pour le bien de l’autre aussi. Aimer l’autre, sans parler des émotions, c’est se comporter en ami, agir pour son bien. C’est contribuer à une solution qui soit juste et bonne pour chacun, avec respect, équité, générosité. Aimer le prochain, c’est chercher un chemin de solidarité vers l’autre, se rappeler qu’on est de la même pâte, relancer une passerelle là où le fossé menace de s’élargir. C’est refuser de réduire l’autre à l’offense, et chercher dans son visage la personne qu’il est, dans toute son humanité, sa beauté, sa fragilité, son ambiguïté ! Comme moi-même…

Alors, avertir c’est un premier pas, qui attend la réaction de l’autre. Même si notre intention désire une solution, notre responsabilité n’inclut pas la réaction de l’autre. S’il refuse d’entendre, on peut persévérer, mais pas le forcer. Ma responsabilité est de parler, même si l’autre n’écoute pas. Mais c’est bien une responsabilité conférée à chacun : tu aimeras, dit Dieu, toi… pas vous, ou on, ou l’autre… toi !

Et rien que ce premier pas, c’est tellement difficile de le faire ! parce qu’on est troublé par ce qu’on ressent ; parce qu’on a peur de la réaction de l’autre (sera-t-il agressif ? méprisant ? indifférent ?) ; et peut-être aussi parce que c’est plus facile de s’en tenir à notre version des choses – dialoguer, c’est parler mais aussi écouter, et prendre le risque d’être à son tour averti…

Ajoutons que nous sommes bien maladroits pour nous exprimer avec clarté et respect. Il y a d’excellents livres sur la communication[1], et vu l’importance du sujet dans nos vies quotidiennes, je ne peux que fortement conseiller de se former là-dessus pour de meilleures relations. Mais quand même quelques pistes, qui valent en toutes situations :

  • Prendre du recul. Respirer, faire une pause, laisser passer le flot de l’émotion, en parler à quelqu’un… se placer devant Dieu ! déjà pour voir si notre agacement est légitime avant de foncer tête baissée. Il y a bien des choses qui peuvent nous déplaire sans qu’elles ne soient mauvaises moralement.
  • Faire le tri entre les faits et mon interprétation des faits… Les malentendus sont tellement répandus ! Et souvent, l’autre n’a pas agi par rapport à moi, mais dans une logique qui lui est propre. Ce tri se fait au préalable, mais aussi dans la discussion : on essaiera d’être curieux, de demander pourquoi, d’accorder le bénéfice du doute à l’autre. Comme on aimerait qu’il évite de nous enfermer, nous, dans une de nos maladresses.
  • Choisir un cadre favorable. Commencer en privé, si possible en présentiel… faire baisser la pression. Déverser ses griefs sur les réseaux sociaux n’est pas très constructif; de même que les mails qui sont trop impersonnels pour pouvoir vraiment dialoguer avec nuance.
  • Avec humilité et bienveillance. Humilité pour être prêt à écouter vraiment l’autre, et accepter de réviser mon point de vue. Et bienveillance, car je cherche pour nous une issue positive. Le mot « aimer » n’est pas anodin !

4/ Un chemin

Le chemin que nous propose Lévitique 19 est un chemin… C’est en appliquant ces principes qu’on apprend à aimer, c’est en prenant ces habitudes, en adoptant ces postures, que l’on transmet de plus en plus d’amour et de bonté. Parfois, nous chrétiens avons l’impression (décourageante, culpabilisante !) que nous devrions déjà aimer notre prochain comme nous-mêmes, et qu’ainsi, à partir de cet amour idéal, nous aurions toujours la bonne attitude. Mais aimer notre prochain, comme aimer Dieu d’un cœur pur et entier, ce n’est pas automatique ! cela s’apprend ! proooogressivement ! L’amour ce n’est pas un examen que nous réussissons ou ratons, c’est un muscle que nous musclons exercice après exercice, entraînement après entraînement. Alors ne nous décourageons pas ! Mais utilisons chaque occasion, chaque situation comme une opportunité pour essayer de sortir de nos ornières et d’aimer un peu mieux…

Et sur ce chemin d’entraînement, nous avons un modèle – le Christ, qui ne nous a pas considérés comme des ennemis dans notre révolte, mais qui s’est fait notre frère ! ; nous avons un entraîneur, Dieu le Père, qui nous encourage par sa Parole et qui nous accompagne pas après pas ; et nous avons une boisson énergétique extrêmement puissante : l’Esprit de Dieu, qui œuvre en nous de l’intérieur… le chemin pour apprendre à aimer est contre-intuitif et déstabilisant, mais si nous le suivons, Dieu nous assure de sa présence, de sa triple présence, et de sa puissance… Oui, sa puissance, car Dieu accompagne de sa grâce nos tentatives maladroites et partielles, pour les transformer en bénédictions…

 

 

[1] Je comme unique, Jeanne Farmer, Empreinte Temps présent, 2014.

Les mots sont des fenêtres, ou bien ce sont des murs, Marshall Rosenberg, plusieurs éditions (fondateur de la méthode de Communication Non Violente, dite CNV).